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L’ayahuasca : la plante psychotrope qui soigne la toxicomanie

Photo : Xiangyu Liu pour Antidote Excess automne-hiver 2018/2019.
Texte : Alexandre Chavouet.

Au cours des 25 dernières années, le Dr. Jacques Mabit a accompagné à Takiwasi, son centre de désintoxication fondé en 1992 au Pérou, plus d’un millier de patients dépendants venus du monde entier. Ils y découvrent les multiples pouvoirs de l’ayahuasca, une liane psychoactive dont la médecine spirituelle et ancestrale vante les vertus salvatrices.

Il était une fois un jeune Argentin à peine majeur et déjà considéré par la médecine moderne comme un cas désespéré. Son addiction aux drogues l’avait transformé en véritable zombie. Il peinait à marcher, et malgré les soins psychiatriques, son état mental restait alarmant. Un psychiatre canadien, spécialiste des drogues, disait même de lui qu’il ne s’en sortirait jamais. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce « jeune fou » est aujourd’hui devenu médecin et même psychiatre. Cette histoire n’est pas une fiction mais une histoire vraie. Cette guérison que certains jugeront miraculeuse est le résultat de la cure que ce jeune homme a suivi pendant près de deux ans à Takiwasi, un centre en Amazonie spécialisé dans le traitement de la toxicomanie.

Situé dans la petite ville de Tarapoto, à environ 800 kilomètres au nord-est de Lima, la capitale du Pérou, Takiwasi ou « la maison qui chante » en langue quechua accueille depuis 1986 des toxicomanes locaux et du monde entier, qui viennent y soigner leur addiction par le biais d’un dispositif novateur étonnant. Le traitement allie le savoir-faire de techniques de psychothérapie contemporaine aux connaissances ancestrales des médecines traditionnelles. Pendant plusieurs mois, les patients suivent un protocole de désintoxication et d’auto-exploration basé sur l’usage rigoureux de plantes médicinales amazoniennes. Parmi elles, l’ayahuasca, une liane psychoactive permettant au sujet d’accéder à un état de conscience modifié.

Les résultats cliniques obtenus par Takiwasi, en termes statistiques, sont tels que la réputation du centre dépasse de très loin les frontières péruviennes. Takiwasi collabore notamment avec le prestigieux Center for Addiction and Mental Health basé à Toronto au Canada. Avec ses 2000 chercheurs, le CAMH est certainement le centre de recherche en santé mentale et addictions le plus important au monde. L’objectif de cette collaboration est notamment d’évaluer scientifiquement les résultats de l’ayahuasca dans le traitement des addictions.

À l’origine de Takiwasi, Jacques Mabit. Un médecin français qui, au début de sa carrière, a voyagé dans le monde entier pour soigner des populations locales isolées, souvent dans des conditions aussi sommaires que difficiles. Lors de ses missions, il découvre les résultats étonnants obtenus par les méthodes des diverses médecines traditionnelles. Jeune trentenaire, il décide alors de s’immerger dans cette approche de la médecine aux antipodes de sa formation universitaire. Démarre alors son parcours initiatique auprès de guérisseurs péruviens.

Un jour, lors d’une session d’Ayahuasca, à travers cette plante, lui est confirmée sa bienvenue dans le monde des guérisseurs. Il lui est demandé, en retour, de s’engager. Sa mission sera de créer un centre destiné à venir en aide aux toxicomanes. Ainsi est né Takiwasi, qui accueille par ailleurs des femmes et des hommes du monde entier dans le cadre de séminaires d’évolution personnelle, lors desquels ils peuvent travailler à leur transformation intérieure grâce aux plantes médicinales amazoniennes.

« À Takiwasi, nous essayons de traiter les dépendances de façon intégrale, à 360°, la substance étant secondaire car c’est le mécanisme et les origines de la dépendance qu’il nous faut aborder. »

ANTIDOTE. Quelles sont les dépendances soignées à Takiwasi ?
JACQUES MABIT. Pour les patients péruviens, les dépendances principales sont le cannabis et les dérivés de la feuille de coca. Au Pérou, c’est un grave problème vu que nous sommes dans un pays producteur. Notre région a été à une époque la première zone de production mondiale de feuilles de coca. Ceci explique cela. Nous traitons aussi des dépendances aux médicaments. L’héroïne et les opiacés concernent surtout des malades provenant d’Europe ou des États-Unis. Nous recevons aussi des toxicomanes accros aux drogues synthétiques, aux dépenses financières, aux achats compulsifs ou encore aux jeux de toutes sortes. Et puis, il y a bien souvent en plus l’alcool et le tabac, car il faut préciser que les patients présentent rarement une dépendance à un seul et unique produit. Il s’agit la plupart du temps de polytoxicomanies.

À Takiwasi, nous essayons de traiter les dépendances de façon intégrale, à 360°, la substance étant secondaire car c’est le mécanisme et les origines de la dépendance qu’il nous faut aborder. La démarche est finalement toujours la même quel que soit l’objet de l’addiction. Les toxicomanes tentent de résoudre leurs problèmes intérieurs à partir d’un produit extérieur, que ce soit le jeu ou une substance. C’est évidemment illusoire de croire que quelque chose d’extérieur va résoudre un problème intérieur. On découvre que ce phénomène ramène systématiquement à des dépendances antérieures d’une autre nature, affectives ou psychologiques. À Takiwasi, les patients s’embarquent donc dans un travail d’auto-exploration intense. C’est pourquoi, si la motivation personnelle n’est pas au rendez-vous, cela ne marchera pas, même si la famille, un juge ou la police poussent derrière pour que le patient traverse le processus. Pour qu’un traitement fonctionne, il faut qu’il y ait une collaboration active et volontaire du patient.

Comment les patients se retrouvent-ils dans votre centre ?
Nous ne faisons aucune publicité. Mais comme je participe à des conférences et que j’écris des articles ici et là, l’information se diffuse et suscite de l’intérêt. Certains malades prennent directement contact avec nous. Pour d’autres, le point de départ peut être la famille, un professeur, un médecin, ou un psychiatre. Dans tous les cas, nous demandons à ce que le patient fasse la démarche de nous contacter lui-même. Il s’agit d’un point fondamental. Quand on envisage un travail sur soi tel que nous le proposons à Takiwasi, il est indispensable que la personne s’engage et se prenne en main. Le contact doit donc être initié par le malade lui-même. Le protocole que nous proposons est engageant, confrontant aussi. Nous ne pratiquons pas seulement un travail de désintoxication, qui est, somme toute, relativement facile à faire. Le plus important dans la toxicomanie reste le problème affectif, ou existentiel, qui conduit à vouloir modifier sa conscience et mène finalement à l’intoxication. Il importe de découvrir ce qui précède à la consommation abusive ou incontrôlée.

Cette dernière se greffe toujours sur un terrain propice. L’origine peut se trouver dans la structure familiale, des problèmes psychologiques, relationnels, sexuels, spirituels… C’est ce terrain fertile que le patient doit identifier, afin de pouvoir travailler dessus pour en modifier les paramètres, et découvrir des alternatives efficaces et non toxiques. Il va lui falloir aller chercher en lui pour retrouver les raisons, les mobiles inconscients qui sont à l’origine de la souffrance que les substances ont été chargées d’anesthésier. Certains découvrent que c’est la structure familiale qui précède, d’autres peuvent découvrir qu’ils sont les héritiers d’un lourd bagage émotionnel hérité des générations qui les ont précédés. Toutes les histoires et blessures sont uniques.

« Nous considérons un peu le toxicomane comme un chaman potentiel qui se serait trompé de carburant ! »

Comment s’articule le protocole de désintoxication que vous proposez au sein du centre ?
Il reprend les principales étapes qui constituent la formation classique d’un guérisseur amazonien. Nous considérons un peu le toxicomane comme un chaman potentiel qui se serait trompé de carburant ! Souvent le consommateur présente de réelles aspirations spirituelles, la plupart du temps inconscientes, mais il n’a pas pris la bonne porte ni les bonnes substances. Le cadre est par ailleurs inexistant. Nous considérons légitime cette quête qui pousse certains à aller voir ce qui se passe au-delà du visible. C’est peut-être même une nécessité humaine. Mais l’idée est de reprendre cette auto-initiation sauvage sous une forme correcte et structurée, comme l’enseignent toutes les grandes traditions.

Le protocole de Takiwasi s’articule autour de 3 grands types de plantes : les plantes purgatives dites « de désintoxication », les plantes psychoactives, comme l’ayahuasca, qui permettent d’entrer dans des états modifiés de conscience pour s’adonner à un travail d’introspection très profond, et enfin, les plantes maîtresses qui sont prises dans un contexte particulier d’isolement dans la forêt, avec des prescriptions alimentaires, sexuelles, énergétiques… qui renforcent certains aspects de la personnalité.

Il y a là par exemple des plantes pour ancrer davantage les gens dans le réel, des plantes pour faire face à ses peurs, ou d’autres encore pour aider à faire des choix dans la vie. On dispose ainsi d’un espèce de pool de « psychologues végétaux » spécialisés. Avec lui, les patients expérimentent directement un renforcement ou une correction de leurs comportements et de leurs structures psychiques, qui s’inscrivent dans leur corps. Toute prise de plantes se déroule dans un contexte ritualisé. Le rituel correctement effectué stimule les effets de la plante pour qu’elle agisse non seulement au niveau physique, moléculaire, mais également au niveau énergétique, atomique, et au niveau spirituel, subatomique ou quantique.

Photo : Yann Weber pour Antidote Fantasy automne-hiver 2017/2018.

Tout ce travail avec les plantes permet le surgissement d’un matériel psychologique, émotionnel et onirique. Cette matière première va être alors travaillée au travers d’un processus de psychothérapie, avec différentes formes de techniques classiques, et des techniques alternatives, avec une équipe de psychologues et de psychothérapeutes. Ce processus d’intégration, de digestion de toutes ces informations est indispensable afin de les amener à la conscience et conduire à leur mise en pratique dans la vie quotidienne.

À Takiwasi, la vie en communauté est donc essentielle au sein du protocole. La quinzaine de patients vit ensemble. Ils s’adonnent à toutes les tâches inhérentes au quotidien : ils nettoient, ils lavent leur linge, font du sport… À travers cette vraie vie surgissent des incidents, tensions, difficultés, conflits et crises. Toute cette matière première sera utilisée de nouveau dans le travail en psychothérapie et questionnée dans celui avec les plantes. La méthode de Takiwasi s’organise ainsi comme un trépied thérapeutique : la vie en commun, les plantes et la psychothérapie. C’est le feedback permanent entre ces trois espaces qui permet une réelle progression.

« Quand les patients vomissent, ils éliminent non seulement les toxines physiques mais aussi leurs « poisons émotionnels », leur colère, leur peur, leur orgueil… »

Les plantes purgatives jouent un rôle central dans le protocole. Que se passe-t-il dans le corps du sujet lors d’une purge ?
Le rituel est indispensable. Il va potentialiser l’effet de la plante choisie, à trois niveaux. Il y a un effet moléculaire, ce que connaît bien la médecine occidentale. Il s’agit d’un nettoyage physique. On se débarrasse des toxines, drogues, médicaments qui ont été ingérés. Ensuite, il y a le niveau atomique qui correspond au niveau énergétique. C’est ce qui est en jeu dans l’acupuncture ou encore l’homéopathie. Il s’agit de la dimension psycho-affective. Quand les patients vomissent, ils éliminent non seulement les toxines physiques mais aussi leurs « poisons émotionnels », leur colère, leur peur, leur orgueil… Le troisième niveau est subatomique ou quantique et touche la dimension de la conscience, là où se jouent la question du sens, des choses spirituelles.

À ce niveau-là aussi ont lieu des expulsions, des libérations de parasitage par des mauvaises entités ou de mauvais esprits. Ceci est complètement ignoré dans notre modernité occidentale, et considéré comme quelque chose d’absurde et de moyenâgeux, du fait du rationalisme et des idéologies progressistes, positivistes et athées. Il s’agit pourtant d’une constante ancestrale dans toutes les cultures, non seulement amazoniennes, mais du monde entier et même dans les racines de notre Occident gréco-latin. On ne s’en libère pas en l’ignorant.

L’ayahuasca fait partie du protocole en tant que plante psychoactive. Qu’est-elle vraiment ?
L’ayahuasca est le nom donné à une liane psychoactive que l’on trouve dans toute l’Amazonie, et qui est utilisée depuis des millénaires par des tribus ancestrales pour accéder à un état modifié de conscience. Cette liane a besoin d’être associée à une autre plante pour que le processus pharmacologique permette qu’il y ait des effets psychoactifs. Il y a différentes sortes de mélanges et de préparations mais il y a une constante, la liane ayahuasca. À Takiwasi, nous utilisons comme plante de complément la chakruna. L’Ayahuasca est donc à la fois le nom d’une liane et le nom du mélange de plantes que l’on consomme lors des cérémonies dont cette liane est le principal composant.

« L’ayahuasca permet un élargissement de l’état de conscience. Pour le dire de manière simple, elle agit comme un amplificateur du monde invisible »

Que se passe-t-il à l’intérieur du sujet lorsqu’il prend de L’Ayahuasca ?
Les effets pharmacologiques de ce mélange sont assez sophistiqués. Ils sont connus par la pharmacologie occidentale depuis seulement une cinquantaine d’années, qui en fait usage comme antidépresseur en psychiatrie. Les Indiens les connaissent depuis la nuit des temps. L’ayahuasca va transitoirement réduire les fonctions du cerveau gauche (la rationalité, le contrôle, la réflexion linéaire) et exacerber les fonctions du cerveau droit (l’intuition, la perception directe, les émotions). La partie rationnelle se réduit tandis que le transrationnel s’amplifie.

Les effets physiques se manifestent sur le système nerveux autonome, notre « inconscient physique », en le régulant et peuvent prendre la forme de vomissements, diarrhées, bâillements… Au niveau psychique, l’ayahuasca va stimuler le cerveau frontal, zone des pensées, des réflexions, ainsi que l’amygdale cérébrale, zone d’émergence de souvenirs à connotation émotionnelle importante. Et puis éventuellement, le sujet pourra accéder à un monde habituellement invisible, l’ayahuasca élargissant le spectre de perception ordinaire limité aux cinq sens de référence. Le sujet peut ainsi voir des couleurs qu’il n’a jamais vues, entendre des sons qu’il n’a jamais entendus, mais aussi aborder des pensées qui vont au-delà de ses songes habituels.

L’ayahuasca permet donc un élargissement de l’état de conscience. Pour le dire de manière simple, elle agit comme un amplificateur du monde invisible, aussi bien le monde invisible intérieur, notre inconscient, pour y permettre un travail d’introspection profond, des prises de conscience, que l’invisible du monde extérieur, des esprits et forces de la nature et de la création, du monde spirituel. On pourra donc apercevoir ce qui se joue à ces niveaux, cet invisible au sein duquel nous vivons et qui influe sur nous à notre insu. Et tout cet arrière-plan de notre univers.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que l’ayahuasca est une drogue ?
Toutes les plantes ou substances dites « hallucinogènes » en médecine ne créent aucune dépendance. Cela est validé scientifiquement, personne ne peut le remettre honnêtement en question. Concernant l’ayahuasca, non seulement elle ne créé pas de dépendance, mais au contraire, plus on en prend, plus on réduit la quantité pour obtenir le même effet. Donc on a besoin de doses de plus en plus faibles au fur et à mesure de la thérapie. La tendance à mettre tous les états modifiés de conscience dans une même catégorie est un raccourci malheureux et anti-scientifique. Cette diabolisation n’est pas du tout rationnelle et crée de la confusion.

Des articles à charge contre l’ayahuasca émergent ici et là. Ils mettent notamment en garde le public sur sa consommation. Quelle est votre position par rapport au contenu de ces papiers ?
Je suis d’accord pour faire de la mise en garde, car prendre de l’ayahuasca n’est pas bénin. Il s’agit d’une médecine puissante, donc potentiellement dangereuse si mal utilisée. Comme toute médecine, elle possède ses indications et ses contre-indications. Il faut donc prendre en compte qui va gérer les sessions, le mode de préparation, le contexte thérapeutique. Quel est l’accompagnement ? Quel est le suivi ultérieur ? Tout cela doit s’inscrire dans une démarche structurée et accompagnée. Les gens qui en consomment par curiosité, comme ça pour voir, sans aucune préparation et avec n’importe qui peuvent se retrouver face à des vécus qu’ils ne sont pas capables de supporter. Ceci dit, vu la quantité de gens qui prennent de l’ayahuasca sans préparation, il y a malgré tout relativement très peu de problème.

« Sans accompagnement, se retrouver face à des aspects de son inconscient profond que l’on n’est pas prêt à voir n’est pas sans conséquence pour l’équilibre d’un individu »

Sur le plan physique, pour mourir avec l’ayahuasca, il faut vraiment y mettre de la bonne volonté ! Il faut presque le chercher. Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit dans un article qu’il n’y avait, à cette date, aucun décès d’enregistré avec l’ayahuasca. Aujourd’hui, je ne peux plus l’écrire car ceux qui en prennent sont parfois sous médicaments, ils fument des joints ou boivent de l’alcool pendant des sessions qui ne sont pas conduites dans les règles de l’art, ne respectent pas les prescriptions alimentaires et d’abstinence sexuelle. Il y a donc des accidents. Sur le plan psychique, l’expérience peut être très déstabilisante. Sans accompagnement, se retrouver face à des aspects de son inconscient profond que l’on n’est pas prêt à voir n’est pas sans conséquence pour l’équilibre d’un individu.

Quelle est la difficulté majeure que rencontrent les patients durant leur séjour ?
Le processus de la toxicomanie consiste à aller chercher à l’extérieur une manière de résoudre des questions intérieures. Ce qui ne marche évidemment pas. Certains patients pensent au début que lorsqu’ils vont prendre la plante, elle va se charger de faire tout le boulot. Or, cela ne se passe pas du tout comme ça. Il est essentiel que le patient participe intérieurement à tout ce qui se passe. Et ça, c’est parfois compliqué car il est coûteux de sortir de la passivité et de la dépendance. C’est vraiment le passage le plus difficile. Comprendre qu’il faut devenir le protagoniste actif de sa propre guérison. Les révélations et les prises de conscience qui arrivent très tôt dans le traitement constituent heureusement un fort encouragement. J’observe une réelle joie chez les patients lorsqu’ils mettent en lumière des schémas inconscients chez eux, même si ce qui surgit est parfois vraiment douloureux. La vérité libère. La vie intérieure reprend.

Combien de personnes sont passées dans le centre depuis sa création?
Depuis 25 ans que le lieu existe, nous avons suivi environ un millier de patients toxicomanes en résidence. Nous avons une quarantaine de patients à l’année.
Ils restent en moyenne neuf mois au centre. Jamais moins de trois mois et pas plus de douze. Il est indispensable que la personne parle au moins un espagnol de base pour pouvoir profiter de l’accompagnement. Nous validons les admissions en fonction de la sincérité et de l’authenticité de la personne. Nous subventionnons beaucoup de patients, surtout les toxicomanes locaux, qui sont souvent désargentés.

Quels sont les résultats statistiques que vous avez pu mesurer ?
Nos statistiques prennent en compte les résultats obtenus deux ans après la sortie des patients. Nous observons que 64% d’entre eux ont bénéficié positivement de leur séjour. Dans ces 64%, nous intégrons les personnes qui n’ont pas rechuté et qui ont trouvé leur équilibre, donc guéries, ainsi que celles dont l’état s’est grandement amélioré avec un changement structurel conséquent, même si elles connaissent parfois quelques passages à l’acte sans conséquence, qui demandent cependant un suivi thérapeutique ou des séjours de renforcement.

Photo : le centre Takiwasi au Pérou.

Pour schématiser, sur trois patients qui rentrent à Takiwasi, il y en a un qui va se guérir complètement, un qui va se sortir de la dépendance mais qui aura besoin de poursuivre une thérapie et potentiellement revenir, et un qui rechute ou qui abandonne. Mais il est fondamental de comprendre qu’aucun ne prend de médicament de substitution. Ni pendant, ni après le traitement. Il est aussi important de préciser que la moitié des patients interrompent le processus, qui est assez difficile. Il faut vraiment être prêt à se confronter à soi-même. Cependant sur ces 50% qui abandonnent, au moins 30% reviennent. Sans oublier ceux qui ont été au bout du processus mais qui reviennent pour aller encore un peu plus dans la connaissance d’eux-mêmes, au-delà des questions de dépendance.

Quel est le modèle économique de Takiwasi ?
Nous sommes un centre pilote, une association à but non lucratif, et nous ne disposons que de très peu de moyens. Bien que reconnus officiellement par le gouvernement péruvien, nous ne disposons d’aucune aide de l’État ni de subvention. Avec le temps, le protocole de Takiwasi a intéressé des personnes qui n’étaient pas toxicomanes, mais qui avaient envie de faire un travail d’évolution personnelle avec les plantes médicinales amazoniennes. Des chercheurs, des journalistes, des amis, des scientifiques ont manifesté l’envie de suivre notre processus. Le même que celui qui est utilisé pour former les guérisseurs.

« L’accompagnement conventionnel n’aborde que très peu la question de l’origine de la dépendance et le suivi après désintoxication demeure extrêmement déficient »

À la différence que pour devenir guérisseur, le travail se fait sur une dizaine d’années. Le cadre que nous avons mis en place s’étend sur deux semaines et permet de faire un travail personnel intense. Nous avons donc créé des espaces pour ces gens en quête de réponses existentielles, spirituelles, psychologiques, professionnelles ou personnelles. Ils viennent pour débloquer des choses, lever des obstacles, passer à une autre étape de leur vie. Et puis, il y a aussi les retraites-diètes, qui nous permettent d’accueillir dans des huttes isolées en forêt des femmes et des hommes de toutes nationalités, soucieux de travailler plus en profondeur l’assimilation des plantes.

Ces deux axes nous permettent de financer le centre qui emploie 40 personnes à l’année, dont sept psychologues. Pour ne pas refuser des personnes sans argent et ayant besoin d’aide, les séminaires et les diètes sont un vrai plus. Nous recevons aussi quelques donations privées car notre budget est très limité. Et puis, nous avons aussi un laboratoire duquel nous sortons des produits 100% naturels et aux vertus médicinales puissantes.

Selon vous, quelle est la lacune majeure des centres de désintoxication « traditionnels » ?
Dans les hôpitaux, on s’intéresse presque uniquement à la désintoxication physique. Les traitements impliquent toujours des médicaments de substitution. Changer une drogue illégale par une drogue légale ne résout pas le problème. L’accompagnement conventionnel n’aborde que très peu la question de l’origine de la dépendance et le suivi après désintoxication demeure extrêmement déficient. Or, il est difficile que cela fonctionne sur le long terme si le patient ne peut s’investir dans un projet de vie cohérent. Quand l’addiction disparaît, il y a une place, un vide qu’il faut remplir. Et c’est ce à quoi le projet de vie doit servir. À Takiwasi, ce point est fondamental. Nous sommes donc aussi là pour les accompagner à se trouver et à trouver leur place dans le monde.

Cet article est extrait de Antidote : Excess hiver 2018-2019, photographié par Xiangyu Liu.

Il était une fois un jeune Argentin à peine majeur et déjà considéré par la médecine moderne comme un cas désespéré. Son addiction aux drogues l’avait transformé en véritable zombie. Il peinait à marcher, et malgré les soins psychiatriques, son état mental restait alarmant. Un psychiatre canadien, spécialiste des drogues, disait même de lui qu’il ne s’en sortirait jamais. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce « jeune fou » est aujourd’hui devenu médecin et même psychiatre. Cette histoire n’est pas une fiction mais une histoire vraie. Cette guérison que certains jugeront miraculeuse est le résultat de la cure que ce jeune homme a suivi pendant près de deux ans à Takiwasi, un centre en Amazonie spécialisé dans le traitement de la toxicomanie.

Situé dans la petite ville de Tarapoto, à environ 800 kilomètres au nord-est de Lima, la capitale du Pérou, Takiwasi ou « la maison qui chante » en langue quechua accueille depuis 1986 des toxicomanes locaux et du monde entier, qui viennent y soigner leur addiction par le biais d’un dispositif novateur étonnant. Le traitement allie le savoir-faire de techniques de psychothérapie contemporaine aux connaissances ancestrales des médecines traditionnelles. Pendant plusieurs mois, les patients suivent un protocole de désintoxication et d’auto-exploration basé sur l’usage rigoureux de plantes médicinales amazoniennes. Parmi elles, l’ayahuasca, une liane psychoactive permettant au sujet d’accéder à un état de conscience modifié.

Les résultats cliniques obtenus par Takiwasi, en termes statistiques, sont tels que la réputation du centre dépasse de très loin les frontières péruviennes. Takiwasi collabore notamment avec le prestigieux Center for Addiction and Mental Health basé à Toronto au Canada. Avec ses 2000 chercheurs, le CAMH est certainement le centre de recherche en santé mentale et addictions le plus important au monde. L’objectif de cette collaboration est notamment d’évaluer scientifiquement les résultats de l’ayahuasca dans le traitement des addictions.

À l’origine de Takiwasi, Jacques Mabit. Un médecin français qui, au début de sa carrière, a voyagé dans le monde entier pour soigner des populations locales isolées, souvent dans des conditions aussi sommaires que difficiles. Lors de ses missions, il découvre les résultats étonnants obtenus par les méthodes des diverses médecines traditionnelles. Jeune trentenaire, il décide alors de s’immerger dans cette approche de la médecine aux antipodes de sa formation universitaire. Démarre alors son parcours initiatique auprès de guérisseurs péruviens.

Un jour, lors d’une session d’Ayahuasca, à travers cette plante, lui est confirmée sa bienvenue dans le monde des guérisseurs. Il lui est demandé, en retour, de s’engager. Sa mission sera de créer un centre destiné à venir en aide aux toxicomanes. Ainsi est né Takiwasi, qui accueille par ailleurs des femmes et des hommes du monde entier dans le cadre de séminaires d’évolution personnelle, lors desquels ils peuvent travailler à leur transformation intérieure grâce aux plantes médicinales amazoniennes.

« À Takiwasi, nous essayons de traiter les dépendances de façon intégrale, à 360°, la substance étant secondaire car c’est le mécanisme et les origines de la dépendance qu’il nous faut aborder. »

ANTIDOTE. Quelles sont les dépendances soignées à Takiwasi ?
JACQUES MABIT. Pour les patients péruviens, les dépendances principales sont le cannabis et les dérivés de la feuille de coca. Au Pérou, c’est un grave problème vu que nous sommes dans un pays producteur. Notre région a été à une époque la première zone de production mondiale de feuilles de coca. Ceci explique cela. Nous traitons aussi des dépendances aux médicaments. L’héroïne et les opiacés concernent surtout des malades provenant d’Europe ou des États-Unis. Nous recevons aussi des toxicomanes accros aux drogues synthétiques, aux dépenses financières, aux achats compulsifs ou encore aux jeux de toutes sortes. Et puis, il y a bien souvent en plus l’alcool et le tabac, car il faut préciser que les patients présentent rarement une dépendance à un seul et unique produit. Il s’agit la plupart du temps de polytoxicomanies.

À Takiwasi, nous essayons de traiter les dépendances de façon intégrale, à 360°, la substance étant secondaire car c’est le mécanisme et les origines de la dépendance qu’il nous faut aborder. La démarche est finalement toujours la même quel que soit l’objet de l’addiction. Les toxicomanes tentent de résoudre leurs problèmes intérieurs à partir d’un produit extérieur, que ce soit le jeu ou une substance. C’est évidemment illusoire de croire que quelque chose d’extérieur va résoudre un problème intérieur. On découvre que ce phénomène ramène systématiquement à des dépendances antérieures d’une autre nature, affectives ou psychologiques. À Takiwasi, les patients s’embarquent donc dans un travail d’auto-exploration intense. C’est pourquoi, si la motivation personnelle n’est pas au rendez-vous, cela ne marchera pas, même si la famille, un juge ou la police poussent derrière pour que le patient traverse le processus. Pour qu’un traitement fonctionne, il faut qu’il y ait une collaboration active et volontaire du patient.

Comment les patients se retrouvent-ils dans votre centre ?
Nous ne faisons aucune publicité. Mais comme je participe à des conférences et que j’écris des articles ici et là, l’information se diffuse et suscite de l’intérêt. Certains malades prennent directement contact avec nous. Pour d’autres, le point de départ peut être la famille, un professeur, un médecin, ou un psychiatre. Dans tous les cas, nous demandons à ce que le patient fasse la démarche de nous contacter lui-même. Il s’agit d’un point fondamental. Quand on envisage un travail sur soi tel que nous le proposons à Takiwasi, il est indispensable que la personne s’engage et se prenne en main. Le contact doit donc être initié par le malade lui-même. Le protocole que nous proposons est engageant, confrontant aussi. Nous ne pratiquons pas seulement un travail de désintoxication, qui est, somme toute, relativement facile à faire. Le plus important dans la toxicomanie reste le problème affectif, ou existentiel, qui conduit à vouloir modifier sa conscience et mène finalement à l’intoxication. Il importe de découvrir ce qui précède à la consommation abusive ou incontrôlée.

Cette dernière se greffe toujours sur un terrain propice. L’origine peut se trouver dans la structure familiale, des problèmes psychologiques, relationnels, sexuels, spirituels… C’est ce terrain fertile que le patient doit identifier, afin de pouvoir travailler dessus pour en modifier les paramètres, et découvrir des alternatives efficaces et non toxiques. Il va lui falloir aller chercher en lui pour retrouver les raisons, les mobiles inconscients qui sont à l’origine de la souffrance que les substances ont été chargées d’anesthésier. Certains découvrent que c’est la structure familiale qui précède, d’autres peuvent découvrir qu’ils sont les héritiers d’un lourd bagage émotionnel hérité des générations qui les ont précédés. Toutes les histoires et blessures sont uniques.

« Nous considérons un peu le toxicomane comme un chaman potentiel qui se serait trompé de carburant ! »

Comment s’articule le protocole de désintoxication que vous proposez au sein du centre ?
Il reprend les principales étapes qui constituent la formation classique d’un guérisseur amazonien. Nous considérons un peu le toxicomane comme un chaman potentiel qui se serait trompé de carburant ! Souvent le consommateur présente de réelles aspirations spirituelles, la plupart du temps inconscientes, mais il n’a pas pris la bonne porte ni les bonnes substances. Le cadre est par ailleurs inexistant. Nous considérons légitime cette quête qui pousse certains à aller voir ce qui se passe au-delà du visible. C’est peut-être même une nécessité humaine. Mais l’idée est de reprendre cette auto-initiation sauvage sous une forme correcte et structurée, comme l’enseignent toutes les grandes traditions.

Le protocole de Takiwasi s’articule autour de 3 grands types de plantes : les plantes purgatives dites « de désintoxication », les plantes psychoactives, comme l’ayahuasca, qui permettent d’entrer dans des états modifiés de conscience pour s’adonner à un travail d’introspection très profond, et enfin, les plantes maîtresses qui sont prises dans un contexte particulier d’isolement dans la forêt, avec des prescriptions alimentaires, sexuelles, énergétiques… qui renforcent certains aspects de la personnalité.

Il y a là par exemple des plantes pour ancrer davantage les gens dans le réel, des plantes pour faire face à ses peurs, ou d’autres encore pour aider à faire des choix dans la vie. On dispose ainsi d’un espèce de pool de « psychologues végétaux » spécialisés. Avec lui, les patients expérimentent directement un renforcement ou une correction de leurs comportements et de leurs structures psychiques, qui s’inscrivent dans leur corps. Toute prise de plantes se déroule dans un contexte ritualisé. Le rituel correctement effectué stimule les effets de la plante pour qu’elle agisse non seulement au niveau physique, moléculaire, mais également au niveau énergétique, atomique, et au niveau spirituel, subatomique ou quantique.

Photo : Yann Weber pour Antidote Fantasy automne-hiver 2017/2018.

Tout ce travail avec les plantes permet le surgissement d’un matériel psychologique, émotionnel et onirique. Cette matière première va être alors travaillée au travers d’un processus de psychothérapie, avec différentes formes de techniques classiques, et des techniques alternatives, avec une équipe de psychologues et de psychothérapeutes. Ce processus d’intégration, de digestion de toutes ces informations est indispensable afin de les amener à la conscience et conduire à leur mise en pratique dans la vie quotidienne.

À Takiwasi, la vie en communauté est donc essentielle au sein du protocole. La quinzaine de patients vit ensemble. Ils s’adonnent à toutes les tâches inhérentes au quotidien : ils nettoient, ils lavent leur linge, font du sport… À travers cette vraie vie surgissent des incidents, tensions, difficultés, conflits et crises. Toute cette matière première sera utilisée de nouveau dans le travail en psychothérapie et questionnée dans celui avec les plantes. La méthode de Takiwasi s’organise ainsi comme un trépied thérapeutique : la vie en commun, les plantes et la psychothérapie. C’est le feedback permanent entre ces trois espaces qui permet une réelle progression.

« Quand les patients vomissent, ils éliminent non seulement les toxines physiques mais aussi leurs « poisons émotionnels », leur colère, leur peur, leur orgueil… »

Les plantes purgatives jouent un rôle central dans le protocole. Que se passe-t-il dans le corps du sujet lors d’une purge ?
Le rituel est indispensable. Il va potentialiser l’effet de la plante choisie, à trois niveaux. Il y a un effet moléculaire, ce que connaît bien la médecine occidentale. Il s’agit d’un nettoyage physique. On se débarrasse des toxines, drogues, médicaments qui ont été ingérés. Ensuite, il y a le niveau atomique qui correspond au niveau énergétique. C’est ce qui est en jeu dans l’acupuncture ou encore l’homéopathie. Il s’agit de la dimension psycho-affective. Quand les patients vomissent, ils éliminent non seulement les toxines physiques mais aussi leurs « poisons émotionnels », leur colère, leur peur, leur orgueil… Le troisième niveau est subatomique ou quantique et touche la dimension de la conscience, là où se jouent la question du sens, des choses spirituelles.

À ce niveau-là aussi ont lieu des expulsions, des libérations de parasitage par des mauvaises entités ou de mauvais esprits. Ceci est complètement ignoré dans notre modernité occidentale, et considéré comme quelque chose d’absurde et de moyenâgeux, du fait du rationalisme et des idéologies progressistes, positivistes et athées. Il s’agit pourtant d’une constante ancestrale dans toutes les cultures, non seulement amazoniennes, mais du monde entier et même dans les racines de notre Occident gréco-latin. On ne s’en libère pas en l’ignorant.

L’ayahuasca fait partie du protocole en tant que plante psychoactive. Qu’est-elle vraiment ?
L’ayahuasca est le nom donné à une liane psychoactive que l’on trouve dans toute l’Amazonie, et qui est utilisée depuis des millénaires par des tribus ancestrales pour accéder à un état modifié de conscience. Cette liane a besoin d’être associée à une autre plante pour que le processus pharmacologique permette qu’il y ait des effets psychoactifs. Il y a différentes sortes de mélanges et de préparations mais il y a une constante, la liane ayahuasca. À Takiwasi, nous utilisons comme plante de complément la chakruna. L’Ayahuasca est donc à la fois le nom d’une liane et le nom du mélange de plantes que l’on consomme lors des cérémonies dont cette liane est le principal composant.

« L’ayahuasca permet un élargissement de l’état de conscience. Pour le dire de manière simple, elle agit comme un amplificateur du monde invisible »

Que se passe-t-il à l’intérieur du sujet lorsqu’il prend de L’Ayahuasca ?
Les effets pharmacologiques de ce mélange sont assez sophistiqués. Ils sont connus par la pharmacologie occidentale depuis seulement une cinquantaine d’années, qui en fait usage comme antidépresseur en psychiatrie. Les Indiens les connaissent depuis la nuit des temps. L’ayahuasca va transitoirement réduire les fonctions du cerveau gauche (la rationalité, le contrôle, la réflexion linéaire) et exacerber les fonctions du cerveau droit (l’intuition, la perception directe, les émotions). La partie rationnelle se réduit tandis que le transrationnel s’amplifie.

Les effets physiques se manifestent sur le système nerveux autonome, notre « inconscient physique », en le régulant et peuvent prendre la forme de vomissements, diarrhées, bâillements… Au niveau psychique, l’ayahuasca va stimuler le cerveau frontal, zone des pensées, des réflexions, ainsi que l’amygdale cérébrale, zone d’émergence de souvenirs à connotation émotionnelle importante. Et puis éventuellement, le sujet pourra accéder à un monde habituellement invisible, l’ayahuasca élargissant le spectre de perception ordinaire limité aux cinq sens de référence. Le sujet peut ainsi voir des couleurs qu’il n’a jamais vues, entendre des sons qu’il n’a jamais entendus, mais aussi aborder des pensées qui vont au-delà de ses songes habituels.

L’ayahuasca permet donc un élargissement de l’état de conscience. Pour le dire de manière simple, elle agit comme un amplificateur du monde invisible, aussi bien le monde invisible intérieur, notre inconscient, pour y permettre un travail d’introspection profond, des prises de conscience, que l’invisible du monde extérieur, des esprits et forces de la nature et de la création, du monde spirituel. On pourra donc apercevoir ce qui se joue à ces niveaux, cet invisible au sein duquel nous vivons et qui influe sur nous à notre insu. Et tout cet arrière-plan de notre univers.

« Sans accompagnement, se retrouver face à des aspects de son inconscient profond que l’on n’est pas prêt à voir n’est pas sans conséquence pour l’équilibre d’un individu »

Que répondez-vous à ceux qui affirment que l’ayahuasca est une drogue ?
Toutes les plantes ou substances dites « hallucinogènes » en médecine ne créent aucune dépendance. Cela est validé scientifiquement, personne ne peut le remettre honnêtement en question. Concernant l’ayahuasca, non seulement elle ne créé pas de dépendance, mais au contraire, plus on en prend, plus on réduit la quantité pour obtenir le même effet. Donc on a besoin de doses de plus en plus faibles au fur et à mesure de la thérapie. La tendance à mettre tous les états modifiés de conscience dans une même catégorie est un raccourci malheureux et anti-scientifique. Cette diabolisation n’est pas du tout rationnelle et crée de la confusion.

Des articles à charge contre l’ayahuasca émergent ici et là. Ils mettent notamment en garde le public sur sa consommation. Quelle est votre position par rapport au contenu de ces papiers ?
Je suis d’accord pour faire de la mise en garde, car prendre de l’ayahuasca n’est pas bénin. Il s’agit d’une médecine puissante, donc potentiellement dangereuse si mal utilisée. Comme toute médecine, elle possède ses indications et ses contre-indications. Il faut donc prendre en compte qui va gérer les sessions, le mode de préparation, le contexte thérapeutique. Quel est l’accompagnement ? Quel est le suivi ultérieur ? Tout cela doit s’inscrire dans une démarche structurée et accompagnée. Les gens qui en consomment par curiosité, comme ça pour voir, sans aucune préparation et avec n’importe qui peuvent se retrouver face à des vécus qu’ils ne sont pas capables de supporter. Ceci dit, vu la quantité de gens qui prennent de l’ayahuasca sans préparation, il y a malgré tout relativement très peu de problème.

Sur le plan physique, pour mourir avec l’ayahuasca, il faut vraiment y mettre de la bonne volonté ! Il faut presque le chercher. Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit dans un article qu’il n’y avait, à cette date, aucun décès d’enregistré avec l’ayahuasca. Aujourd’hui, je ne peux plus l’écrire car ceux qui en prennent sont parfois sous médicaments, ils fument des joints ou boivent de l’alcool pendant des sessions qui ne sont pas conduites dans les règles de l’art, ne respectent pas les prescriptions alimentaires et d’abstinence sexuelle. Il y a donc des accidents. Sur le plan psychique, l’expérience peut être très déstabilisante. Sans accompagnement, se retrouver face à des aspects de son inconscient profond que l’on n’est pas prêt à voir n’est pas sans conséquence pour l’équilibre d’un individu.

Quelle est la difficulté majeure que rencontrent les patients durant leur séjour ?
Le processus de la toxicomanie consiste à aller chercher à l’extérieur une manière de résoudre des questions intérieures. Ce qui ne marche évidemment pas. Certains patients pensent au début que lorsqu’ils vont prendre la plante, elle va se charger de faire tout le boulot. Or, cela ne se passe pas du tout comme ça. Il est essentiel que le patient participe intérieurement à tout ce qui se passe. Et ça, c’est parfois compliqué car il est coûteux de sortir de la passivité et de la dépendance. C’est vraiment le passage le plus difficile. Comprendre qu’il faut devenir le protagoniste actif de sa propre guérison. Les révélations et les prises de conscience qui arrivent très tôt dans le traitement constituent heureusement un fort encouragement. J’observe une réelle joie chez les patients lorsqu’ils mettent en lumière des schémas inconscients chez eux, même si ce qui surgit est parfois vraiment douloureux. La vérité libère. La vie intérieure reprend.

Combien de personnes sont passées dans le centre depuis sa création?
Depuis 25 ans que le lieu existe, nous avons suivi environ un millier de patients toxicomanes en résidence. Nous avons une quarantaine de patients à l’année.
Ils restent en moyenne neuf mois au centre. Jamais moins de trois mois et pas plus de douze. Il est indispensable que la personne parle au moins un espagnol de base pour pouvoir profiter de l’accompagnement. Nous validons les admissions en fonction de la sincérité et de l’authenticité de la personne. Nous subventionnons beaucoup de patients, surtout les toxicomanes locaux, qui sont souvent désargentés.

Quels sont les résultats statistiques que vous avez pu mesurer ?
Nos statistiques prennent en compte les résultats obtenus deux ans après la sortie des patients. Nous observons que 64% d’entre eux ont bénéficié positivement de leur séjour. Dans ces 64%, nous intégrons les personnes qui n’ont pas rechuté et qui ont trouvé leur équilibre, donc guéries, ainsi que celles dont l’état s’est grandement amélioré avec un changement structurel conséquent, même si elles connaissent parfois quelques passages à l’acte sans conséquence, qui demandent cependant un suivi thérapeutique ou des séjours de renforcement.

Photo : le centre Takiwasi au Pérou.

Pour schématiser, sur trois patients qui rentrent à Takiwasi, il y en a un qui va se guérir complètement, un qui va se sortir de la dépendance mais qui aura besoin de poursuivre une thérapie et potentiellement revenir, et un qui rechute ou qui abandonne. Mais il est fondamental de comprendre qu’aucun ne prend de médicament de substitution. Ni pendant, ni après le traitement. Il est aussi important de préciser que la moitié des patients interrompent le processus, qui est assez difficile. Il faut vraiment être prêt à se confronter à soi-même. Cependant sur ces 50% qui abandonnent, au moins 30% reviennent. Sans oublier ceux qui ont été au bout du processus mais qui reviennent pour aller encore un peu plus dans la connaissance d’eux-mêmes, au-delà des questions de dépendance.

Quel est le modèle économique de Takiwasi ?
Nous sommes un centre pilote, une association à but non lucratif, et nous ne disposons que de très peu de moyens. Bien que reconnus officiellement par le gouvernement péruvien, nous ne disposons d’aucune aide de l’État ni de subvention. Avec le temps, le protocole de Takiwasi a intéressé des personnes qui n’étaient pas toxicomanes, mais qui avaient envie de faire un travail d’évolution personnelle avec les plantes médicinales amazoniennes. Des chercheurs, des journalistes, des amis, des scientifiques ont manifesté l’envie de suivre notre processus. Le même que celui qui est utilisé pour former les guérisseurs.

« L’accompagnement conventionnel n’aborde que très peu la question de l’origine de la dépendance et le suivi après désintoxication demeure extrêmement déficient »

À la différence que pour devenir guérisseur, le travail se fait sur une dizaine d’années. Le cadre que nous avons mis en place s’étend sur deux semaines et permet de faire un travail personnel intense. Nous avons donc créé des espaces pour ces gens en quête de réponses existentielles, spirituelles, psychologiques, professionnelles ou personnelles. Ils viennent pour débloquer des choses, lever des obstacles, passer à une autre étape de leur vie. Et puis, il y a aussi les retraites-diètes, qui nous permettent d’accueillir dans des huttes isolées en forêt des femmes et des hommes de toutes nationalités, soucieux de travailler plus en profondeur l’assimilation des plantes.

Ces deux axes nous permettent de financer le centre qui emploie 40 personnes à l’année, dont sept psychologues. Pour ne pas refuser des personnes sans argent et ayant besoin d’aide, les séminaires et les diètes sont un vrai plus. Nous recevons aussi quelques donations privées car notre budget est très limité. Et puis, nous avons aussi un laboratoire duquel nous sortons des produits 100% naturels et aux vertus médicinales puissantes.

Selon vous, quelle est la lacune majeure des centres de désintoxication « traditionnels » ?
Dans les hôpitaux, on s’intéresse presque uniquement à la désintoxication physique. Les traitements impliquent toujours des médicaments de substitution. Changer une drogue illégale par une drogue légale ne résout pas le problème. L’accompagnement conventionnel n’aborde que très peu la question de l’origine de la dépendance et le suivi après désintoxication demeure extrêmement déficient. Or, il est difficile que cela fonctionne sur le long terme si le patient ne peut s’investir dans un projet de vie cohérent. Quand l’addiction disparaît, il y a une place, un vide qu’il faut remplir. Et c’est ce à quoi le projet de vie doit servir. À Takiwasi, ce point est fondamental. Nous sommes donc aussi là pour les accompagner à se trouver et à trouver leur place dans le monde.

Cet article est extrait de Antidote : Excess hiver 2018-2019, photographié par Xiangyu Liu.

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