Pourquoi les rappeurs portent-ils des robes ?

Article publié le 9 novembre 2016

Texte : Alice Pfeiffer
Photo : Tyrone Lebone courtesy of Calvin Klein

Ne pas y lire un discours queer ! Si Young Thug, A$AP Rocky et Kanye détournent des stéréotypes féminins, c’est pour combattre des clichés racistes.

Le rappeur Young Thug a un faible pour les jolies robes: en macramé fleuri pour sa couverture de Dazed&Confused, fluide et épurée dans sa campagne Calvin Klein, et bientôt, tout de blanc vêtu pour son mariage à la styliste Jerrika Karlae. « Il y aura deux mariées ce jour-là », dit-il. « Quand on parle de swag, le genre n’existe pas ».

Sur la pochette de l’album No My Name Is Jeffery, le rappeur Young Thug porte une robe Alessandro Trincone.

Ne vous fiez pas aux apparences: cet amour du déshabillé révèle bien plus qu’un simple effet de mode. Sur la pochette de son dernier album No My Name is Jeffery, il apparaît dans un modèle long à volants bleu-pervenche assorti à un chapeau japonisant, le tout signé Alessandro Trincone. Ce statement va plus loin que d’ordinaire pour le natif d’Atlanta: la robe cite, selon nombre d’historiens et de critiques, une robe de Scarlett O’Hara dans Autant en Emporte Le Vent. Dans cette adaptation filmique du livre, l’actrice Vivien Leigh porte des tenues quasi-identiques pour son rôle du personnage pourri gâté, fille d’un riche propriétaire de plantation et détenteur d’esclave en Géorgie. Silencieusement mais radicalement, le rappeur invoque une longue histoire d’oppression qui continue d’affecter les liens entre genre, classe et race aux Etats-Unis – et révèle notamment les rouages complexes de la masculinité afro-américaine.

LUXE ET RAP : UN TOURNANT À 360 DEGRÉS

Aujourd’hui, Young Thug n’est pas le seul à user de modasserie pour s’émanciper des stéréotypes clinquants et ultra-virilistes du hip-hop des années 90. Si le milieu du luxe rejette –voire boycotte activement — de nombreux rappeurs, une nouvelle génération est aujourd’hui placée au rang d’îcones de chic. Ces abonnés au first row et aux campagnes de mode sont paparazzés frénétiquement lors de fashion week, applaudis pour chaque expérimentation stylistique.

C’est Pharrell Williams qui ouvre en grande partie la voix : remarqué pour ses fusions de skatewear et streetwear, la maison Louis Vuitton l’invite à dessiner une ligne de bijoux en 2008 – une collaboration au symbolisme lourd, et révélateur de l’évolution en cours. André 3000, lui, détourne avec humour des classiques (et donc une histoire) de la mode preppy très bon chic bon genre de l’Amérique, et étend les champs des possibles de l’expression masculine hip-hop.

Kanye West pousse les choses plus loin : ce rappeur nouvelle génération assume parfaitement son amour de la mode avant-garde, et se fait autant remarquer pour sa musique que ses apparitions en jupe, en délicat gilet Céline ou en pull pour femme Acne. Jaden Smith pose en néo-kilt dans la campagne féminine Louis Vuitton ; A$AP Rocky défile en robe, collabore avec J.W. Anderson autour d’une capsule, devient égérie Dior Homme, et rap sur des marques de mode pointues. Quant à Jay-Z, il n’hésite pas à arborer une longue tunique Rodarte.

De gauche à droite : Kanye West en tunique Céline, campagne Louis Vuitton printemps-été 2016 avec Jaden Smith.

Ces envolées stylistiques leur valent d’être régulièrement moqués par des sites comme Vibe ou Hip Hop Wired, qui vont jusqu’à mesurer leur « indice de ridicule ». Mais au passage, de séduire une génération plus ouverte que jamais. « Ils touchent des nouvelles cibles, jeunes et sensibles aux questions de genre, de fluidité, pour qui ces problématiques sont devenues une réalité », dit Coline Clavaud-Mégevand, réalisatrice de Les codes changeants du rap diffusé dans l’émission Alcaline sur France 2. Pour elle, le hip-hop d’aujourd’hui est plus poreux que jamais, riche de ses mariages et discussions avec d’autres sphères sociales, politiques et culturelles.

« J’espère que dans quelques années, des garçons iront à l‘école en robe et ne se feront plus casser la gueule. Je veux aider à normaliser des choses jusqu’à récemment vues comme impensables. »

Ainsi, Jaden Smith voit dans son port de jupes un aspect quasi militant: « J’espère que dans quelques années, des garçons iront à l‘école en robe et ne se feront plus casser la gueule. Je veux aider à normaliser des choses jusqu’à récemment vues comme impensables » dit-il.

APPROPRIATION DE CODES QUEER OU ÉMANCIPATION DE CLICHÉS RACISTES ?

Attention, cette génération a peu à voir avec la vague de rappeurs ouvertement gays. Si Zebra Katz, Le1f et Mykki Blanco placent la pensée queer au cœur de leur travail, A$AP&Cie n’en sont pas moins des mâle hétérosexuels assez traditionnels : leurs paroles, attitudes, relations et fantasmes perpétuent un idéal macho quasi-inchangé. « Moi je suis un gangster en robe plutôt qu’un gangster en baggy !» s’exclame Young Thug. Sur internet, le débat buzz : sont-il, du haut de leur privilège masculin normé, en train d’approprier des codes queer (et fort branchés) et de les vider de leur substance? Ou sommes-nous face à un tout autre combat ? Selon Ernest White II, journaliste et écrivain, professeur spécialiste des questions des identités noires, ces artistes s’inscriraient plutôt «dans la descendance de Prince qui était lui même un mâle hétérosexuel, et qui échappait aux stéréotypes masculins noirs en détournant des codes dit précieux de façon subversive.» Pour lui, cette tendance « n’est pas une lutte de genre mais d’émancipation raciale et de classe: l’homme noir américain descend d’une histoire de castration, d’impuissance, d’émasculation, ce qui a mené à une rébellion virile, rebelle, aujourd’hui devenu un cliché enfermant. »

Autrement dit, les robes de Young Thug manifestent sa connaissance hautement sophistiquée de la mode, et son accès privilégié à ce milieu fermé et aristocratique.

Ses détournements quasiment punk mettent les milieux du hip-hop comme du luxe face à leur propre raccourcis clivants: voilà un rappeur qui échappe aux termes et clichés réducteurs (et même erronés), qui n’est pas ‘street-chic’, ‘urbain’, ultra-sexualisé ou violent. Jupe après jupe, ces rappeurs créent des nouveaux espaces d’expressions, et permettent une démultiplication de l’identité noire hétérosexuelle en Occident. En 2016, le rappeur devient un artiste au même titre que n’importe quel autre: une figure forte de ses expérimentations, qui évolue de façon fluide entre toutes les sphères créatives, qui brouille les pistes entre mode et art, provocation et statement politique. Pour une fashion week, un concert, et pour les générations à venir.

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