Être une personne trans en France

Article publié le 22 décembre 2017

Texte : Tal Madesta.

Plus visibles qu’elles ne l’ont jamais été auparavant, les personnes trans continuent pourtant de souffrir de conditions d’existence difficiles, entre isolement, précarité et violences. Face à l’abandon des pouvoirs publics, les associations communautaires contre-attaquent.  

« Les personnes trans sont marginalisées et opprimées depuis des siècles », explique Sasha Yaropolskaya, journaliste et cofondatrice de XY Media, premier média audiovisuel transféministe de France. « On a toujours souffert de la discrimination à l’emploi et au logement. On a toujours été exclu·e·s des lois et des politiques publiques. La transphobie est tellement culturellement ancrée qu’elle se perpétue à travers les individus, des personnes dans la rue jusqu’aux représentant·e·s du pouvoir. Quand elles ont accès à l’emploi, les personnes trans appartiennent en général à une classe précaire de travailleur·se·s. On est donc toujours dans une position de devoir demander des choses aux personnes cis, lesquelles ont été élevées dans la culture totale de la transphobie, ce qui renouvelle chaque jour les discriminations dont on fait l’objet. » Cette dépendance créée par les pouvoirs publics et nourrie au quotidien par des dispositions légales qui entravent et pathologisent les parcours des personnes trans expliquent sans doute la gravité des chiffres sur les violences commises à leur égard, normalisées par tout un système de domination et d’exploitation.
Les données mondiales dont on dispose ne sont en effet guère réjouissantes : 375 personnes trans ont été assassinées dans le monde en 2021, un chiffre en hausse de 7 % par rapport à l’année précédente. La plus jeune avait 13 ans. Une personne trans sur deux a déjà été sans-abri aux États-Unis ; 95 % des femmes trans argentines ont déjà dû recourir au travail du sexe au moins une fois dans leur vie, en raison de leur précarité économique. Conséquence de ces parcours de vie marqués par l’ostracisation : une santé mentale en constant déclin, comme les chiffres le montrent à nouveau. En France, une étude de 2014 conclut ainsi que 85 % des personnes trans ont déjà souffert de transphobie, que quelque 20 % d’entre elles·eux ont ensuite tenté de se suicider et que 60 % d’entre elles·eux ont souffert de dépression. 
En la matière, les États peuvent sans sourciller se renvoyer la balle du mauvais élève. Il faut dire que jusqu’en 2019, l’Organisation mondiale de la santé considérait la transidentité comme une maladie mentale, une classification qui continue de peser sur le quotidien des personnes trans, en influençant l’État et même leur famille. Lila*, femme trans de 26 ans, raconte : « J’ai le sentiment que ma vie entière est marquée par le soupçon, dans le meilleur des cas, et l’accusation nette, dans le pire, d’être malade.
Lorsque j’ai fait mon coming out à ma famille, ils se sont mobilisés pour que j’aille voir un psy, ont cherché à comprendre ce qu’ils avaient fait de mal ou quel traumatisme avait pu me mener à vouloir transitionner. C’était très violent. » Pour les personnes trans, la famille est généralement le premier cadre des violences transphobes qu’elles rencontrent, lesquelles visent à punir le non-respect des normes de genre assignées. Un rapport du Conseil de l’Europe publié en 2013 conclut que « les corrections comportementales fondées sur les normes de genre poussent les enfants à tenter de se conformer aux attentes des personnes qui les éduquent ; pour ceux et celles qui s’y refusent ou ne peuvent pas s’y plier, leur famille n’est pas un endroit sûr. En particulier, lorsqu’un enfant annonce à ses parents qu’il souhaite faire une transition, il est courant que ceux-ci réagissent par le rejet, le refus de la transition, ainsi que par la violence émotionnelle et/ou physique (…). D’une façon générale, les personnes trans sont souvent la cible d’infractions à caractère sexuel en raison de leur non-conformité aux normes de genre.
Les enfants trans courent donc un risque particulier de subir des violences sexuelles. » Ce conditionnement aux violences se fait donc dès le plus jeune âge, via des tentatives d’apprentissage des normes cissexistes – un système d’oppression selon lequel le genre de toutes les personnes correspond à celui qui leur est assigné enfant. 

Le recours à l’auto-hormonothérapie

Dans ces parcours de vie très pathologisés, la sphère médicale tient une place prépondérante, pour le meilleur et pour le pire, notamment pendant la période de transition. Les femmes trans et les hommes trans ne sont pas logé·e·s à la même enseigne dans ce contexte, notamment lorsqu’il s’agit d’accès à l’hormonothérapie. Quand les hommes ont accès aux solutions injectables de testostérone sur simple ordonnance, les femmes trans doivent compter sur leur communauté. « En France, aujourd’hui, les solutions d’injection d’œstradiol pour les femmes trans n’ont pas bénéficié d’autorisation de mise sur le marché. Pourtant, les solutions par injection sont considérées comme les plus efficaces. C’est aussi mieux pour des raisons médicales, puisque les injections n’ont pas d’incidence sur le foie. Le problème actuel, c’est qu’au lieu d’avoir de l’œstradiol produit dans des laboratoires avec des standards sanitaires stricts, on doit se reposer sur la communauté trans elle-même, qui produit de façon autonome les fioles, en amatrice », détaille Sasha Yaropolskaya. Cette relative autonomie communautaire présente évidemment ses limites, comme l’explique la militante : « Ce sont souvent les associations qui achètent les fioles. Elles coûtent 80 euros l’unité [selon les dosages utilisés, une fiole peut durer de 7 à 10 mois environ, NDLR] et ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale. » Autoriser la mise sur le marché des solutions injectables d’œstradiol et rembourser entièrement les parcours de transition, tout cela fait partie des revendications qui ont été portées par les associations durant la marche organisée par le collectif ExisTransInter, en mai 2022. En effet, la question du coût de la transition n’est pas anodine au regard de la situation de personnes déjà précaires, dont l’accès à l’emploi est souvent entravé par la transphobie et la transmisogynie. Sasha s’agace : « Les transitions coûtent extrêmement cher, il y a beaucoup de dépassements d’honoraires. L’État est sous le contrôle de néolibéraux. On assiste à une casse de l’hôpital public, de la Sécurité sociale. La France a l’air de se tourner vers un idéal qui ressemble au modèle états-unien : chaque personne trans qui transitionne devrait le faire à ses frais, via des GoFundMe, pour réunir plusieurs dizaines de milliers d’euros. C’est déjà ce qu’il se passe aujourd’hui pour beaucoup. Ce n’est pas normal : tout devrait être pris en charge par la Sécurité sociale. »

Jena Pham-Selle : « L’État ne veut pas que les personnes trans se reproduisent, c’est un voeu de disparition, quelque part.» 

Les problématiques relatives à l’accès au soin et aux services de santé demeurent particulièrement alarmantes lorsqu’elles s’entrecroisent avec des parcours migratoires. Giovanna Rincon, présidente de l’association Acceptess-T, explique : « Il y a un manque de réponses de nos systèmes de soin lorsqu’il s’agit de personnes trans migrantes, qui doivent avoir accès aux soins liés à la transition, mais aussi souvent au traitement contre le VIH. » En France, le dispositif principal pour l’accès au soin s’appelle l’Aide médicale d’État. Mais son obtention est entravée par les lois actuelles : « Jusqu’à récemment, il était nécessaire de justifier une présence continue de trois mois sur le territoire pour en bénéficier. Aujourd’hui, c’est six mois. Avec les délais de traitement des dossiers, les personnes trans migrantes peuvent attendre un an avant d’avoir accès à un suivi de santé », déplore la militante. Face à cette lenteur administrative, elle alerte sur l’abandon des cas urgents, comme les victimes de la silicone liquide, un produit industriel réputé pour son bas coût, que les femmes trans se font injecter en Amérique du Sud. « C’est un fléau sanitaire, avec très peu d’accompagnement médical en France. Nous sommes confronté·e·s à une hécatombe en termes d’infections, de nécroses, d’inflammations chroniques… ». Plus largement, elle invite à prendre en considération une conception plus transversale du sujet de la santé : « La santé n’est pas décorrélable d’autres enjeux. Elle est fortement liée à l’accès au logement et au travail, par exemple. On ne peut pas dissocier le soin et la situation sociale. La lutte pour la santé des personnes trans est intrinsèque à la lutte contre la pauvreté et contre les violences que nous subissons. »

De multiples combats

En parallèle de cette question centrale de l’accès au soin, les personnes trans doivent également se battre contre les administrations publiques dans le cadre de leur changement d’état civil. Encore aujourd’hui, en France, elles doivent ainsi produire un dossier de plusieurs dizaines de pages et passer devant un·e juge qui déterminera la légitimité de la demande, sur des motifs dont le caractère arbitraire ne prend pas toujours la peine d’avancer masqué. C’est ce que narre Léo*, un homme trans de 22 ans, qui raconte une audience judiciaire « profondément humiliante », durant laquelle les magistrat·e·s n’ont eu de cesse de questionner le jeune homme sur ses parties génitales et sur sa pilosité. « J’ai passé 20 minutes à me prendre leur transphobie en rafale. J’ai fini par obtenir mon changement d’état civil, mais les magistrat·e·s m’ont bien fait comprendre que je ne serai jamais un homme “comme les autres”. Comme un rappel à l’ordre. De toute façon, comment aurais-je pu me sentir autrement ? On passe devant le juge comme si on était des criminel·le·s. ». Sasha insiste sur la nécessité de supprimer la mention de sexe à l’état civil – une recommandation d’ailleurs portée par de nombreuses associations communautaires. « Il faut que l’État arrête de légiférer sur les identités de genre des individus, il ne faut plus qu’elles soient définies par les entités juridiques subjectives de chaque pays. Cela contribuerait aussi à faire disparaître la fiction de la binarité naturelle des sexes », défend-elle.

L’éloignement des sphères du travail et  du logement amènent par ailleurs de nombreuses personnes trans – dans l’écrasante majorité des femmes trans – à exercer comme travailleur·se·s du sexe pour pouvoir survivre, dans des conditions souvent difficiles, notamment en France. Les associations incriminent la loi de pénalisation des client·e·s de 2016, laquelle a « dramatiquement détériorié les conditions d’exercice », selon Brunna de Medeiros, femme trans brésilienne chargée de projet chez Jasmine, une association qui lutte contre les violences faites aux travailleur·se·s du sexe. Elle raconte : « Je suis arrivée en France en 2015, donc j’ai bien  vu l’avant/après. Cette loi criminalise le·a client·e, ce qui a des conséquences directes très fortes. Étant donné que le·a client·e considère prendre plus de risques, il·elle négocie beaucoup les conditions : rapports non protégés, tarifs… Pour  celles qui travaillent dans la rue, c’est d’autant plus dangereux : elles doivent exercer loin des regards pour éviter les confrontations avec la police. On est dans un isolement profond. L’impact de la loi est particulièrement fort pour les TDS trans : cela vient s’ajouter aux conditions de vie déjà difficiles en raison de la transphobie et de la transmisogynie. C’est compliqué pour nous de trouver un logement, d’avoir une vie stable. La situation socio-économique des femmes trans est déjà délétère. Pour les TDS trans, la loi vient l’aggraver. » Les associations n’ont, dans ce cadre, pas d’autre choix que de se substituer à l’État pour protéger ses administré·e·s face à la recrudescence des violences, voire de payer les pots cassés des lois qu’il promulgue. « Le projet Jasmine a pour objectif de réduire les violences,
de permettre l’accès à la santé et au droit.
On a commencé en 2015, avec des maraudes physiques en partenariat avec des associations communautaires. On faisait des tournées de bus pour faire de la prévention des violences, discuter avec les travailleur·se·s du sexe. Aujourd’hui, on va sur les annonces en ligne des TDS pour leur présenter le projet, un système d’alerte qui permet de signaler les client·e·s violent·e·s, et on leur laisse notre contact », détaille Sara Tilleria Durango, assistante de projet chez Jasmine. L’association, comme toutes celles qui défendent les droits des travailleur·se·s du sexe, milite depuis pour l’abrogation de la loi de pénalisation des client·e·s. 

Des associations face aux lacunes systémiques

Face à cette situation dramatique, il pourrait rester aux personnes trans la possibilité de se créer une famille, afin de contrer l’isolement et la précarité. Mais les enjeux de filiation et de parentalité en disent long sur le mépris des parlementaires envers les personnes trans, à qui ils interdisent de procréer depuis des années. Jusqu’en 2016 et le vote de la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle, il était en effet obligatoire d’être stérilisé·e pour pouvoir changer sa mention de sexe à l’état civil. Être trans ou fonder sa famille, il faut choisir. Une situation qui perdure depuis la loi de bioéthique de 2021 dite « PMA pour toutes », laquelle interdit toujours plus ou moins directement aux personnes trans de se reproduire. Pour les couples lesbiens composés d’une femme trans, « c’est explicite dans la loi », explique Jena Pham-Selle, membre de l’équipe d’Espace Santé Trans, créatrice de Nos Voix Trans et co-animatrice d’« Un Podcast Trans ». « Celle-ci dit que dans un couple de femmes, il faut obligatoirement passer par un donneur extérieur. Cela veut dire qu’il est impossible d’utiliser les gamètes de la partenaire trans. » Si une femme trans a fait conserver ses gamètes dans un Centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos) avant son changement d’état civil, elle ne peut plus y avoir accès ensuite. La situation n’est pas plus enviable pour les hommes trans. Pour ceux qui ont déjà fait changer leur état civil, une potentielle grossesse provoque un imbroglio administratif conséquent, la personne accouchant étant automatiquement considérée comme la mère à l’état civil, dans le droit français. Cela pousse les pères trans à entreprendre des parcours du combattant pour que l’enfant dont ils ont accouché soit reconnu comme le leur sans avoir à l’adopter en qualité de père, et que la parentalité de leur conjoint·e soit reconnue. Selon Jena Pham-Selle, le message est très clair : « L’État ne veut pas que les personnes trans se reproduisent, c’est un vœu de disparition, quelque part. » 

Lila* : « Les associations communautaires m’ont sauvé la vie. »

Au regard des multiples difficultés et des nombreuses violences que subissent les personnes trans pendant leur parcours, un seul horizon d’espoir : les associations communautaires, qui travaillent sans relâche pour les aider matériellement et contrer la vague médiatique réactionnaire anti-trans qui aggrave leur situation. Quand Jasmine prend en charge la question de la sécurité d’exercice des travailleur·se·s du sexe, notamment migrant·e·s, Acceptess-T dispose d’un local associatif ouvert au public, au sein duquel l’équipe propose des dépistages IST, un accès à la PrEP (un traitement de prévention du VIH), des consultations avec des médecins, une permanence psychologique ou encore l’assignation d’un·e médiateur·rice en santé, parmi d’autres activités. On pense également à XY Media, dont l’équipe assure l’offensive médiatique contre les rhétoriques transphobes, mais aussi à OUTrans, association d’auto-support qui organise des groupes de parole afin de contrer l’isolement des personnes concernées. Lila* le confesse, émue : « Les associations communautaires m’ont sauvé la vie. » Un vivier d’actions extrêmement riche face à une demande forte de la part des personnes concernées, qui en dit long sur la force de frappe et l’incroyable résilience de la communauté trans… mais surtout sur l’abandon de l’État et des pouvoirs publics en la matière. 
* Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés.

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