Assumer son asexualité, un chemin de croix à l’ère de l’hypersexualisation

Article publié le 7 juin 2021

Texte : Antonin Gratien.
Visuel : Todd Chavez faisant son coming out asexuel dans la série BoJack Horseman.

Coming out explosifs, stigmatisation, isolement… Pour certain·e·s asexuel·le·s, afficher leur orientation vire au calvaire dans une société où le sexe, suggéré à tout bout de champ, passe pour la condition sine qua non de l’épanouissement individuel.

« Longtemps, j’ai cru être un bug du système », confie Floriane. La raison ? Cette étudiante en psychologie de 19 ans n’a « jamais ressenti de désir charnel ». Ni eu d’expérience sexuelle. Pas de masturbation, pas de coup d’un soir, pas d’ébats amoureux. Sans que cela n’entraîne aucune frustration, d’ailleurs. « C’est comme si tout le monde mangeait des croissants, mais que cette pâtisserie me laissait de marbre », résume-t-elle.
Après plusieurs années d’interrogation, Floriane réalise que sa « non-inclination » a un nom : l’asexualité. Dépourvue de reconnaissance juridique, cette orientation est encore largement méconnue, souvent moquée et presque systématiquement incomprise à l’heure où le sexe, saturant l’espace culturel et publicitaire, s’impose dans les esprits comme une nécessité, avec la force insidieuse des fausses évidences. Il apparaît comme un passage obligé pour faire perdurer son couple, ou pour pleinement profiter de la vie.

« On nous traite comme si nous étions voué·e·s au malheur »

Récemment popularisé par les réseaux sociaux, le terme « asexuel » (ou « ace ») recoupe plusieurs réalités. Certain·e·s s’estiment né·e·s asexuel·le·s, d’autres le deviennent. La plupart n’éprouvent aucune attirance érotique, mais les « gray » en ressentent à de rares occasions. Premier grand réseau dédié à l’asexualité, AVEN a permis à nombre de aces de s’identifier sexuellement.
Ainsi de Daniel, 24 ans. « J’ai réalisé que j’étais asexuel homo-romantique en tombant sur cette plateforme », raconte-t-il. Cet ingénieur britannique qui, contrairement aux asexuel·le·s « aromantiques », est ouvert aux relations sentimentales, a pris conscience de sa « différence » au collège, alors que ses camarades témoignaient d’un intérêt croissant pour le sexe. « À l’époque je m’en fichais, mais les années passant j’ai commencé à penser que j’étais “cassé”, que j’avais un problème médical. »

Auteur de la chaîne YouTube Slice of Ace consacrée à l’asexualité, Daniel, qui avait « culpabilisé » lors de sa première relation amoureuse car son partenaire d’alors « n’acceptait pas » qu’il ne le désire pas, regrette la pression sociale exercée sur le sexe. « Arrêtons de faire croire que perdre sa virginité est une étape nécessaire vers l’âge adulte, que les relations platoniques sont sans valeur, ou que coucher représente un besoin aussi essentiel que boire et manger, car c’est faux ! », déclare-t-il.
Julie Sondra Decker, asexuelle aromantique autrice de L’Asexualité – Comprendre l’orientation invisible, abonde dans ce sens. « Certain·e·s sont incapables d’imaginer une vie sans sexe, et nous traitent comme si nous étions pathétiquement voué·e·s à la tristesse. » Alors que, selon cette activiste américaine de 43 ans, la détresse des asexuel·le·s serait avant tout liée au poids d’un regard normatif « obsédé » par la sexualité. « Comment s’épanouir alors que la société laisse entendre qu’être “vierge” ou “célibataire pour la vie” sont des insultes, voire la pire chose qui puisse arriver dans une existence, et que nous devrions tout faire pour avoir une vie sexuelle ? », interroge-t-elle.

Ne pas aspirer au sexe : fausse maladie, vraie honte

Malgré une reconnaissance croissante grâce aux combats des associations et à l’apparition de personnages fictifs « ace », tel que Todd dans BoJack Horseman, les stéréotypes sur l’asexualité ont la vie dure. Au mieux, elle passe pour une curieuse anomalie découlant d’une éducation puritaine ou d’un trauma oublié. Au pire, on l’assimile à une pathologie.
De fait, il y a peu, l’asexualité était encore considérée comme telle par le DSM. Jusqu’à sa 5e réédition, en 2013, cet ouvrage d’autorité en matière de classification des maladies mentales qualifiait l’absence d’attraction érotique de « trouble du désir sexuel hypoactif ». Désormais, le manuel stipule que si un désintérêt vis-à-vis des parties de jambes en l’air s’explique par une « auto-identification à l’asexualité », aucun diagnostic ne sera émis. Un grand pas en avant pour la communauté « ace ».


« Comment s’épanouir alors que la société laisse entendre qu’être “vierge” ou “célibataire pour la vie” sont des insultes, voire la pire chose qui puisse arriver dans une existence, et que nous devrions tout faire pour avoir une vie sexuelle ? »

Reste que le manque d’attirance sexuelle demeure, plus qu’un tabou, « une honte » selon Gérard Ribes, psychiatre en charge de l’enseignement de sexologie de l’Université Lyon 1. Pourtant, affirme le thérapeute, « ne pas vouloir de rapports n’a rien de plus déshonorant que de ne pas vouloir de chocolat ». Et d’ajouter que « l’essentiel est de façonner un rapport équilibré à sa sexualité, qu’elle soit assidue ou inexistante, en s’affranchissant des soi-disant normes », notamment véhiculées par la surmédiatisation de « seuils de performances » avec, en tête, la nébuleuse moyenne de 2,6 rapports sexuels hebdomadaires. Problème : les moyens mis en œuvre pour enseigner qu’on peut entretenir un rapport sain à la sexualité en cultivant une non-sexualité sont quasi inexistants.
Gérard Ribes déplore, par exemple, que les cours d’éducation sexuelle soient davantage consacrés à la reproduction et à la prévention des IST qu’à la diversité sexuelle – dont l’asexualité. Quant aux études de médecine, aucun cours de sexologie n’y est dispensé. Un déficit « gigantissime » aux conséquences potentiellement désastreuses pour les « aces », privé·e·s de soutien médical averti alors que ceux·lles-ci n’ont parfois personne d’autre vers qui se tourner.

Contre les périls du rejet, la nécessité de « faire communauté »

« Après leur coming out, certain·e·s asexuel·le·s sont jeté·e·s à la rue par leur partenaire, ou dénigré·e·s par leur famille », rappelle Estance, coresponsable de l’association AVA, dédiée à la visibilité de l’asexualité. « D’autres reçoivent des menaces de mort, subissent des abus conjugaux, voire des “viols correctifs” ». Cible d’agressions, en proie au scepticisme dénigrant, parfois dans l’impossibilité de trouver leur place dans un espace social où, des affiches publicitaires aux séries à succès, « on nous apprend que pour être heureux·se il faut être en couple, et que pour être en couple il faut coucher », les asexuel·le·s sont particulièrement vulnérables. « Plusieurs enquêtes menées par la communauté queer indiquent que le risque de dépression, voire de suicide, est particulièrement élevé chez eux·elles », alerte Estance.

Visuel : le drapeau asexuel.
Et lorsqu’un·e « ace » trouve la force d’aller consulter, ce sont trop souvent des discours culpabilisants qui l’accueillent. « On explique à l’homme asexuel qu’il est un immature à viriliser, et aux femmes qu’elles sont des frigides niant leur féminité. » Bref, « tout un jargon pseudo-scientifique cherchant à ajuster des différences, juste parce qu’elles échappent au modèle dominant. »
Face aux lacunes du corps médical et à la « méconnaissance généralisée autour de l’asexualité », une seule solution pour rompre l’isolement : « faire communauté ». Dans cette optique, Clémence* pilote, avec quatre autres personnes, le groupe Meetup « Paris Asexuals / Communauté Asexuelle de PARIS ». Avant la crise du Covid, l’organisme chapeautait mensuellement des rencontres physiques pensées comme des « safe places ». Une occasion de discuter, rire, débattre auprès de pairs sans que nul n’ai à « faire semblant ». Et de restaurer une confiance en soi ébranlée.
« En échangeant avec d’autres aces, beaucoup réapprennent à croire en eux·elles, à se sentir légitimes dans leurs existences », soutient Clémence. De plus en plus mobilisée, la communauté « ace » devrait répondre présente à la prochaine Marche des Fiertés, samedi 26 juin. Un rendez-vous majeur pour revendiquer aux côtés d’autres groupes LGBTQI+ la nécessaire reconnaissance égalitaire de toutes les orientations sexuelles, le drapeau de l’asexualité brandi bien haut.
* Ce prénom a été modifié

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