Pourquoi les masculinistes inondent certains comptes Instagram avec des émojis médaille ?

Article publié le 20 avril 2021

Texte : Vincent Bresson.

Une technique de cyberharcèlement qui cible des activistes et des personnalités, notamment féministes ou LGBTQ+, ou encore des médias – dont Antidote -, en s’attaquant à leurs réseaux sociaux.

Tout sourire, le youtubeur masculiniste et défenseur de la grossophobie Greg Toussaint, qui se présente comme un « humoriste », affiche sa satisfaction dans sa vidéo publiée le 4 mars 2021 : « Parfois, je vais sur des posts Insta et je vois une médaille ou deux, je reconnais mes frères et sœurs d’armes. » Depuis plusieurs mois, cet homme, qui vise à « défendre la France en attaquant cette bien-pensance qui la détruit de l’intérieur », appelle sa communauté à poster des émojis « médailles » en dessous des publications de ceux·celles qu’il qualifie de « gauchos ».
Pourquoi ce symbole ? En décembre 2020, Marlène Schiappa, la ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur de France, chargée de la Citoyenneté, lançait « les Prodiges de la République » : un projet visant à récompenser des Français·e·s de moins de 30 ans considéré·e·s comme méritant·e·s, « qui se sont illustré·e·s par leur engagement pour la société ». Greg Toussaint a alors appelé sa communauté à proposer massivement son nom pour troller le gouvernement. Or à défaut de finalement parvenir à devenir un « Prodige de la République », il a ensuite décidé de poster des médailles sur Internet pour récompenser les « pires gauchos de France » et les « féliciter d’avoir détruit [s]on pays ».

Visuel : capture d’écran d’une vidéo de Greg Toussaint postée sur Youtube.
Le procédé rencontre un certain succès auprès de la communauté masculiniste : un émoji médaille en partie commentaire en appelle un autre et finit rapidement par submerger les comptes visés. Leurs cibles préférées ? Les féministes (notamment l’autrice et militante féministe Alice Coffin), les personnalités de sexe féminin (comme Yseult, attaquée sur son poids), les militant·e·s LGBTQ+ ou écologistes et les médias de gauche. « Les personnalités féminines qui occupent des postes de pouvoir ou qui sont plus visibles dans l’espace public sont plus particulièrement visées : politiciennes, journalistes, blogueuses, décrypte Francis Dupuis-Deri, chercheur québécois spécialisé dans les mouvements sociaux, qui a longuement analysé le mouvement masculiniste. « Ces attaques sont donc des rappels à l’ordre patriarcal : restez à votre place, gardez le silence, ou voilà ce qu’il vous en coûtera. »

« C’est du cyberharcèlement »

En dévoilant sa nouvelle ligne de vêtements sur Instagram, Antidote a dû faire face, fin mars, à une vague de médailles, accompagnée de commentaires à connotation homophobe ou encore raciste que nous avons été contraints de supprimer. Le post ciblé : une photo du rappeur Ichon, vêtu d’un crop top et d’un pantalon rose, prise dans le cadre du lancement d’un sac gender-free. Une campagne qui a visiblement déplu aux masculinistes, qui vouent un culte à la virilité.
Le média Slate a également subi une vague de médailles, bien plus massive encore. « Un soir, Greg Toussaint a décidé de nous prendre pour cible après un post mettant en avant l’article de la journaliste Titiou Lecoq sur le patriarcat patronymique, sous lequel plusieurs femmes avaient partagé leur avis, raconte Hélène Pagesy, community manager du pureplayer. Le sujet du post et le fait que des femmes puissent partager leur opinion n’étaient apparemment pas du goût de Greg Toussaint et de sa communauté. »

Visuels : captures d’écran du compte Instagram de Slate. ©Numerama.
Cette nouvelle stratégie est habile : des médailles, même en nombre, ont moins de chance d’être modérées que des insultes. De quoi permettre à ses adeptes de jouer la carte du « on ne fait rien de mal, ce ne sont que des émoticônes médailles ». Sauf que derrière de simples émojis, ces messages sont évidemment loin d’être innocents, rappelle la CM de Slate : « C’est du cyberharcèlement, même si les personnes de la communauté de Greg Toussaint affirment le contraire en disant qu’il « s’agit juste de médailles et pas d’injures ». Injures ou pas, à partir du moment où tu as des milliers de commentaires qui floodent tes publications de manière ciblée, qu’il faut réfléchir à un moyen de s’en protéger, de protéger nos abonné·e·s et que c’est fait pour te nuire, c’est du cyberharcèlement. » Pour résoudre le problème, l’équipe de Slate finit par devoir désactiver les commentaires durant la nuit et par appliquer des filtres pour masquer certains émojis (si vous êtes vous aussi victime de cyberharcèlement de la part de masculinistes et souhaitez empêcher l’apparition de médailles en commentaire, cliquer sur le bouton en haut à droite de votre compte Instagram, puis sur « Paramètres », « Confidentialité », « Commentaires » et entrez les émojis que vous voulez interdire dans la section « Filtre manuel »).

« Les attaques masculinistes sont des rappels à l’ordre patriarcal : restez à votre place, gardez le silence, ou voilà ce qu’il vous en coûtera. »

Lexie, militante trans, a elle aussi été médaillée il y a deux semaines. Elle y voit « une façon pour eux de cibler spécifiquement, de marquer les comptes ». Lexie est obligée de modérer ces émojis elle-même : « Je les ai supprimés quand j’en recevais, un est passé entre les mailles du filet et quand tu en laisses un ils viennent commenter dessous. » Cependant, même si Lexie reconnaît que c’est « épuisant émotionnellement de filtrer ces messages », elle s’inquiète davantage pour les plus petits comptes, qui ont moins de poids et moins de visibilité et qui reçoivent donc moins de soutien face à ce type de raids digitaux.

Du virtuel au réel

Ces médailles ne pleuvent pas en session commentaire par hasard et sont, bien souvent, le fruit d’une coordination. Certains aficionados de Greg Toussaint, qui échangeaient dans une conversation lancée sur l’application Discord où le compte Instagram EnInclusif.fr s’est infiltré, avant d’en publier l’enregistrement, ont même tenté de provoquer une guerre numérique factice entre « l’armée des médailles » et un faux compte féministe créé de toute pièce par leurs soins, auquel ils essayaient de rallier de réelles féministes afin d’ensuite tenter de tourner leur soutien en dérision.
Si les raids masculinistes, ou autres, peuvent prendre une forme frontale avec le cyberharcèlement, ils peuvent aussi être plus subtils. Depuis quelque temps, Lexie remarque que, de façon régulière, son contenu est filtré et qu’elle passe de vidéos comptabilisant 11 000 vues à 3 000. La raison ? Le shadow ban, un filtrage du contenu mis en place par Instagram pour rendre plus difficile la visibilité des posts d’un compte. « Concrètement, il y a plein d’indices, comme le nombre de vues qui baisse ou le fait de devoir taper entièrement et sans faute d’orthographe le nom d’un compte relativement connu pour le trouver », témoigne Lexie. J’ai été conviée à une réunion organisée par Instagram durant laquelle l’équipe nous a expliqué que parfois un seul signalement suffisait, mais cela peut aussi être causé par une vague de signalements. » La militante trans estime qu’il est fort probable que l’un des derniers shadow ban qu’elle a subi résulte d’une vidéo de Valek, un youtubeur ayant arboré fièrement un T-shirt « feminism is cancer » sur l’une des vidéos de sa chaîne, qui avait critiqué son compte. La militante queer Habibitch a également subi un shadow ban suite à une vague de signalements et de médailles postés sous ses publications. « Résultat, on ne peut plus me trouver ou m’identifier. C’est clairement une punition d’Instagram contre les comptes féministes », se désole la danseuse et chorégraphe. En bref, il n’est pas bien compliqué, de par quelque signalements, de se jouer de l’algorithme d’Instagram pour censurer partiellement un compte et diminuer sa visibilité. Le réseau social a néanmoins pris le parti de supprimer deux comptes masculinistes influents, @armee.des.medailles et celui de Greg Toussaint, en mars 2021, ce qui ne signe cependant pas la fin des médailles sur Instagram puisque les fans du youtubeur ont créé de nombreux comptes dédiés à cet émoji qui restent encore actif aujourd’hui.

 


Visuels : captures d’écran Instagram de stories postées par le compte @armee.des.medailles. ©Numerama.
Cette guerre des mascus contre les féministes (et plus largement ceux·celles que les masculinistes désignent comme des « gauchos ») n’est cependant pas un phénomène nouveau aux yeux de Francis Dupuis-Deri, même si le chercheur estime que les réseaux sociaux l’ont accentué : « On l’a oublié, mais il y avait déjà des cyberattaques au début des années 2000. Des antiféministes s’infiltraient dans des forums féministes de discussion pour y pourrir la discussion, ou dans des forums divers dont ils détournaient le sujet de conversation pour critiquer les féministes ou les insulter. » Le professeur québécois veut mettre en garde : ces attaques masculinistes ne s’arrêtent pas au numérique. Au contraire, il ne s’agit là que de la face la plus visible de l’iceberg. « Il est illusoire de croire que l’antiféminisme ne s’exprime que virtuellement. On le retrouve aussi chez ces hommes qui arrachent ou dégradent des collages contre les féminicides ou qui harcèlent des associations pour femmes, dans des chroniques et reportages de magazines à grand tirage, ou encore plus ou moins discrètement au travail, y compris sur les campus, dans une soirée entre ami·e·s ou en famille, dans certains ministères et dans des partis politiques, ou encore quand les hommes font bloc et contre-attaquent les féministes pour protéger leur ami, collègue ou camarade agresseur sexuel. »

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