La persistance de fantasmes sexuels racistes, de Gauguin à Grindr

Article publié le 3 juillet 2020

La dénonciation récente des violences policières à l’encontre d’individus noirs a mis en lumière l’ancrage du racisme dans les pays occidentaux. Si la population est au commencement d’une introspection, les études universitaires questionnent pourtant les sources du racisme en Occident depuis les années 1980, dans le cadre des « études post-coloniales ». Dans la même veine, de récentes analyses déconstruisent les stéréotypes autour des mythes sexuels des corps non-blancs.

Texte : Paul Rémy.
Tableau : Paul Gauguin

Aux États-Unis, pour 2 500 dollars, Regina Jackson, une femme noire, et Saira Rao, une femme indienne, se rendent dans des dîners luxueux appelés Race 2 Dinners afin de proposer un travail pédagogique déconstruisant les a priori racistes de femmes blanches. Les deux organisatrices expliquent que ce racisme émane de toutes sortes de profils et de manière étonnante, elles comptent même dans leur clientèle des épouses d’hommes noirs. Lors de ces événements, Regina et Saira procèdent à un travail de fond important : elles déconstruisent des siècles de préjugés et de projections mentales – conscients ou inconscients – d’individus blancs concernant des individus non-blancs.
L’analyse de cette longue histoire d’a priori raciaux est nécessaire pour obtenir une équité sociale. Et parmi les constructions de représentation les plus ancrées figure le fantasme sexuel lié à l’origine ethnique. Quelle qu’elle soit, la mise en avant d’une caractéristique sexuelle supposée d’un individu en raison de son origine ethnique n’est jamais positive. Le dicton « Once you go black, you never go back » (« une fois que tu connais un Noir, tu ne reviens pas en arrière », c’est-à-dire aux Blancs) témoigne d’une longue construction mentale infondée. Écrit par le Franco-Ivoirien Serge Bilé, l’ouvrage La Légende du sexe surdimensionné des Noirs (éd. du Rocher, 2005) propose une analyse complète du mythe de l’homme noir, qui insinue qu’il possèderait un grand pénis – depuis les peintures grecques et romaines jusqu’à nos jours, en passant par l’esclavage – en s’appuyant sur des théories pseudo-scientifiques. À travers l’exemple d’une supposée taille importante du sexe de l’homme noir, l’auteur explique qu’à chaque époque le préjugé sexuel ethnique résulte d’un préjugé raciste.
Ces traces du racisme sexuel s’infiltrent d’ailleurs jusque dans l’espace public. Certaines affiches publicitaires pour des vacances en Polynésie montrent par exemple des jeunes femmes à moitié nues attendant sur la plage la visite d’un touriste. Proclamer que les vahinés sont collectivement jolies et qu’il faut leur rendre visite n’est pas anodin. Le mot « vahiné » vient du tahitien vahine qui signifie tout à la fois « femme », « épouse », « concubine » et « maîtresse ». Quant au mythe de la vahiné, il date de la fin du XVIIIe siècle. Une pléiade d’explorateurs, d’auteurs et de peintres comme Paul Gauguin a d’ailleurs véhiculé, depuis cette époque, une image de la femme polynésienne séduisante, facile à conquérir et ayant un savoir-faire sexuel.

Des représentations empreintes de racisme

Si la société est donc encore empêtrée dans le racisme, les universitaires apportent, grâce à l’analyse qu’ils mènent depuis les années 1980, les outils permettant de déconstruire ces préjugés. Éclairé par la lecture d’auteurs français comme Lucien Goldmann, Claude Lévi-Strauss ou encore Roland Barthes, le professeur palestinien de l’Université Columbia Edward Said publie ainsi, en 1978, son célèbre ouvrage L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident (Points Seuil, 2015) qui marque le début des études post-coloniales. Ce courant universitaire explique que l’Orient n’existe pas en tant que tel, mais qu’il est une projection occidentale (l’image rêvée d’un monde qui n’est pas le sien). Les Orientaux sont ainsi perçus comme collectivement virils, car sauvages. Quant aux Orientales, elles auraient toutes une sexualité prodigieuse et pourraient être facilement conquises par l’homme blanc. Cette projection des Occidentaux sur le reste du monde ne subit aucune variation entre les individus à l’intérieur d’un groupe.

« Le mythe de la sexualité prodigieuse en Orient est tellement ancré dans les esprits occidentaux qu’on le retrouve jusque dans certaines chansons populaires. »

Mouvement artistique et littéraire, l’orientalisme est fortement lié aux diverses colonisations européennes. Et certains des thèmes développés par les artistes de ce mouvement – tels Delacroix ou Ingres – restent très populaires, comme les scènes de harem et de bains publics. Au-delà de la peinture, l’orientalisme a migré dans le cinéma, où l’Occident continue de fantasmer un Orient idéalisé. Ce mythe de la sexualité prodigieuse en Orient est tellement ancré dans les esprits occidentaux qu’on le retrouve jusque dans certaines chansons populaires. En 1958, c’est sans doute avec un racisme inconscient que Guy Béart écrit Chandernagor, une chanson dans laquelle le compositeur se prononce en faveur de la décolonisation, mais d’une manière raciste. Car Chandernagor opère une analogie entre les territoires conquis par les Français en Inde et les femmes accueillant le colon. Comme la terre au colon, la femme s’y offre à l’homme. Jusqu’au jour où le territoire et la femme qui l’occupe s’offrent à d’autres hommes : c’est la décolonisation.

Ce mythe est-il derrière nous ?

Ce n’est que le 2 juin 2020 que l’application mobile de rencontres homosexuelles Grindr a promis de supprimer son filtre permettant de cibler ses utilisateurs selon leur origine ethnique. Cette fonctionnalité offre aux 10 millions d’inscrits sur l’application la possibilité de sélectionner ou de rejeter entièrement un groupe de personnes en raison de sa couleur de peau. Sans tenir compte de l’individualité, certains utilisateurs sont ainsi réputés pour aimer ou ne pas aimer les « Asiatiques », les « Blancs », les « Noirs » ou encore les « Latinos » et les « hommes du Moyen-Orient ». Ces filtres de sélection par origine ethnique sont par ailleurs omniprésents dans le panorama des applications de rencontres. Ce qui pose problème. Car si un objet peut être un fétiche sexuel, il n’en va pas de même pour une couleur de peau. Mais est-ce la faute des applications ou des utilisateurs de ces sites de rencontres ? Face à l’injonction sociale à correspondre à ce qu’on attend de nous, certains se sentent contraints d’entrer dans les clichés qu’ils imaginent sur leur communauté. Et cela, quitte à taire leurs propres envies et leur personnalité. Par exemple, un homosexuel d’origine asiatique peut se sentir poussé à se déclarer passif pour correspondre au cliché de l’Asiatique féminin (et donc passif).

« Identifier les préjugés racistes est la première étape qui mène au changement. »

De la même manière, la pornographie fait grand usage du fantasme racial : les vidéos peuvent être classées par catégories, notamment en fonction de la couleur de peau. Les « rebeus hétéros » venant de « cité » maltraitent ainsi de leur virilité supposée les bourgeois-blancs-parisiens, tandis que la « beurette » possède sa catégorie sexuelle dédiée. Dans l’article « Voiler les beurettes pour les dévoiler : les doubles jeux d’un fantasme pornographique blanc » (2013), les sociologues Éric Fassin et Mathieu Trachman analysent ce fantasme de la femme arabe via la transgression religieuse liée au dévoilement, la domination sociale et la domination raciale. La catégorie pornographique « interraciale » propose quant à elle selon les goûts une personne blanche sexuellement dominée par un ou plusieurs individus non-blancs, ou inversement, des individus non-blancs soumis sexuellement à des individus blancs.
Héritage de siècles de colonisation des esprits, le préjugé racial est de fait encore bien présent dans nos esprits. Et il semblerait que nous ne soyons qu’au début d’une remise en question de ces projections mentales. Identifier les préjugés racistes est la première étape qui mène au changement. D’autant que les fantasmes racisés n’ont pas leur place dans une société saine où il faudrait davantage permettre à chacun d’être fier de qui il est, sans chercher à le faire correspondre à des étiquettes lui permettant de plaire.

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