Lagos : capitale du Nigéria et nouvelle capitale mondiale du rap ?

Article publié le 9 juillet 2023

Texte : Maxime Delcourt. Photo @burnaboygram.

Dire que le rap est aujourd’hui un phénomène mondial est un euphémisme. D’ici quelques années, il se pourrait même que son point névralgique se déplace de l’Amérique à l’Afrique, notamment au Nigéria, où une génération d’artistes (Burna Boy, Rema, Tiwa Savage, Tems, Wizkid, Davido) cumule les tubes internationaux tout en popularisant une musique hybride, terriblement efficace et perpétuellement en quête d’universalité.

Il paraît que, sans désarroi et sans souffrance, l’homme renonce à tracer son sillon. Comme tout adage, celui-ci est évidemment contestable. Pourtant, au Nigéria, toute une génération d’artistes tend à prouver sa pertinence. Après plusieurs décennies à œuvrer injustement dans l’ombre de la musique occidentale, les vedettes locales ont peu à peu réussi à percer le plafond de verre et à attirer sur elles la lumière des projecteurs du monde entier. Il y a bien évidemment quelques exemples concrets : après avoir longtemps travaillé dans un cybercafé, Oxlade affole aujourd’hui les compteurs sur YouTube (le clip de « KU LO SA » a été vu 23 millions de fois) ; loin de cette enfance passée en solitaire, Tems est aujourd’hui dans les petits papiers de Drake, Rihanna et Obama ; profondément redevable à des chansons qui explorent l’émergence du sentiment amoureux, le succès de CKay ne masque en rien ce qui a rythmé l’enfance de l’auteur de « Love Nwantiti » (plus d’un million de vidéos sur TikTok et 346 millions de vues sur YouTube) : les guerres religieuses, les conflits armés, etc.

Fort heureusement, le dynamisme de la scène nigériane ne peut se limiter à des cas isolés. L’effervescence est réelle, le phénomène mondial. En 2016, Sony Music officialisait ainsi la signature de Davido contre un million de dollars, ne faisant que peu de mystère quant au potentiel commercial de la musique du Nigérian. La même année, c’était à Wizkid de frapper un grand coup avec « One Dance », ce tube imparable pensé aux côtés de Drake : un morceau tellement efficace et universel qu’il devient alors le titre le plus streamé de l’histoire (880 millions à l’époque, près de 2,5 milliards aujourd’hui). Depuis, le Billboard est lui aussi venu donner un peu d’épaisseur au bouillonnement de la scène locale, officialisant le 29 mars 2022 le lancement d’« Afrobeats Music Charts », un nouveau classement censé célébrer le succès de ces artistes qui, en à peine quelques minutes, souvent extatiques, croisent le rap avec la pop, l’électronique et les musiques venues d’Afrique noire (highlife, jùjú). Cette musique, populaire, intense et sans cesse renouvelée porte même un nom : l’Afrobeats.

Incarner la culture nigériane

Là est sans doute la principale qualité de Burna Boy, Mr Eazi, Adekunle Gold et de leurs consœurs, de Tiwa Savage à Tems en passant par Ayra Starr, Yemi Alade ou encore Busiswa : faire fi des codes du rap américain et mettre en son une musique kaléidoscopique, en équilibre stable entre le chant et le rap, l’efficacité et l’intuition, entre des rythmes qui incitent au rapprochement des corps et des mélodies aux inspirations éclatées, entre la quête d’inédit et des refrains que l’on se surprend à fredonner comme si on les connaissait depuis toujours. D’où cette ambition pop, que les artistes assument ouvertement en interview. À commencer par Oxlade, qui parle de la musique nigériane comme d’une sorte de « pétrole du 21ème siècle », persuadé que le pays se retrouve dopé à travers elle. « L’idée, poursuit-il, c’est d’annoncer une nouvelle ère pour l’Afrique, de créer une musique qui, bien que profondément liée à notre héritage et à notre savoir-faire, puisse devenir un phénomène mondial. » Un propos qui ne date certes pas d’hier (c’était plus ou moins l’idée défendue par Fela Kuti dans les années 1970), mais dont on aurait tort de minimiser la puissance d’affirmation et la portée vitaliste.

Oxlade : « L’idée,c’est d’annoncer une nouvelle ère pour l’Afrique, de créer une musique qui, bien que profondément liée à notre héritage et à notre savoir-faire, puisse devenir un phénomène mondial. »

C’est que cette belle génération d’artistes s’évertue avant tout à ne pas se prendre au sérieux et à être tout sauf élitiste, en jouant sa musique avec une forme de spontanéité et d’amusement permanents. Pour preuve, on tient ces différents lieux où tous ces tubes sont diffusés, débordant régulièrement des salons de coiffure et des taxis pour résonner jusque dans les rues de Lagos ou ailleurs. « Notre musique est devenue le reflet d’un mode de vie, affirme Mr Eazi. Elle est l’incarnation de la culture nigériane. »

Une cohésion qui trouve son prolongement au sein de la scène artistique, selon Oxlade : « On avance avec la même ambition, ce qui explique aussi pourquoi on collabore tous ensemble. Un peu comme si on était persuadé que l’union pouvait nous permettre d’aller plus loin. » Sur ses albums, l’auteur d’Oxygene, un disque qui a généré trois millions de streams la semaine de sa sortie, en mars 2020, partage ainsi le micro avec la fine fleur de la scène locale : Reekado Banks, Melvitto, Jinmi Abduls et même Davido. Toujours en 2020, ce dernier invitait CKay sur « Lala », tandis que Wizkid et Tems, un an plus tard, donnaient naissance à l’un des morceaux emblématiques du rap nigérian : « Essence ». Si tous ces partenariats artistiques en disent long sur l’homogénéité de la scène locale et son indépendance vis-à-vis des pontes de l’industrie anglo-saxonne, aucun artiste ne s’interdit d’élargir son cercle d’initiés : « Peru » de Fireboy DML a eu le droit à une seconde version aux côtés d’Ed Sheeran, Burna Boy a multiplié les collaborations (Future, Jorja Smith, etc.), Rema a participé à l’un des meilleurs morceaux du dernier album de FKA Twigs (« Jealousy »), Omah Lay a installé son univers aux États-Unis et proposé un remix de « Damn » aux côtés de 6lack. Dans le reste du monde, le même enthousiasme se fait sentir depuis plusieurs années. À l’image de Beyoncé qui conviait les cadors de l’afrobeats sur la BO du Roi Lion, ou de la première édition du Trace Made In African Festival qui, à Porto, accueillait en juin dernier Yemi Alade, Busiswa ou encore Mr Eazi.

Un succès exponentiel

Ces dernières années, de nombreuses structures sont également sorties de terre dans l’idée de soutenir la scène, voire même de la consolider : des maisons de disques (Marvin Records, Chocolate City), des magazines (l’influent Hip Hop World Magazine), des cérémonies (City People Entertainment Awards), des soirées au club Spice Route (à Lagos), ou encore des festivals, comme Felebration, nommé ainsi en hommage à l’inévitable Fela Kuti, et Afro Nation, au Ghana (le plus grand festival afrobeats du monde), certifiant au passage une influence perceptible bien au-delà des frontières du Nigéria. Avec le temps, tous ces évènements sont devenus de véritables institutions. Des lieux de passage obligatoires, un symbole de réussite.

Joeboy : « Aujourd’hui, notre musique s’adresse à des publics a priori éloignés de notre univers : il y a des artistes asiatiques qui font de l’afrobeat, tandis que la musique africaine et ses multiples sous-genres (afro-pop, afro-swing, afro-rave, amapiano, etc.) sont étudiés dans les grandes écoles du monde entier. »

Au sein d’un pays qui a profondément changé depuis l’arrivée de la démocratie en 1999, accueillant les radios libres et favorisant l’augmentation du pouvoir d’achat, du moins pour une classe moyenne toujours plus mobile, le rap ne se résume pas à être une vocation. C’est aussi, pour tous ces artistes, une manière de tourner le dos au travail peu qualifié ou, plus simplement, à la routine du salariat. Le rap, c’est une profession glamour qui s’inscrit dans la même constellation que le cinéma : celle qui fait fantasmer. Et puis c’est une activité suffisamment floue pour susciter l’illusion : difficile, en effet, de savoir combien gagne un rappeur nigérian, quel cachet il prend lorsqu’il se produit à l’international, quelle est la réelle économie de cette industrie…
À chaque fois que le sujet est abordé, Oxlade, Mr Eazi et Joeboy bottent en touche. Tout ce qui compte, à en croire ce dernier, ce sont les statistiques, « celles qui prouvent notre réussite » Il poursuit : « Aujourd’hui, notre musique s’adresse à des publics a priori éloignés de notre univers : il y a des artistes asiatiques qui font de l’afrobeat, tandis que la musique africaine et ses multiples sous-genres (afro-pop, afro-swing, afro-rave, amapiano, etc.) sont étudiés dans les grandes écoles du monde entier. »

De Fela Kuti, qui a eu le droit à une comédie musicale produite par Jay-Z, à Tony Allen et Ebo Taylor, la musique nigériane ne manque en effet pas de modèles. Pourtant, force est de constater que cette industrie a basculé dans une autre dimension au croisement des années 2000-2010 avec la démocratisation massive d’Internet et des réseaux sociaux. En 2012, D’Banj plaçait ainsi « Oliver Twist » à la 9ème place des singles au Royaume-Uni  — un succès qui n’a rien d’anodin quand on sait que l’Angleterre abrite une influente diaspora nigériane, y compris chez les artistes, de Skepta à Little Simz.
Depuis, Wizkid a été nominé dans deux catégories aux Grammy Awards en 2022, un an à peine après que Burna Boy ait remporté le Grammy du « Best Global Music Album ». De son côté, CKay a vu son « Love Nwantiti » être la chanson la plus shazamée au monde en 2019, BNXN reconnaît à chaque interview avoir explosé grâce aux réseaux sociaux, tandis que les chorégraphies réalisées dans les clips de Tems, Davido, Rema ou Olamide sont reprises avec entrain sur TikTok, favorisant ainsi la popularité et la viralité de leurs morceaux.

Mr Eazi : « Notre musique est devenue le reflet d’un mode de vie. Elle est l’incarnation de la culture nigériane. »

Car, c’est là une réalité : il faut occuper l’espace et publier régulièrement de nouveaux singles. Depuis 2021, Ayra Starr en a proposé au moins quatorze, en duo ou non, soit deux fois plus que le pourtant très actif CKay. « On voyage beaucoup, mais on est finalement toujours connectés, précise JoeBoy. Dès que j’ai une idée, je prends mon téléphone, je l’enregistre et je n’ai plus qu’à finaliser le morceau une fois en studio. » De son côté, Oxlade reconnaît simplement faire partie d’une génération qui « a grandi avec ces outils. Internet, les réseaux, les logiciels de production : on se contente de les utiliser de façon intelligente, d’une manière qui nous permet d’être continuellement présent et d’accentuer notre puissance ». En 2023, personne ne peut de toute façon faire mine d’ignorer ces artistes et une industrie qui, depuis 2016, a généré près de 14% de revenus supplémentaires, passant d’environ 34 millions d’euros à près de 65 millions. « Notre succès est exponentiel, conclut JoeBoy, très fier. C’est flatteur, mais ça vient également prouver qu’il y a encore beaucoup d’étapes à accomplir, que de nombreux·ses artistes vont continuer d’émerger afin d’amener l’afrobeats encore plus loin. »

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