Interview avec Timothy Morton, le philosophe qui prône une écotopie hédoniste

Article publié le 9 juillet 2020

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Texte : Julie Ackermann
Photos par Ferry van der Nat et article extraits d’Antidote Magazine : Desire printemps-été 2020.

Philosophe écologiste et hédoniste, Timothy Morton préfère imaginer des futurs désirables et s’émerveiller devant les innombrables formes du vivant que de se limiter à tenir un discours alarmiste face aux risques climatiques. Pour lui, l’écologie doit rimer avec plaisir, et non devenir une contrainte. Entretien.

 

Timothy Morton détonne dans le milieu de la philosophie. Hédoniste et écolo, il a organisé des fêtes électro alimentées par des énergies éoliennes et écrit sur l’importance du végétarisme dans la poésie du romantique Percy Shelley. Sa parole est accessible, drôle et enjouée. La première fois que je l’ai rencontré, en 2017, c’était lors d’une soirée de performances organisées par le plasticien et chorégraphe Alex Cecchetti au Palais de Tokyo, à Paris. Une chorale interprétait des chants de cétacés et sous une tente, les cheveux en bataille, Morton lisait le tarot aux visiteurs – un prétexte pour philosopher sur leurs perspectives d’avenir, et confronter ses propres théories à leurs expériences intimes.
En poste à la Rice University au Texas, ce professeur de littérature aussi punk que cérébral discute et collabore régulièrement avec des artistes. Il a notamment entretenu une correspondance avec Björk (dont des extraits ont été publiés dans un catalogue d’expo du MoMA) et a tiré l’un de ses plus célèbres concepts, celui d’« hyper-objet » (sur lequel nous reviendrons), d’un single de la musicienne (« Hyperballad »). Philosophe pop, citant aussi bien Emmanuel Levinas que Frankenstein ou son film préféré Blade Runner (1982), Timothy Morton s’est imposé comme l’un des grands penseurs de notre temps. Comme Donna Haraway ou Bruno Latour, il appelle à refonder notre rapport au monde à l’heure de l’urgence écologique. Le philosophe veut ainsi en finir avec le concept  de « nature », traditionnellement opposé à celui de culture ou de civilisation humaine. La notion de « nature » idéalise en effet un espace pur, originel et immuable ; or ce lieu est une illusion à ses yeux, particulièrement à l’heure de l’anthropocène, cette ère où l’humain constitue la première force géologique. Il pollue l’air, contamine les océans de particules de plastique, épuise les sols… Les activités capitalistes n’ont rien épargné. La nature est aujourd’hui un mythe et il est impossible de « retrouver » un paradis qui en réalité n’existe pas. Autant faire avec et aller de l’avant, même si la prise de conscience est douloureuse. Morton le souligne à travers ses ouvrages : l’écologie est liée à la subjectivité, et donc à l’étonnement, au sentiment de perte et de désespoir. Elle n’est pas seulement une affaire de réchauffement climatique et de recyclage. L’humain doit donc effectuer un travail émotionnel, accepter de tomber de son piédestal, accuser le coup et faire preuve de résilience.
À travers La Pensée écologique, à ce jour son ouvrage le plus accessible et le plus largement diffusé, Morton réfléchit à la stratégie idoine à cette fin, tout en teintant ses propos d’optimisme. Son titre renvoie à la prise de conscience du fait que chacun de nos gestes, aussi anodin peut-il paraître, est plus ou moins lourd de conséquences pour l’environnement. La pensée écologique, c’est en fait comprendre et saisir l’interconnexion qui lie tous les êtres du monde. Afin de l’introduire, Morton parle d’un vaste « maillage du vivant, sans bord ni centre défini », constitué par de multiples collaborations inter-espèces, entre les abeilles et les fleurs, les humains et les bactéries intestinales… Ainsi, le monde vivant ne constitue pas à ses yeux un lieu de compétition féroce, régi par une raison mécanique, mais un espace de collaborations esthétiques et sensuelles.
ANTIDOTE : La pensée écologique vise à nous ouvrir les yeux sur les interconnexions multiples, aléatoires et souvent invisibles entre les êtres. En mettant en lumière des phénomènes inexpliqués, que vous qualifiez de « magiques », vos théories écologiques impliquent-elles selon vous de réenchanter le monde ?
TIMOTHY MORTON : La magie est au cœur de la pensée humaine, mais la culture blanche occidentale prétend qu’elle n’existe pas. En tant que mâle blanc, je n’ai pourtant pas envie de m’approprier les idées d’autres cultures. Je préfère déconstruire la tradition philosophique occidentale et trouver en elle des éléments liés à la notion de magie. Par exemple, l’idée de raison pure (tout ce qui relève d’une connaissance indépendante de toute expérience vécue) fonctionne grâce à ce qu’Emmanuel Kant appelle « la beauté ». La beauté est un sentiment de vérité. C’est une vibration qui a un son et il est impossible d’en déterminer l’origine, de savoir si elle vient de vous ou si la chose que vous trouvez belle l’a produite elle-même. D’après Kant, une sorte de fusion d’esprit a lieu entre soi et cette chose, qui n’a même pas d’esprit selon lui. Il a conçu l’idée qu’un fluide universel règle les comportements et les interactions entre les humains, et veille à leur harmonie. Il tire cette idée du magnétisme animal. Dans les grandes lignes, il s’agit en fait de la Force de Star Wars – une forme de télékinésie, à savoir cette énergie vous permettant de déplacer et d’influencer des choses et des personnes que vous ne touchez pas directement. L’obsession mondiale pour Star Wars et la magie est passionnante. En grattant la surface des philosophies occidentales, on découvre une fascination pour les phénomènes magiques. Ils ont soutenu et sous-tendu les travaux des philosophes, mais ces derniers ont prétendu que ce n’était pas le cas.
L’histoire de cette fascination pour la magie se résume ainsi : après Kant, le magnétisme animal a été qualifié d’« hypnotisme ». Quand Freud entre en scène, il appelle cela « le transfert ». De nos jours, nous parlons de neurones miroirs : ils s’activent lorsqu’on exécute une action ou lorsqu’on regarde quelqu’un exécuter cette même action [ils joueraient ainsi un rôle dans la création du sentiment d’empathie, ndlr]. Plus besoin de penser à la « Force ». En fait, je n’enchante rien du tout, mais je remarque que tout est déjà enchanté.
Björk, Laurie Anderson, Alex Cecchetti… Vous êtes proche de nombreux artistes, avec lesquels vous vous entretenez par ailleurs régulièrement lors de conférences dans des musées. L’art joue-t-il un rôle selon vous dans le cadre de la pensée écologique ?
Dans la culture occidentale, l’art est un lieu où nous permettons aux choses d’apparaître davantage telles qu’elles me semblent réellement être. Vous avez un tableau devant vous : que veut-il dire ? Un sens se dévoile, certes, mais jamais tout à fait. L’art s’apparente à cet égard à un sentiment que j’ai et que je ne peux pas décrire. Qu’il date de 1500 avant J.-C. ou soit contemporain, il vient du futur car il s’agit en quelque sorte d’une pensée qui n’a pas encore été entièrement « pensée », et qui n’a pas encore de mots pour l’exprimer. Les idées, elles, appartiennent au passé car elles sont des interprétations de données. Ainsi, d’une certaine manière, le sentiment et l’art sont l’avenir et l’idée est le reçu qui sort de la caisse enregistreuse à la fin de l’analyse. Voilà mon travail en tant que philosophe : traduire l’avenir en idées ou être le portier de cet hôtel appelé « art ». Je garde l’entrée ouverte pour que l’avenir puisse entrer dans le présent et que les choses deviennent différentes. Il s’agit en fait d’une application de ma méthode de lecture poétique : localiser l’utopie dans le poème et l’agrandir afin que plus de personnes puissent la voir. D’une certaine manière, c’est ce que je recherche avec la pensée écologique et le concept « d’étrange étranger ». Plus nous en apprenons sur nous-mêmes et sur les autres formes de vie, plus elles nous semblent étranges. L’étrangeté est irréductible. Il y a toujours une possibilité pour que les choses soient différentes de ce que nous imaginons. Nous autorisons l’art à être cette possibilité.

 

« Le problème du consumérisme actuel n’est pas qu’il implique trop de plaisir mais qu’il n’en offre pas assez. Il n’est qu’une mauvaise photocopie de ce qu’il pourrait être. Nous devons prendre davantage de plaisir et nous défaire des conceptions utilitaristes selon lesquelles le plaisir a un but. »

 

Vous êtes un grand amateur de musique et de danse : vous appartenez en effet à la génération qui a connu l’émergence de « l’ acid house » et avez participé à de nombreuses raves. Ces expériences peuvent à vos yeux s’aligner avec une pensée écologique ?
Dans mon ouvrage La pensée écologique, je souligne qu’il faut penser grand et agir grand. J’ai forgé le concept d’« hyper-objet » à cet effet : il désigne ces entités immenses que l’esprit humain appréhende difficilement et qui sont massivement réparties dans le temps et l’espace . Par exemple le pétrole, un trou noir, la biosphère, l’ensemble du polystyrène sur la planète… Avec la crise climatique, la capacité des êtres humains à penser grand et à s’intégrer à de grands groupes est vraiment cruciale. Apparemment, nos ancêtres les hominidés se sentaient bien au sein de communautés de 150 personnes. Aujourd’hui, ce sont 7,5 milliards d’individus qui doivent s’entendre et penser la même chose, à savoir : « Nous traversons une crise climatique, nous sommes sur une voie funeste et nous devons nous en écarter très vite ». Comment passer d’un niveau individuel à un niveau collectif ? Tout ce qui me fait sentir que je fais partie d’un large groupe est important. La musique et la danse permettent cela. Il ne s’agit pas tant de penser, mais de résonner ensemble et de coexister.
Si une recherche aveugle du plaisir ne constitue pas une solution face à la crise climatique à vos yeux, vous insistez cependant pour ne pas dénigrer toute dimension hédoniste. Selon vous, plaisir et écologie doivent aller de pair. Cette idée s’oppose à la pensée dominante qui appréhende l’écologie à travers le prisme de la restriction : arrêter de prendre l’avion, d’utiliser certains produits, de manger de la viande…
L’écotopie ne doit pas être synonyme d’efficacité mais de plaisir. Avec la géolocalisation, le smartphone et l’historique internet, nous sommes déjà dans une culture où nos activités sont mesurées, enregistrées et tracées. Je ne veux pas vivre dans une société de contrôle qui me punit et me dicte tous mes comportements afin qu’ils soient écologiques. L’écologie ne doit pas être une série de règles. Je pense que le problème du consumérisme actuel n’est pas qu’il implique trop de plaisir mais qu’il n’en offre pas assez. Il n’est qu’une mauvaise photocopie de ce qu’il pourrait être. Nous devons prendre davantage de plaisir et nous défaire des conceptions utilitaristes selon lesquelles le plaisir a un but. La mutation génétique, par exemple, n’a pas d’objectif. Imaginez être le premier scarabée à avoir une coque aux couleurs de l’arc-en-ciel. Certains scarabées vont probablement vous dire que vous n’êtes pas assez « scarabée ». Mais imaginez qu’un scarabée trouve ça sexy. Il trouve cela sexy sans bonne raison. La biosphère nous dirige vers des choses qui n’ont rien à voir avec le fait d’avoir un but ou d’adopter une attitude mécanique. Les choses ont des qualités esthétiques excédentaires et inutiles qui sont inextricables de leur être. Le hasard joue un rôle majeur.
On dit souvent que la parade nuptiale (ou la séduction en jouant de son corps) existe dans un but de reproduction, ce qui est faux. Le but ultime de l’évolution n’est pas « de faire des enfants ». La biologiste Joan Roughgarden parle d’une « évolution arc-en-ciel ». Elle explique que la reproduction hétérosexuelle est un minuscule segment dans un océan de possibilités. Par exemple, les cellules se reproduisent de manière asexuée, comme leurs ancêtres unicellulaires et le blastocyste attaché à la paroi utérine au début de la grossesse. Aussi, la plupart des plantes et des animaux peuvent devenir hermaphrodites ou changent de sexe. La biodiversité et la diversité des genres sont intimement liées. Mon objectif est donc de participer à améliorer le plaisir dans une optique non-utilitariste, et pour autant de formes de vie différentes que possible.
Vous travaillez actuellement sur un livre audio intitulé Caméléons. De quoi parlera-t-il ?
Caméléons est un livre de théorie sur l’art. Il part d’une lettre de John Keats dans laquelle il affirme qu’il existe deux types de poètes. Le premier est un auteur égoïste qui écrit sur lui-même. Le second est un caméléon qui reçoit et se retrouve imprégné par ce qui l’entoure. Mais selon moi, l’existence de cette division n’est pas avérée. J’ai eu l’intuition que nous sommes tous des caméléons, car nous nous nourrissons les uns les autres. Je me suis alors demandé : à quoi ressemblerait le monde si les humains se décrivaient davantage comme des caméléons ? La philosophie moderne (celle en place depuis 200 ans en Occident) présente l’humain comme Pac-Man, ce personnage de jeu vidéo qui mange tout sur son passage et efface tout ce qui traverse son chemin. Cette approche a justifié de nombreuses expériences néfastes comme l’impérialisme ou encore la déforestation de l’Amazonie. Or si l’on considère cette idée comme infondée, et que nous sommes davantage des caméléons, on peut alors penser que nous laissons en réalité les choses pénétrer à l’intérieur de nos propres frontières et nous transformer. C’est un fait : nous, les humains, sommes des êtres très sensibles. Nous nous accordons constamment aux autres. Par exemple, mon œil est excité par les particules qui permettent à mon écran de téléphone d’être lumineux. Si on appréhende les choses de cette façon, il n’est plus possible de justifier des dynamiques d’exploitation, telles que la déforestation ou l’impérialisme. Les êtres humains sont capables de sympathiser avec d’autres formes de vie. Mon livre cherche des arguments pour nous aider à penser ainsi.
Vous êtes en un sens un philosophe-poète : votre œuvre écrite, parfois très imagée, met en effet l’accent sur la sensibilité et les émotions. Pourquoi ce parti pris ?
Nous sommes en permanence submergés de données. Prenez un journal : les chiffres sont partout, et je crois que nous en sommes traumatisés. Pourtant les sentiments ne sont pas secondaires par rapport aux faits, ils en sont au contraire à l’origine. L’odeur, l’apparence, la qualité esthétique d’une chose sont primordiales. Je ne fais pas de relations publiques au service des faits : j’aide au contraire les gens à avoir de bonnes informations – non pas en montrant du doigt les ours polaires ou le racisme systémique, mais en explorant les manières dont nous rencontrons les êtres de ce monde, qu’ils soient humains ou non-humains. Je ne sais pas exactement à quoi ressemble l’écotopie que j’évoque, mais je sais sentir si nous sommes sur la bonne voie. Si je décris ce sentiment, alors nous aurons peut-être des indications, des orientations. Et peut-être que ça fera tilt.

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