La vie secrète des hikikomoris, ermites urbains d’un nouveau genre

Article publié le 6 mars 2019

Texte : Maxime Delcourt.
Photo : Davit Giorgadze pour Antidote : Survival printemps-été 2019. Manami : top, short, chaussures et ceinture, Prada. Stylisme : Ketevan Gvaramadze. Casting : Bert Martirosyan. Coiffure : Lucas Wilson. Maquillage : Asami Matsuda.

Ils seraient plus d’un demi-million au Japon et des dizaines de milliers en France : mais qui sont réellement les hikikomoris, ces adolescents ou jeunes adultes ermites qui, par peur, phobie ou appréhension, ont volontairement choisi de s’isoler et de mettre leur existence en pause afin de survivre au monde qui les entoure ?

« C’est comme si l’expérience du dehors n’étais jamais bonne. » Lorsqu’il prononce ces mots, Andréas Saada, auteur du livre En retrait du monde, Je suis un Hikikomori (éd. Pygmalion, 2018) n’exagère rien. Il n’est pas dans l’emphase afin d’assurer au mieux la promotion d’un livre dont il est le sujet principal. Chacune de ses phrases semble au contraire extrêmement précise, mûrement réfléchie. Comme s’il cherchait lui aussi à comprendre ce qui ne va pas, ce qui l’empêche depuis maintenant trois ans de sortir de chez lui. « C’est quand même fou, je suis libre de faire ce que je veux, mais je m’enferme volontairement chez moi », précise-­t-il, conscient de l’ironie de la situation. Avant de conclure, le ton lourd : « À croire que je me sabote moi-même. » Ce désir de repli sur soi et d’isolement, dont souffre Andréas Saada, touche aujourd’hui une population de plus en plus grande.

Selon une étude publiée en 2016 par le gouvernement japonais, on compte dans l’archipel nippon environ 540 000 hikikomoris. Et selon cette même étude, cette condition propre aux habitants des grandes villes, qui touche principalement les hommes âgés de 15 à 35 ans, est devenu un phénomène mondial avec des cas également signalés à Oman, en Espagne, en Italie, en Corée du Sud et en France. Mais ce qui pourrait passer pour de l’agoraphobie n’en est pas. Alors que pour cette dernière c’est l’espace extérieur qui est anxiogène, le comportement asocial des hikikomoris renie lui l’implication relationnelle et trouve généralement ses origines dans les traumatismes familiaux, une relation fusionnelle prolongée avec la mère ou encore la forte pression sociale et scolaire. Ce qui en fait le résultat complexe d’une peur généralisée à l’égard de notre société, qu’Antidote a voulu comprendre.

À 30 ans, Andréas Saada n’est malheureusement pas le seul à être un hikikomori. Le terme est apparu au Japon dans les années 1990, à une époque où un grand nombre d’adolescents et de jeunes adultes citadins commençaient à vivre sans chercher à nouer de relations humaines (sociales, amoureuses, professionnelles, etc.), cloîtrés chez eux en mode survie. Depuis, le sujet a même donné lieu en 2014 à un ouvrage, piloté par quinze spécialistes venus de la psychologie, de la sociologie ou de l’anthropologie. Parmi les auteurs de Hikikomori, Ces adolescents en retrait (éd Armand Colin, 2014), on compte notamment Cristina Figueiredo, pour qui ce phénomène n’est finalement qu’une nouvelle façon d’exprimer le malaise et la détresse d’un individu. « Ce n’est pas une maladie, mais une manière d’appeler à l’aide, de rechercher l’attention, explique-t-elle. C’est un retrait qui peut être lié à un état dépressif, à une phobie sociale ou à des traumatismes, qui ne connaît pas forcément d’élément déclencheur, mais qui répond toujours à une accumulation de traumatismes présents depuis quelques années. »

«  Il n’y a pas de déclic pour entrer dans cette spirale, ni pour en sortir. »

De son côté, la psychiatre Marie-Jeanne Guedj, une des premières à traiter le phénomène dans son service de l’hôpital Saint-Anne à Paris, fait peu ou prou le même constat : « Il n’y a pas de déclic pour entrer dans cette spirale, ni pour en sortir. En revanche, on constate un rapport au corps très étrange chez la plupart de ces jeunes. Ils sont souvent hypocondriaques, n’ont pas ou plus de sexualité parce que cela représente un enga­gement sentimental trop important, et développent un rapport extrême à leur physique. Soit ils se laissent complètement aller, soit ils s’entretiennent de façon très mécanique, en comptant leurs protéines et leurs vitamines, par exemple. »

Marie-Jeanne Guedj dit vrai : il suffit de lire différents témoignages d’hikikomoris pour comprendre en effet qu’ils entretiennent dans la majorité des cas un rapport au corps très particulier. Andréas Saada, par exemple, n’envisage pas une seconde d’être négligé, et peut passer des dizaines de minutes à se coiffer ou à soigner son apparence. Pour lui-même, mais surtout par crainte du regard des autres. « C’est vrai que j’ai toujours eu l’impression d’être jugé physiquement. D’ailleurs, j’ai toujours fait beaucoup d’efforts pour être la version améliorée de moi-même. Je pouvais, par exemple, passer des heures dans la salle de bain tant que je n’étais pas satisfait, quitte à arriver en retard à l’école. »

Andréas Saada ne peut pas pour autant s’expliquer pourquoi il a un jour choisi de mettre sa vie sociale entre parenthèses. Hideto Iwaï n’en distinguait pas les raisons précises non plus, mais le Japonais, qui est resté enfermé chez lui de 16 à 20 ans avec pour seule passion le visionnage des matchs de catch à la télévision, a réussi aujourd’hui à s’inspirer de sa vie pour créer une pièce de théâtre : Wareware No Moromoro (nos histoires…). Celle-ci raconte notamment le point de bascule qui lui a permis de renouer avec le monde extérieur, en s’engageant dans une association d’aide aux jeunes reclus. Surtout, elle permet de comprendre que les hikikomoris ne sont pas systématiquement des « victimes » d’un système jugé trop violent. Dans le cas d’Hideto Iwaï, c’est même l’inverse : la violence à l’école, c’est lui qui la provoquait, frappant ses camarades au moindre prétexte. Avec le recul, le Japonais explique que son isolement de quatre ans n’était alors qu’une réaction à ses pulsions agressives, un moyen de protéger les autres de sa propre cruauté.

Photo : Davit Giorgadze pour Antidote : Survival printemps-été 2019. Manami : chemise, Chanel. Short, Ingorokva. Stylisme : Ketevan Gvaramadze. Casting : Bert Martirosyan. Coiffure : Lucas Wilson. Maquillage : Asami Matsuda.

À priori, Hideto Iwaï avait pourtant tout pour s’épanouir socialement : des parents aimants, avec une situation financière stable (le père était chirurgien, la mère psychologue), et un cercle d’amis proches. « Ce phénomène touche généralement des jeunes issus de familles plutôt aisées, précise Natacha Vellut, psychanalyste au CNRS. Là où les enfants des classes populaires n’ont pas vraiment le temps de se poser ce genre de questions, parce que les parents n’ont pas les moyens de les financer passé un certain âge et qu’ils sont donc contraints de travailler rapidement, ceux des classes moyennes évoluent dans un environnement familial plus complaisant, qui accepte la réclusion sociale. » Dans la foulée, la spécialiste s’interroge : « En constatant l’ampleur de ce phénomène, on est en droit de se demander ce que cela signifie de devoir grandir et devenir père ou mère aujourd’hui ? Il n’y plus de repères pour les nouvelles générations, au point que l’individu est aujourd’hui dos au mur, un peu comme s’il devait définir lui-même ce que signifie “être adulte”. D’un point de vue psychologique, c’est très difficile à réaliser. »

Ces questions, Andréas Saada se les pose encore souvent. Par le passé, ce trentenaire a lui aussi cherché à intégrer le monde professionnel. Pendant un temps, il a été commis en salle, puis il a travaillé dans la vente durant presque un an. Avant de se rendre compte que ce n’était peut-être pas fait pour lui. Parce qu’il dit avoir toujours eu du mal avec l’autorité, mais pas que : « Le truc, c’est que j’ai toujours mal vécu cette politique du chiffre, le fait que l’on en demande toujours plus aux salariés. Quand j’étais vendeur, c’était à celui qui vendait le plus, l’entreprise nous poussait à être compétitif entre nous, nous filait des primes si on était meilleur que les autres et nous pressait comme des citrons. Je ne me reconnaissais pas là-dedans, je trouvais ça trop violent, pas assez humain. »

Contrairement à ce que ses parents ont longtemps pensé, voire aux stéréotypes qui semblent coller à la peau des hikikomoris, Andréas Saada n’a rien d’un « fainéant ». Les jeux vidéo ? Il n’y a jamais réellement trouvé de plaisir. La télévision ? Il dit la regarder parfois, mais uniquement pour tuer le temps, par défaut. Le monde du travail ? Il aimerait profondément y goûter à nouveau, différemment, sans concurrence. Alors, ces derniers temps, il a investi dans du matériel permettant de confectionner des bijoux, et a rédigé un ouvrage revenant sur sa condition. Pour lui, bien sûr. Mais aussi parce que, comme il le répète régulièrement, ce qui lui arrive est « un fardeau, une malédiction, et qu’il faut faire en sorte de nous réinsérer. Pour le bien de tous. »

« Il n’y plus de repères pour les nouvelles générations, au point que l’individu est aujourd’hui dos au mur, un peu comme s’il devait définir lui-même ce que signifie “être adulte”. »

Mais comment réintégrer ces âmes reclues quand le corps médical occidental ne sait pas encore comment traiter ce phénomène ? En 2018, le syndrome hikikomori ne figure toujours pas dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux : un ouvrage de référence, les décrivant, publié par l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA). Là où le Japon prend en charge les hikikomoris depuis les années 1990, notamment par le biais d’associations d’insertion sociale, la France continue de confier ces différents cas aux psychologues, bien que les patients ne soient pas nécessairement sujets à des psychopathologies avérées (phobie, dépression, décrochage scolaire, etc.).

Les hikikomoris semblent être les victimes directes d’une société toujours plus déshumanisée, qui attend beaucoup des individus tout en leur laissant peu d’opportunités. « Le système exige beaucoup des jeunes et il y a peu d’alternatives, confirme d’emblée Natacha Vellut. La crise économique est telle à l’heure actuelle que l’insertion professionnelle et sociale devient de plus en plus compliquée : on n‘a pas d’autres choix que de “réussir”. » Cristina Figueiredo poursuit : « Pendant longtemps, on a accepté ce genre de replis parce que ce n’était pas problématique pour la société. Certains artistes ont même fait de cette réclusion une composante essentielle de leur créativité. Aujourd’hui, en revanche, on estime que c’est une main-d’œuvre inactive, quelque chose qui les rapprocherait de ce que les Anglo-Saxons nomment le “NEET” ( “not in education, employment or training”, soit « ni étudiant, ni employé, ni stagiaire », ndlr ). »

Reste à trouver comment les aider à aller mieux. Si Internet leur permet bien évidemment de conserver une ouverture sur le monde, cela semble surtout, à en croire Marie-Jeanne Guedj, leur donner l’illusion « de faire entrer le monde chez eux au lieu de sortir le découvrir ». Selon la psychanalyste, qui reçoit entre cinq et dix nouveaux appels à l’aide par semaine, « l’essentiel est de faire en sorte qu’un lien social soit renoué, que le patient retrouve une activité dans le monde extérieur, que ce soit un travail, un sport ou autre ». Puisque l’une des principales causes du phénomène hikikomori reste son environnement urbain, l’idéal, se demande­-t-on naïvement, ne serait-il pas également de s’éloigner des grandes villes et de cette sensation d’étouffement qu’elles peuvent générer ? Et là, c’est Andréas Saada qui donne la réponse : « C’est vrai que la ville accentue le phénomène », affirme-t-il, laissant transparaître son aspiration à vivre loin de la foule et de l’agitation citadine. Avant de conclure : « Je me suis moi-même posé la question à de nombreuses reprises, mais le problème est toujours le même : je n’arrive déjà pas à trouver le courage de sortir de chez moi, alors tout quitter pour aller m’installer ailleurs… »

Cet article est extrait de Antidote : Survival printemps-été 2019, photographié par Davit Giorgadze.

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