Régine, la Reine

Article publié le 3 octobre 2014

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1983, Régine chantait : « Y’a des gens qui pensent que Régine / ça rime avec dollars et Martini-gin / Toutes les nanas du bar seraient mes copines / Faut pas leur enlever ça / Y’a des gens qui voient discothèque / Avec des chèques en blanc, des amis du Cheikh / C’est pas toujours marrant, les rois des échecs / Faut leur laisser voir ça. » 2014, Régine dit tout. Faut nous laisser lire ça…

« Surtout ne pas lui parler de la nuit “d’avant”, Régine a horreur de parler du passé. » On nous avait prévenus, et on a promis qu’on parlerait de tout et de rien, en espérant toujours secrètement qu’elle nous raconte une de ces anecdotes qui en ont fait le témoin privilégié de la deuxième moitié du xxe siècle. Mais si Régine rechigne à regarder en arrière, c’est parce qu’elle reste une des rares survivantes d’un âge d’or qu’elle a contribué à mettre en scène. Régine sans fard, telle quelle.

C’est donc une vieille dame pieds nus qui nous ouvre la porte de son appartement du VIIIe arrondissement, entre l’avenue Montaigne et l’avenue George-V. Elle nous dit être épuisée par la chaleur, par les pollens, et nous avoue qu’elle aurait préféré faire cette interview à un autre moment car elle a couru toute la journée pour régler les préparatifs de sa nouvelle soirée, La guinguette de Régine. Courir plus ou moins car, le dos courbé et la démarche lente, Régine a 84 ans. Elle nous installe dans son salon où trône un portrait d’elle peint à l’époque Disco Queen et nous offre un Coca light. Les verres étaient déjà sortis, comme chez mamie. Rencontre en before avec celle qui a inventé la nuit.

La guinguette de Régine, c’est quoi ce projet ?

C’est plus un projet, c’est lancé déjà. La guinguette de Régine c’est la nouvelle formule de la nuit et du futur. Ils sont tous démodés. Les rois de la nuit, ce sont des roitelets. La première a eu lieu au Balajo.

Est-ce que vous sortez toujours ?

Je fais que sortir et rentrer. Ca veut dire quoi sortir ? Non, il n’y a aucun endroit qui m’attire. Les gens sont complètement amorphes, ils répètent les mêmes choses. Et surtout ils vieillissent. C’est chiant. J’adore être avec les jeunes. Mais je suis aussi avec des jeunes de 80 ans qui sont très drôles.

Vous êtes au courant des nouveaux lieux de nuit à Paris ? Vous habitez à deux pas du Baron…

Ah vous appelez ça nouveau ? L’ancienne boîte de putes qui est devenue un endroit sans aucun intérêt. Les gens sont saucissonnés les uns sur les autres. Ils puent. En plus, ils n’ont pas changé les tapis, donc ça pue les anciennes choses.

Vous connaissiez l’endroit avant ?

Non je l’ai vu par hasard un jour avec une fille qui dansait le cancan avec la culotte déchirée juste au milieu, volontairement sûrement. Moi, je n’ai rien contre ça, ce n’est pas le problème. Les jeunes maintenant ils dépensent le moins d’argent possible dans la décoration, donc quand il y a une vague décoration rétro, ils laissent en l’état. Je n’y suis allée qu’une seule fois avec ma copine Lætitia. Elle avait fait une fête pour son anniversaire, elle n’a même pas pu rentrer, elle est repartie avec moi. On est allées ailleurs.

Mais c’est elle qui l’organisait ?

Oui, elle avait payé. Le problème c’est que les jeunes boivent très vite. Il n’y a pas de véritable ambiance, il n’y a pas de véritable animateur en vérité. C’est pour ça qu’ils prennent des DJs à des sommes faramineuses. On se demande d’ailleurs comment ils font pour faire de la recette. Moi je sais compter, même si c’est plein à craquer, je regarde, et je sais exactement combien ils font. Aujourd’hui c’est n’importe quoi.

Il y a quelque chose qui m’a frappé quand je regardais votre biographie…

(Elle me coupe.) On peut dire que j’ai inventé les discothèques, c’est vrai, en 1952. Avant il y avait les juke-box. Le mec qui était amoureux mettait dix fois la même chanson, c’était ennuyeux à mourir. J’ai inventé la discothèque par besoin, pour faire danser. Je ne savais pas que ça allait devenir un tel business, sinon j’aurais tout déposé. Mais bon je ne pouvais même pas déposer de l’argent à la banque déjà (rires). Tout ça est très marrant mais je pense que les discothèques sont terminées. Il n’y a plus cette convivialité. Les petits jeunes viennent avec des listings qui changent tout le temps. Il y a des bandes qui se saoulent, ils rigolent mais ils ne savent pas pourquoi, ils ne dansent pas parce qu’ils ne savent pas danser. Il n’y a pas d’humour. C’est un peu tristounet.

Donc je disais…

(Elle me coupe encore.) Moi mes guinguettes elles sont très marrantes. On danse le madison, il y a des créatures sublimes de chez Michou. Il y a d’ailleurs des familles qui m’ont envoyé des textos pour me remercier d’avoir montré à leurs enfants comment c’était avant. Car il y avait un univers. Maintenant ça consiste simplement à boire beaucoup. Je comprends, ils ont été élevés comme ça. Mais il n’existe rien pour les gens entre 35 et 55 ans.

(J’arrive enfin à poser ma question.) Je disais que lorsqu’on regarde votre biographie, il est difficile de vous assigner à une période. Des années 50, jusqu’à même maintenant, vous n’avez jamais vraiment été démodée. Quel est votre rapport à la mode ?

Je ne serai jamais démodée. J’ai vu tous les défilés pendant 50 ans. Ras-le-bol.
Vous-même vous avez souvent changé de look. Vous êtes passée par toutes les coupes de cheveux…
Je les ai surtout lancées. Quand on regarde mes photos c’est très amusant. Des fois je me demande : « C’est moi là ou c’est le travesti de chez Michou ? » Je vous jure, par moments, j’hésite.

Vous avez aussi lancé plein de danses…

Toutes les danses, je les ai toutes lancées. Le madison entre autres avec Claude François. On donnait des cours tous les deux. Je lui ai trouvé sa première chanson aussi, « Belles belles belles ». Il me l’a dédicacée, il avait raison (long silence). C’était une belle vie, mais il faut dire que les gens étaient plus insouciants.

À quel moment a disparu l’insouciance ?

Après les années 80, le changement a été radical. À partir de 90 ça a été le début de n’importe quoi. Le son très fort, les lumières aveuglantes. Faut pas tout ça pour être heureux. D’ailleurs si je suis pas complètement sourde c’est un grand miracle. En fait, qu’est-ce que vous voulez savoir ? Si je m’amuse ? Oui, je m’amuse.

régine
Vous avez fait reparler de vous récemment en disant que vous vouliez faire l’Eurovision…

Je n’ai jamais dit que je voulais faire l’Eurovision. On m’a juste demandé ce que je pensais de celui qui a gagné avec sa barbe, et j’ai dit que je le trouvais très beau et qu’il ressemblait à Cher après ses opérations. Oui parce que j’ai connu tout le monde avant les opérations… On en reconnaît encore quelques-uns… Et le journaliste m’a demandé si je ferais l’Eurovision si on me le proposait. J’ai dit oui si je recevais une formidable chanson. Qu’est-ce que je n’avais pas dit. J’ai reçu dix chansons infernales de gamins. Je sais pas pourquoi ça a provoqué un tel bazar. Je pense qu’on ne devrait proposer l’Eurovision qu’à des gens de plus de 65 ans qui savent ce que c’est que la chanson. Et qui savent chanter…

Mais ils savent chanter, il n’y a pas de playback à l’Eurovision…

Mais moi je n’ai jamais chanté en playback. J’ai la même voix qu’à 30 ans, je dirais même qu’elle est mieux. Je rechante maintenant à la Guinguette. Et quand je chante c’est le délire.

Vous vous définiriez comme une chanteuse ?

Je me définis comme quelqu’un d’amusant et de gai. Dès que j’arrête de rire, je m’ennuie vraiment. Si j’arrête de travailler, je suis très très mal. Je n’ai pas choisi d’être la chanteuse que j’aurais pu être ; j’ai choisi la nuit parce que c’était plus rassurant. Quand je voyais l’état des autres chanteurs quand ils n’avaient pas un tube… C’est vrai que la vie que j’avais, voyager à travers le monde, c’était quand même plus drôle. J’ai voyagé énormément en Concorde. J’allais à New York trois fois dans la semaine. Je partais à 11 heures, j’arrivais à 8 heures 30 du matin. Et hop je repartais. Est-ce que je le referais encore ? Oui sûrement. De toute façon, moi je ne dors que trois heures par nuit. Je me couche à minuit avec ma chienne, et à 3 heures je suis réveillée. Parfois, je prends un yaourt, je me dis que ça va me faire dormir. Mais non ! Il y a ma chienne à côté de moi. C’est bien. J’ai une chienne, Joséphine, c’est un bichon noir, ce qui est très rare. Ce qui fait que les gens qui n’y connaissent rien, disent : « Oh le joli caniche ! » Je pourrais les tuer. Ma chienne c’est une beauté, elle n’a rien d’un caniche. Bien sûr qu’il y a sûrement des caniches très intelligents, mais moi, je n’aurais jamais l’idée d’avoir un caniche.

On pourrait presque écrire une histoire du xxe siècle grâce à vous, vous avez rencontré tout le monde et dans tous les milieux.

Qu’est-ce que j’en ai tiré ? De très bons souvenirs pour certains et pour les autres je les ai oubliés. Moi ce qui me fait rire, ce sont les gens que j’ai vus débuter et ce qu’ils racontent sur eux aujourd’hui. Ils mentent tous. Ils ont oublié qu’il y a une personne qui sait tout. Et c’est moi.

Et vous, vous ne mentez jamais ?

J’ai horreur de mentir et je n’ai pas de raison pour le faire car je n’ai personne à tromper. Et quand je trompais, personne ne le savait.

J’adore cette anecdote sur Romain Gary…

(Elle me coupe.) Oui, il m’a piqué La Vie devant soi. C’est mon histoire. C’est de ma faute, je n’avais qu’à pas lui donner ce que j’avais écrit. J’y racontais mon séjour en tant que nourrice chez une ancienne fille de joie qui n’en avait plus trop. Je la détestais. Gary a très bien trouvé les ingrédients. Quand j’ai lu son livre, je me suis dit : « Mais c’est mon histoire ! » Je l’ai appelé, j’ai dit : « Allo Émile Ajar »… Il y a eu un gros silence. Mais tout ça, ce ne sont que des anecdotes. (Je sens que je commence à la fatiguer avec mes questions rétrospectives. D’ailleurs pendant la suite de l’entretien, elle restera tournée vers son assistante, me regardant à peine.) Bon, moi, il faut que je boive un coup. Je vais faire du thé, car je ne bois pas d’alcool.

Vous n’avez jamais bu ?
Non, je bois du thé vert.

Je continue alors à poser quelques questions mais elle n’y répond pas, elle préfére parler avec son assistante assise à côté.

Ecoutez, je comprends que vous soyez très curieux de savoir. Mais moi, à force de raconter, ça finit par me fatiguer vraiment. J’ai l’impression d’être vieille du coup. Je n’aime pas me répéter. Je ne suis pas beaucoup dans le passé.

Quel est votre rapport à l’argent ? Vous avez déclaré : « Il faut être soit pauvre, soit très riche. Au milieu, c’est chiant…»

Si j’étais très très riche, je serais une vieille dame très chiante avec un chauffeur qui m’attendrait. Là je suis obligée de travailler donc c’est formidable. Je ne tiendrais pas le coup sinon. Les femmes quand elles pensent à leur âge, elles organisent des voyages avec d’autres gens. Je pourrais pas faire ça moi. Je ne joue pas au golf, je ne sais pas jouer au scrabble ni au bridge. Elles se préparent au troisième âge, mais moi je ne sais pas ce que c’est, j’ai pas passé le premier.

Vous avez été proche de beaucoup d’écrivains, vous lisez quoi en général ?

Oh c’est très varié. J’aime bien les romans à suspense. Mais mon livre de chevet c’est Cent ans de solitude. Quand on a compris ce livre, car tout le monde ne le comprend pas, on a compris toute la vie. Proust, j’ai lu vingt pages. Françoise Sagan m’avait offert tous les volumes en Pléiade, puis après en livre de poche parce qu’elle se disait que c’était plus pratique à transporter. Je trouve qu’il écrit merveilleusement bien et tout ça, ce n’est pas le problème. J’ai vite compris pourquoi ça ne m’intéressait pas. C’est parce que je mène la même vie. Tout ça m’est familier. C’est bon ? Vous avez tout ce que vous voulez ? Parce que moi je suis fatiguée.

« Régine, la Reine » un texte de Romain Charbon paru dans « The Night Issue viewed by Miguel Reveriego »

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