Michou Antidote6

La dernière interview de Michou, légende de la nuit parisienne

Texte : Maxime Retailleau
Photo : Byron Spencer pour Antidote. 
28/01/2019

Décédé dimanche 26 janvier dans un hôpital parisien, l’homme à la tête de l’un des plus célèbres cabarets de la capitale accueillait Antidote chez lui quelques mois plus tôt, un verre de champagne à la main et le sourire aux lèvres. L’occasion de revenir une dernière fois sur son extraordinaire parcours.

« On dirait le p’tit Michou quand il est arrivé à Paris ! » déclame le Prince Bleu de Montmartre à la vue de ma juvénile tête blonde : une couleur capillaire qu’il arborait également lors de sa jeunesse, depuis troquée pour une crinière blanche impeccable, parachevée chaque matin par son coiffeur attitré. Nous sommes un chaud jour de juin 2019, en début d’après-midi, et Michel Catty alias Michou nous reçoit chez lui, au dernier étage d’un immeuble situé à quelques pas du célèbre cabaret qui porte son nom, dans le quartier de Montmartre.

Mis à part les innombrables tableaux recouvrant ses murs et sa grande terrasse fleurie baptisée « Place Michou » (comme l’indique la plaque surmontant les baies vitrées), sa couleur favorite recouvre tout ou presque, du canapé aux verres en passant par ses peluches fétiches, sans oublier, bien sûr, la veste de costume qu’il arbore. Je lui sers la main et profite de cette rencontre pour lui offrir une paire de TN bleues, curieux de savoir s’il les trouve à son goût. « Je vais les mettre demain ! », s’exclame-t-il tandis que le photographe du numéro Antidote : Pride, Byron Spencer, déballe son matériel pour commencer le shooting.

Michou s’y prête avec grand enthousiasme, bien qu’il soit affaibli physiquement et présente des difficultés respiratoires à la suite d’un récent séjour à l’hôpital. Ce qui n’empêche pas cet hédoniste notoire de mener sa vie comme il l’entend : chaque soir, il se rend encore au cabaret pour accueillir le public, et les photos à peine terminées, il s’adresse à sa maîtresse de maison pour lui demander d’apporter une bouteille de champagne. Ne ratant jamais une occasion de divertir la galerie, il nous confie son projet de sortir prochainement un « GodeMichou », tandis que deux de ses amies débarquent à l’improviste et s’installent à ses côtés – au grand plaisir de l’hôte, ravi d’avoir quelques invités supplémentaires avec qui partager une coupe.

Sept mois plus tard, c’est avec une grande tristesse qu’Antidote apprend la nouvelle de son décès, à l’âge de 88 ans, soit 63 années après l’ouverture du mythique cabaret où il produisait des numéros de travestis à la renommée internationale. Une aventure hors norme sur laquelle il revenait lors de notre entretien.

Photos : Byron Spencer pour Magazine Antidote : Pride.

ANTIDOTE. Vous avez créé une compilation de 24 chansons composées par vos soins, que l’on entend en fond sonore, et dans l’une d’entre elles vous déclarez : « Pour conquérir Paris j’ai dû me battre ». Quels obstacles avez-vous dû franchir ?
MICHOU. Quand je suis arrivé à Paris, ma grand-mère a eu beaucoup de chagrin, parce qu’elle m’a élevé et elle pensait que je resterais à ses côtés. Elle me disait que j’étais son bâton de vieillesse. Elle ne savait ni lire ni écrire, je n’ai jamais manqué de rien dans la vie. Bon, je n’ai pas fait d’études. Mais j’ai eu deux bacs : quand j’étais plongeur dans un restaurant, j’ai eu le bac à plonge, et quand je suis arrivé à Paris j’ai eu le bac à fleurs.

C’est le destin qui a voulu qu’un jour j’aille à Paris, et que je fasse des rencontres. Je suis arrivé à la Gare du Nord, j’ai remonté la rue et je me suis retrouvé sur la place Blanche, avec le Moulin Rouge. J’ai fait un peu tous les métiers : plongeur dans les restaurants, et j’ai aussi parfois vendu mon corps. Puis j’ai eu la chance de récupérer une gérance [Madame Untel, ndlr] en 1956, rue des Martyrs, où je suis actuellement [le lieu a ensuite été rebaptisé Chez Michou, ndlr].

Vous racontez dans votre autobiographie que vous avez été en partie influencé par un autre patron de cabaret : Gaston Baheux, alias Tonton, qui tenait le Liberty’s bar.
Il était célèbre lui aussi. Quand son cabaret place Blanche a fermé en 55-56, il m’a dit « Michou, tu seras ma relève », mais à cette époque je ne pensais pas à ça. Il a accueilli plein de célébrités, dont Aznavour. Tout le monde est passé chez Tonton. Il était du Nord lui aussi [Michou a grandi à Amiens, ndlr], de Boulogne-sur-Mer.

« J’ai eu la chance d’avoir un beau corps, il paraît qu’à l’époque j’avais les mêmes fesses que Bardot ! »

Comme il l’avait prédit, vous êtes ensuite devenu une vraie icône de la nuit à votre tour. Comment expliquez-vous votre succès ?
Mon cabaret est devenu vraiment célèbre dans les années 60. À l’occasion d’un Mardi gras, on s’est réunis avec deux copains, et on s’est déguisés pour faire une petite fête. On a présenté une performance de seulement vingt à trente minutes, parce que je n’avais pas les moyens de payer des droits d’auteur, et il s’est avéré qu’il y avait un journaliste célèbre dans la salle [le chroniqueur de la vie mondaine Edgar Schneider, ndlr]. Ça l’a amusé, et il a signé un papier dithyrambique intitulé : « Quand Paris se travestit ». Ensuite les chaînes de télévision ont toutes accouru. Puis j’ai eu plein de célébrités. Dalida venait même à pied avec ses amis.

Je trinque à vous, au champagne bien sûr ! (Il trinque avec tout le monde autour). Mais j’ai eu des jours très durs, j’ai été inconscient et courageux. C’est moi qui nettoyait le carrelage du cabaret, je faisais la cuisine…

Photo : Byron Spencer pour Antidote.

Vous avez aussi vous-même interprété des chansons sur scène, notamment de France Galle et Brigitte Bardot, sans hésiter à parfois terminer vos performances en string (Michou hoche la tête). Vous aviez une collection de strings bleus ?
Oui. J’ai eu la chance d’avoir un beau corps, il paraît qu’à l’époque j’avais les mêmes fesses que Bardot !

Michou serait-il encore Michou sans l’uniforme bleu ?
Je ne me vois pas sans le bleu. J’ai créé ce personnage associé à cette couleur, et je pense que sans elle je ne serais pas reconnu. J’ai bien fait, à l’époque, de coucher avec un Schtroumpf.

Vous n’avez pourtant pas toujours porté du bleu : avant d’en faire votre couleur fétiche, vous arboriez plutôt des costumes roses signés André Courrèges…
Oui, c’est André Courrèges qui m’habillait. Puis j’ai trouvé que le rose ça ne faisait pas assez viril (rires).

« Je ne dis jamais que j’ai des clients, pour moi les gens qui viennent me voir sont des amis. »

Avez-vous le sentiment que votre coming-out, du fait de votre notoriété, a encouragé une meilleure acceptation de l’homosexualité et un recul de l’intolérance ?
Eh bien je pense, en toute simplicité, que oui. Je devais avoir 17 ou 18 ans quand je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour les dames. Ce qui m’a fait plaisir, c’est que la première réaction de ma mère a été de me demander « Est-ce que tu es heureux ? Si tu es heureux, je suis heureuse. » Je trouve ça formidable. Aujourd’hui, mon homosexualité est notoire, et beaucoup de personnes me disent : « J’ai plein d’amis homosexuels qui se sont mariés avec une femme, et sont malheureux. Mais nous Michou, tu nous as libérés. »

Et vous continuez à le faire. Vous descendez d’ailleurs encore dans votre cabaret tous les soirs.
C’est ma jouvence, c’est ma vie. Tous les soirs je suis au cabaret, je fais la réception, les photos, je dédicace mon livre, ce n’est que du bonheur… Je ne dis jamais que j’ai des clients, pour moi les gens qui viennent me voir sont des amis.
Tous les matins, j’ai sous les yeux la liste des personnes qui sont venues la veille, avec leur numéro de téléphone. J’en choisi quelques-uns et puis j’appelle : « C’est Michou, je voudrais faire un petit sondage : vous avez passé une bonne soirée ? » Je n’ai que des éloges. Maintenant ce que je voudrais c’est garder cette maison jusqu’au dernier jour. Un jour lors d’une interview, en réponse à la question « Et après vous ? », j’ai dit que ça deviendra une laverie automatique, plus de Michou. Je n’ai pas de prétentions, mais j’ai créé cette maison, et les gens demandent « Michou sera bien présent ce soir ? ». J’ai été absent un mois et demi, jamais plus. Quand je suis là, c’est différent.

« On dirait le p’tit Michou quand il est arrivé à Paris ! » déclame le Prince Bleu de Montmartre à la vue de ma juvénile tête blonde : une couleur capillaire qu’il arborait également lors de sa jeunesse, depuis troquée pour une crinière blanche impeccable, parachevée chaque matin par son coiffeur attitré. Nous sommes un chaud jour de juin 2019, en début d’après-midi, et Michel Catty alias Michou nous reçoit chez lui, au dernier étage d’un immeuble situé à quelques pas du célèbre cabaret qui porte son nom, dans le quartier de Montmartre.

Mis à part les innombrables tableaux recouvrant ses murs et sa grande terrasse fleurie baptisée « Place Michou » (comme l’indique la plaque surmontant les baies vitrées), sa couleur favorite recouvre tout ou presque, du canapé aux verres en passant par ses peluches fétiches, sans oublier, bien sûr, la veste de costume qu’il arbore. Je lui sers la main et profite de cette rencontre pour lui offrir une paire de TN bleues, curieux de savoir s’il les trouve à son goût. « Je vais les mettre demain ! », s’exclame-t-il tandis que le photographe du numéro Antidote : Pride, Byron Spencer, déballe son matériel pour commencer le shooting.

Michou s’y prête avec grand enthousiasme, bien qu’il soit affaibli physiquement et présente des difficultés respiratoires à la suite d’un récent séjour à l’hôpital. Ce qui n’empêche pas cet hédoniste notoire de mener sa vie comme il l’entend : chaque soir, il se rend encore au cabaret pour accueillir le public, et les photos à peine terminées, il s’adresse à sa maîtresse de maison pour lui demander d’apporter une bouteille de champagne. Ne ratant jamais une occasion de divertir la galerie, il nous confie son projet de sortir prochainement un « GodeMichou », tandis que deux de ses amies débarquent à l’improviste et s’installent à ses côtés – au grand plaisir de l’hôte, ravi d’avoir quelques invités supplémentaires avec qui partager une coupe.

Sept mois plus tard, c’est avec une grande tristesse qu’Antidote apprend la nouvelle de son décès, à l’âge de 88 ans, soit 63 années après l’ouverture du mythique cabaret où il produisait des numéros de travestis à la renommée internationale. Une aventure hors norme sur laquelle il revenait lors de notre entretien.

Photo : Byron Spencer pour Magazine Antidote : Pride.

Photo : Byron Spencer pour Magazine Antidote : Pride.

ANTIDOTE. Vous avez créé une compilation de 24 chansons composées par vos soins, que l’on entend en fond sonore, et dans l’une d’entre elles vous déclarez : « Pour conquérir Paris j’ai dû me battre ». Quels obstacles avez-vous dû franchir ?
MICHOU. Quand je suis arrivé à Paris, ma grand-mère a eu beaucoup de chagrin, parce qu’elle m’a élevé et elle pensait que je resterais à ses côtés. Elle me disait que j’étais son bâton de vieillesse. Elle ne savait ni lire ni écrire, je n’ai jamais manqué de rien dans la vie. Bon, je n’ai pas fait d’études. Mais j’ai eu deux bacs : quand j’étais plongeur dans un restaurant, j’ai eu le bac à plonge, et quand je suis arrivé à Paris j’ai eu le bac à fleurs.

C’est le destin qui a voulu qu’un jour j’aille à Paris, et que je fasse des rencontres. Je suis arrivé à la Gare du Nord, j’ai remonté la rue et je me suis retrouvé sur la place Blanche, avec le Moulin Rouge. J’ai fait un peu tous les métiers : plongeur dans les restaurants, et j’ai aussi parfois vendu mon corps. Puis j’ai eu la chance de récupérer une gérance [Madame Untel, ndlr] en 1956, rue des Martyrs, où je suis actuellement [le lieu a ensuite été rebaptisé Chez Michou, ndlr].

Vous racontez dans votre autobiographie que vous avez été en partie influencé par un autre patron de cabaret : Gaston Baheux, alias Tonton, qui tenait le Liberty’s bar.
Il était célèbre lui aussi. Quand son cabaret place Blanche a fermé en 55-56, il m’a dit « Michou, tu seras ma relève », mais à cette époque je ne pensais pas à ça. Il a accueilli plein de célébrités, dont Aznavour. Tout le monde est passé chez Tonton. Il était du Nord lui aussi [Michou a grandi à Amiens, ndlr], de Boulogne-sur-Mer.

« J’ai eu la chance d’avoir un beau corps, il paraît qu’à l’époque j’avais les mêmes fesses que Bardot ! »

Comme il l’avait prédit, vous êtes ensuite devenu une vraie icône de la nuit à votre tour. Comment expliquez-vous votre succès ?
Mon cabaret est devenu vraiment célèbre dans les années 60. À l’occasion d’un Mardi gras, on s’est réunis avec deux copains, et on s’est déguisés pour faire une petite fête. On a présenté une performance de seulement vingt à trente minutes, parce que je n’avais pas les moyens de payer des droits d’auteur, et il s’est avéré qu’il y avait un journaliste célèbre dans la salle [le chroniqueur de la vie mondaine Edgar Schneider, ndlr]. Ça l’a amusé, et il a signé un papier dithyrambique intitulé : « Quand Paris se travestit ». Ensuite les chaînes de télévision ont toutes accouru. Puis j’ai eu plein de célébrités. Dalida venait même à pied avec ses amis.

Je trinque à vous, au champagne bien sûr ! (Il trinque avec tout le monde autour). Mais j’ai eu des jours très durs, j’ai été inconscient et courageux. C’est moi qui nettoyait le carrelage du cabaret, je faisais la cuisine…

Photo : Byron Spencer pour Antidote.

Vous avez aussi vous-même interprété des chansons sur scène, notamment de France Galle et Brigitte Bardot, sans hésiter à parfois terminer vos performances en string (Michou hoche la tête). Vous aviez une collection de strings bleus ?
Oui. J’ai eu la chance d’avoir un beau corps, il paraît qu’à l’époque j’avais les mêmes fesses que Bardot !

Michou serait-il encore Michou sans l’uniforme bleu ?
Je ne me vois pas sans le bleu. J’ai créé ce personnage associé à cette couleur, et je pense que sans elle je ne serais pas reconnu. J’ai bien fait, à l’époque, de coucher avec un Schtroumpf.

Vous n’avez pourtant pas toujours porté du bleu : avant d’en faire votre couleur fétiche, vous arboriez plutôt des costumes roses signés André Courrèges…
Oui, c’est André Courrèges qui m’habillait. Puis j’ai trouvé que le rose ça ne faisait pas assez viril (rires).

« Je ne dis jamais que j’ai des clients, pour moi les gens qui viennent me voir sont des amis. »

Avez-vous le sentiment que votre coming-out, du fait de votre notoriété, a encouragé une meilleure acceptation de l’homosexualité et un recul de l’intolérance ?
Eh bien je pense, en toute simplicité, que oui. Je devais avoir 17 ou 18 ans quand je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour les dames. Ce qui m’a fait plaisir, c’est que la première réaction de ma mère a été de me demander « Est-ce que tu es heureux ? Si tu es heureux, je suis heureuse. » Je trouve ça formidable. Aujourd’hui, mon homosexualité est notoire, et beaucoup de personnes me disent : « J’ai plein d’amis homosexuels qui se sont mariés avec une femme, et sont malheureux. Mais nous Michou, tu nous as libérés. »

Et vous continuez à le faire. Vous descendez d’ailleurs encore dans votre cabaret tous les soirs.
C’est ma jouvence, c’est ma vie. Tous les soirs je suis au cabaret, je fais la réception, les photos, je dédicace mon livre, ce n’est que du bonheur… Je ne dis jamais que j’ai des clients, pour moi les gens qui viennent me voir sont des amis.
Tous les matins, j’ai sous les yeux la liste des personnes qui sont venues la veille, avec leur numéro de téléphone. J’en choisi quelques-uns et puis j’appelle : « C’est Michou, je voudrais faire un petit sondage : vous avez passé une bonne soirée ? » Je n’ai que des éloges. Maintenant ce que je voudrais c’est garder cette maison jusqu’au dernier jour. Un jour lors d’une interview, en réponse à la question « Et après vous ? », j’ai dit que ça deviendra une laverie automatique, plus de Michou. Je n’ai pas de prétentions, mais j’ai créé cette maison, et les gens demandent « Michou sera bien présent ce soir ? ». J’ai été absent un mois et demi, jamais plus. Quand je suis là, c’est différent.

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