Marie Flore

Marie Flore : « Le champ des possibles s’ouvre à moi »

Texte : Sophie Rosemont – Photographe : David Balicki

En 2014, on était tombés sous le charme du très beau premier album de Marie-Flore, By The Dozen, une pop anglophone sous influence Velvet, à la fois lo-fi et sophistiquée. La jeune femme ne sortait pas de nulle part : elle avait tourné avec Peter Doherty, écrit pour Stuck In The Sound, joué sur plusieurs scènes. Pour By The Dozen, elle avait travaillé avec Roger O’Donnell (le claviériste des Cure) et Gregg Foreman (entre autres guitariste de Cat Power) et a même tapé dans l’œil d’Hedi Slimane, qui l’avait invité à son vernissage très privé de photos à la fondation Yves Saint Laurent – Pierre Bergé, il y a quelques mois… Normal : yeux clairs, moue boudeuse, silhouette gracile et teint de porcelaine, Marie-Flore porte à merveille le prénom que lui ont donné ses parents, admirateurs de Joan Baez. Aujourd’hui, Maire-Flore s’active au sein du groupe OMOH, va exposer ses collages et travaille sur son second album, très attendu par la critique et un public qui l’avait suivie jusqu’à l’Olympia. Elle raconte à Antidote le nouveau virage de sa vie artistique.

Quand as-tu su que tu allais consacrer ta vie à ta musique ?
Ayant beaucoup de mal à m’investir dans mes études, vers mes 20 ans, je me suis engagée politiquement, j’ai fait de la photo et j’ai pris ma guitare, toute seule. Le déclic, c’est lorsque j’ai posté mes premières chansons sur Internet et que des personnes s’y soient intéressées, vraiment très vite. Là, j’ai compris que c’était ce que je voulais faire. Auparavant, monter sur scène n’était pas une évidence…

La photo n’est plus ton moyen d’expression principal, mais à côté de la musique, tu fais des collages…
Depuis cet été seulement ! J’ai commencé à faire des collages durant une longue semaine d’écriture où j’ai eu besoin de m’extraire des mots. J’ai été absorbée par l’exercice pendant des heures… Et les résultats ont plu. On m’a proposé de faire une exposition, qui aura lieu en décembre 2015, dans un lieu que je dévoilerai très rapidement.

Là, maintenant tout de suite, que fais-tu de beau ?
Un EP, que je vais enregistrer ces jours prochains avec, grande nouveauté, des titres en français. J’interviens aussi dans OMOH, formé par Baptiste et Clément (musiciens qui travaillent avec Julien Doré, ndlr) en tant qu’auteure. Ce qui, naturellement, m’a amenée à y chanter… Le premier EP, It’s Leading Nowhere, vient de paraître, et nous allons le défendre aux Transmusicales de Rennes en décembre.

Après ton premier album, By The Dozen, tu es partie sur un nouveau projet… en français, toi que tes parents avaient prénommée en référence à Joan Baez ?
Je ne me voyais pas refaire un album en anglais, parce que By The Dozen était dédié à une personne avec qui le chapitre est bouclé. J’avais envie de changer l’approche que j’avais de la musique, de m’essayer à de nouveaux exercices. Les compositions qui ont suivi sont sorties instinctivement en français. Je sais que Christophe a beaucoup aimé mon titre Palmiers en hiver, ce qui m’a apporté plus de confiance, mais je suis heureuse de le sortir sans tampon d’un mastodonte de la chanson française. Et sans le soutien de mes figures titulaires anglophones à qui j’envoyais parfois mes titres pour avoir leur avis, comme Roger des Cure.

Cela ne fait pas trop peur, la langue française ?
Au début, oui. Ma première chanson, je l’ai écrite pour rire, pour répondre à l’exigence d’un directeur artistique, et finalement cela a donné Palmiers en hiver… Et j’ai aimé ce titre. Je me suis laissée prendre au jeu, cela m’a amusée de sortir de ma culture folk et rock anglophone. C’est aussi un moyen de réinventer ma manière de composer, je ne produis plus du tout de la même manière.

Car tu fais toujours beaucoup de choses toi-même. Quitter ta maison de disques, Naïve, c’était un choix ?
Oui. Plus de label, plus d’éditeur, l’indépendance totale : c’est à la fois vertigineux, flippant même, et totalement libérateur, après avoir toujours été entourée depuis mes débuts. Le champ des possibles s’ouvre à moi, ma garde rapprochée me suffit. J’avais besoin de temps pour savoir où aller, et dans l’industrie de la musique, on ne veut pas toujours te le donner. Je sais à quel point un label peut t’aider, mais aussi tout casser… J’irai faire écouter mon album à une maison de disque, mais une fois qu’il aura été réalisé et terminé à ma façon.

Quel est ton rapport à la mode ?
Je suis tombée dans la mode par hasard, suite à un remplacement chez Maison Kitsuné. Avant, j’ai étudié l’histoire et l’anglais avant de tout plaquer pour la musique. J’ai travaillé pendant trois ans au studio de création où je développais les collections jersey, cuir, accessoires. J’ai arrêté pour me consacrer à mon premier album mais c’est un univers que j’ai adoré. Ce n’est jamais très loin de moi, malgré la musique – cela ressort d’ailleurs dans mes collages, dans les formes, les volumes…

Qu’est-ce que l’élégance, pour toi ?
Une silhouette simple, bien dessinée, des belles couleurs, comme celle d’Hermès. Mais sinon, un jean, un T-shirt blanc et un perfecto noir. La simplicité, c’est ce qu’il y a de mieux. J’admire aussi Hedi Slimane, qui utilise beaucoup de moyens de s’exprimer, et c’est ultra inspirant. Surtout qu’il arrive à tout faire très bien : son amour de la musique, le style Saint Laurent qu’il réinvente, ses photographies… Et ce côté un peu brut, noir & blanc, cuir, me parle beaucoup. C’est le mien, même si j’aime en sortir pour des séries mode.

Toi qui as travaillé avec Peter Doherty durant son solo, qu’as-tu pensé du nouvel album des Libertines ?
J’y ai retrouvé les caractéristiques de Peter : ses lignes de guitare, son timbre de voix si particulier. Mais son songwriting est moins dégingandé, moins poétique que sur ses solos. Avec les Libertines, il me semble plus fixé vers l’énergie et l’immédiateté. Cela me touche moins, même si j’en conçois tout l’intérêt.

Quelles sont tes références littéraires ?
Emily Dickinson, en particulier son recueil Car l’adieu, c’est la nuit : une poétesse qui parle de vie, de mort, de spiritualité, de nature… Et l’amour aussi, beaucoup. René Char, que j’ai découvert assez récemment. Il ouvre toutes les portes.

Tes derniers coups de cœur musicaux ?
Côté classique, j’aime toujours autant les Velvet Underground, un pilier fondateur de ma création… Mais j’ai adoré le dernier The Do, Shake Shook Shaken, ultra bien produit, avec des mélodies magnifiques et une Olivia (Merilahti, la chanteuse, ndlr) parfaite, le nouveau Arman Méliès, Vertigone. J’aime aussi la pop à la fois désuète et moderne de Mac DeMarco… Dans mes derniers coups de cœur : LA Priest et Borns, que j’ai découvert au festival Pitchfork.

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