La virilité est-elle un mythe ?

Article publié le 28 novembre 2017

Photo : Ren Hang pour Magazine Antidote : FREEDOM.
Texte : Alice Pfeiffer.

Un nombre grandissant de musiciens, artistes et penseurs cherchent à dénoncer et déconstruire le mythe de la virilité, pour proposer de nouveaux idéaux, vidés d’injonctions machistes.

« Tu seras viril mon Kid / Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque / Et ce corps tout sculpté pour atteindre des sommets fantastiques / Que seule une rêverie pourrait surpasser », chante Eddy de Pretto dans son hit Kid, qui dénonce une « virilité abusive » apprise par chaque garçon dès l’enfance et qu’il veille aujourd’hui à déconstruire.

Le musicien parisien n’est pas le seul à afficher une masculinité qui refuse les référents machistes traditionnels. Le chanteur Chaton, avec son premier titre Poésies à mi-chemin entre chanson française et auto-tune, raconte ses faiblesses, ses doutes : « Au bord de la faillite, je continue d’écrire des poésies », sont les premiers vers du titre, le positionnant loin d’une masculinité forte et triomphante. Le rappeur Ichon, lui, dit vouloir « partager la réalité de ses propres émotions » avec ses fans et être « obsédé par l’amour ». Sans oublier Kendrick Lamar ou Chance the Rapper, qui refusent les clichés misogynes du hip-hop, dans la lignée de 2Pac, alors en avance sur son temps, qui disait dès ses débuts être fier de son « extrême gentillesse envers les femmes et le profond respect » qu’il ressentait à leur égard. Force est de constater que dans la musique, bastion masculiniste, des hommes de toutes sexualités visent une déconstruction de leur genre, comme l’ont fait les féministes depuis plusieurs décennies.

Photo : Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017

Un mythe fondateur

Comme l’écrit Judith Butler, « le genre est une imitation de quelque chose qui n’existe pas. Devenir genré signifie jouer le rôle d’une personne qui n’a jamais existé », et ce pour tous les genres. Pourtant, les théorisations de la masculinité sont plus rares, mais non moins clé à une société égalitaire.

« Le devoir de virilité est un fardeau, et « devenir un homme » un processus extrêmement coûteux. »

Dans son Mythe de la Virilité (Laffont) publié le mois dernier, la philosophe Olivia Gazalé s’affaire à démêler la fabrique – et le poids — de la virilité occidentale. « Historiquement, ce mythe n’a pas seulement postulé l’infériorité essentielle de la femme, mais aussi celle de l’autre homme : l’étranger, le « sous-homme », le « pédéraste » et la hantise de l’effémination » écrit-elle. « En faisant du mythe de la supériorité mâle le fondement de l’ordre social, politique, religieux, économique et sexuel, en valorisant la force, le goût du pouvoir, l’appétit de conquête et l’instinct guerrier, il a justifié et organisé l’asservissement des femmes, mais il s’est aussi condamné à réprimer ses émotions, à redouter l’impuissance et à honnir l’effémination, tout en cultivant le goût de la violence et de la mort héroïque. Le devoir de virilité est un fardeau, et « devenir un homme » un processus extrêmement coûteux. »

Ce livre importe en France un courant de pensée longtemps inexistant dans les universités francophones, et mineur dans les chaires d’études de genre anglosaxonnes. Les premières « études de masculinité » fleurissent dans les années 1990, soit trente ans après leur pendant féminin. La American Men’s Studies Association est formée en 1991 par divers hommes souhaitant apporter un complément d’études centrées alors principalement sur la cause féminine – un décalage dû à l’oppression historique de la femme, et à un besoin de libération plus urgent, selon The Guardian. Néamoins, ce travail est d’une grande importance : « La définition de la masculinité est terriblement limitée, et c’est cette limitation qui est à la source de violences, de sexisme, et de beaucoup d’autres maux sociaux », analyse Jennifer Siebel Newson, réalisatrice du documentaire The Mask You Live In au sujet de cet unique idéal.

Dirigé par @SJD___, avec @gogolupin. Ecrit et produit par The Flower Boys @peace.taylor
@samo_wisdomcolor. Version complète disponible sur Youtube et Radiofleur.com.

Vers des masculinités réinventées et respectueuses

Aujourd’hui, Olivia Gazalé propose une « réinvention des masculinités » et une démultiplication des possibles et des idéaux. Et en pleine ère de divulgation de scandales sexuels amorcés par les révélations au sujet de Harvey Weinstein, ce processus autocritique pourrait être salvateur. Des fondations masculines, des cours, des livres paraissent signés par des hommes témoignant de leur envie de devenir ce que le militantisme nomme un « allié », ou un homme respectueux, des femmes ainsi que toutes autres identités minorées, afin d’éduquer les hommes de demain à d’autres standards.

Aujourd’hui plus que jamais, « le monde a besoin de représentations d’hommes qui ne sont pas tous des bêtes macho assoiffées de pouvoir. Beaucoup d’hommes possèdent une forte part de féminité », dit Laetitia Duveau, directrice de la plateforme Curated by Girls, qui dédie une exposition actuelle à ce thème, New Masculinity, à Berlin, « Nous voulons célébrer la beauté et l’évolution du masculin. » Un démantèlement de l’injonction à dominer, contrôler, rouler des mécaniques, accumuler les conquêtes, dont ils sont les victimes collatérales, ne peut que contribuer à une société d’égalité.

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