Interview : le rappeur emo-futuriste Laylow sort un album sur une intelligence artificielle

Article publié le 29 février 2020

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Texte : Maxime Delcourt
Photo : Ilyes Griyeb.
29/02/2019

Persuadé à raison d’évoluer en marge d’un rap français obsédé par les streams, Laylow fait de son premier véritable album, Trinity, une œuvre radicale où son verbe se fait économe, au service d’un univers extrêmement visuel. L’opus tire son nom d’une intelligence artificielle inventée, conseillant le rappeur dans sa vie émotionnelle. Rencontre.

Lorsqu’on le rencontre, Laylow sort à peine d’une résidence effectuée dans l’idée de peaufiner son premier Olympia, le 6 mars prochain – soit quelques jours seulement après son showcase surprise lors de la Antidote DESIRE PARTY, célébrant le lancement de notre nouveau numéro. On pourrait le penser stressé, mais c’est tout l’inverse : le MC toulousain se dit extrêmement fier de Trinity, un disque assez cinématographique où il multiplie les prises de risque tout en évitant les poncifs de l’œuvre à la fois abstraite et conceptuelle. « D’ailleurs, précise-t-il, les morceaux peuvent s’écouter séparément, même si on s’est pris la tête pour façonner un tracklisting dans l’idée de suggérer à l’auditeur une écoute idéale. » Ainsi est Laylow, pointilleux et ambitieux, mais libre par-dessus tout. Ce qui lui permet de faire de Trinity un des disques de rap français les plus réussis de ces dernières années.

ANTIDOTE. Ton dernier projet, .RAW-Z, était un disque assez court, très resserré, avec seulement dix morceaux. Un peu plus d’un an après, tu reviens avec un album de vingt-deux titres. Pourquoi ?
LAYLOW. En réalité, il contient quinze titres et sept interludes. Et puis, il ne fait que 55 minutes, ce n’est donc pas si long… Mais c’est vrai que Trinity est plus dense que .RAW-Z. Sans doute parce qu’il s’agit de mon premier véritable album. Je n’ai pas envie de m’adonner constamment à ce type de format, mais j’avais envie d’aller au bout du concept, de creuser le plus profondément possible. Et pour ça, j’avais besoin de mettre au point davantage de morceaux. C’était la seule façon de développer un véritable univers, riche et sensé. C’est pour ça qu’il y a des interludes : elles me permettent de créer des ponts entre les sons, un peu comme si mon album était un ensemble d’îles que les interludes venaient relier entre elles afin de créer une harmonie, une cohérence au sein du paysage.

Quand on pense à tes projets, à tes clips aussi, on a l’impression qu’il y a une explication derrière chaque élément. Tu sembles ne pas aimer créer sans avoir un but précis en tête…
Absolument ! Depuis toujours, à ma modeste échelle, j’essaye de suggérer une lecture différente de la musique, de proposer des alternatives. La dernière fois, mon père me disait qu’il venait d’entendre un titre qu’il aimait bien à la radio, mais ne se souvenait plus du nom de l’artiste, ni du titre du morceau. Ce serait l’horreur pour moi… Mon ambition, c’est de créer des projets qui perdurent, même si ça peut dénoter au sein d’une époque où la majorité des artistes cherchent le tube instantané, où on a l’impression qu’un titre doit être streamé en masse. Personnellement, je ne me retrouve pas là-dedans. Moi, j’ai besoin de créer, de prendre des risques.

Crois-tu que cette mise en danger ait éloigné certaines personnes de tes projets ?
Sans doute, oui. Mais je sais aussi que les gens qui m’écoutent aiment bien ma créativité. Je sais très bien que si je fais un clip en bas de chez moi avec trois potes, mon public va être déçu. Désormais, j’ai l’impression que l’on attend de moi de la surprise. C’est excitant. Moi-même, j’ai besoin de ça : quand on se construit dans la différence, on grandit avec ce besoin d’innover et on finit par avoir toujours plus envie de créer la surprise.

Le piège, c’est malgré tout de tomber dans quelque chose de très abstrait…
C’est pour ça que mon propos reste toujours vraiment sincère. Je n’ai jamais rappé de dingueries et ne me suis jamais amusé à prétendre mener telle ou telle vie. Dans mes projets, je raconte mes émotions, sans pour autant m’enfermer dans des schémas trop précis. Après tout, la musique est faite pour prendre des risques. Quand je compose, je pense au futur, à ce qui se passera le jour où j’arrêterai la musique ou je mourrai. À ce moment-là, est-ce que ma musique continuera de tenir la route ? Est-ce qu’elle sera encore entendable ? C’est là tout l’enjeu. Alors, oui, certains de mes projets ont été incompris ou mal compris, mais c’est important de continuer à tenter. Surtout dans ma position actuelle : je suis dans le rap depuis un moment, je vis grâce à cette musique, ce serait dommage de s’encroûter dans cette situation et ne plus s’essayer à d’autres sonorités.

Trinity, tu l’as donc conçu dans l’idée de te différencier ?
J’ai commencé par faire quelques sons sans idées précises, comme « Longue Vie » qui est un des premiers morceaux de l’album à avoir émergé, il y a presque un an. D’autres titres se sont ajoutés petit à petit, et ça a façonné le disque. Je savais dès le début qu’il y avait des thèmes que je ne voulais pas aborder et des productions sur lesquelles je ne voulais pas rapper. Par exemple, je ne voulais pas de titres trop dansants, trop rythmés et calibrés pour les clubs. Je n’ai pas de problème avec ce type de sons, mais je ne le sentais pas pour ce disque.

Ce que tu aimes, ce sont les chansons d’amour un peu tristes, non ?
C’est exactement ça ! En revanche, je n’aime pas du tout entendre des albums dédiés à ce thème qui empilent les morceaux sans qu’il n’y ait de lien entre eux, ou qui développent le même sentiment à plusieurs reprises. Sur Trinity, il y a plein de variations sur le même thème, il n’y a pas une love song qui ressemble à celle d’avant. C’est d’ailleurs à force d’écrire des morceaux sur le sujet que m’est venue l’idée de « Trinity », cette intelligence artificielle à qui je ferais part de mes sentiments et qui pourrait me servir d’assistante personnelle, en allant jusqu’à me conseiller quand je plonge dans une émotion.

« Trinity », c’est aussi une référence à la hackeuse du film Matrix ?
En vrai, c’est surtout parce que j’aime beaucoup ce prénom. D’ailleurs, ma Trinity n’est pas la même que celle du film. C’est davantage un clin d’œil, un peu comme ces parents qui nomment leur enfant d’après le nom d’un personnage cinématographique qu’ils apprécient. Après, il faut dire ce qui est : Trinity est quand même grave stylée. C’est une femme à la fois amoureuse et agressive, un personnage déterminé et prêt à croire en quelqu’un. C’est très beau, surtout au sein d’une époque où plus personne ne croit en rien… Mais bon, je m’écarte là : l’essentiel, c’est de retenir qu’on aimerait tous avoir notre Trinity.

Il y a énormément de références au cinéma dans l’album. Qu’est-ce qui te plaît tant dans cet univers visuel ?
Disons que je n’ai jamais trop aimé les punchlines littéraires, trop écrites. J’aime les punchlines visuelles, celles que l’on peut visualiser rapidement et qui permettent de cerner un état d’esprit en à peine trois mots. C’est pour ça que je répète souvent que mon rap n’est pas visuel uniquement grâce à mes clips, mais également de par mes textes, que ce soit dans ma façon d’enchaîner les phrases ou les morceaux. Par exemple, si je finis la tête sous l’eau à la fin d’un titre, il faut que j’en sorte au début du suivant.

Dans ce cas, est-ce que ça te va si on te dit que tes morceaux ne sont finalement qu’une partie d’un tableau complété par tes clips, tes visuels et ton look ?
Tu sais, on est en 2020 : aujourd’hui chaque détail compte. On sait très bien qu’un artiste est suivi pour un ensemble de choses : ses morceaux, ses clips, son lifestyle, sa façon de parler, etc. Moi-même, ce sont des éléments que je prends en compte, je ne peux pas cracher sur les gens et leur avis. Mais j’ai quand même l’impression d’être libre, de pouvoir développer un univers qui soit vraiment force de proposition. Encore une fois, je me fiche de composer un titre que les gens vont plus facilement assimiler, j’espère juste comprendre ce que je fais et donner une raison à mon action. Comme n’importe quel être humain.

Une fois de plus, Trinity joue avec une imagerie hybride et clairement futuriste. Le digital, c’est une composante inséparable de ton œuvre ?
Ça fait partie de moi. C’est un parti pris effectué il y a quelques années qui m’a permis de me différencier et que j’ai envie de toujours plus expérimenter. Le titre « Million Flowerz » a par exemple été pensé dans cette optique : si tu écoutes bien, ma voix est pitchée sur ce morceau, ce qui lui donne un côté robotique. Bon, c’est de la branlette de techniciens de studio, mais ce genre d’idées m’excite. C’est pour ça que je fais de la musique : je cherche à rendre un truc bizarre le plus lisible possible. Peut-être que je m’éloignerai de cette esthétique digitalisée à l’avenir, mais j’avais besoin d’aller au bout de ce délire avec cet album.

Ça veut dire que tu es le genre de gars accro aux téléphones, aux tablettes et aux nouvelles technologies ?
Non, je ne suis pas accro, mais j’aime profondément la technologie. Enfin, celle qui sert à quelque chose…. Une tablette, par exemple, ça ne m’intéresse pas. Tu ne peux pas enregistrer d’album dessus, sauf un truc un peu éclaté qui va te permettre de dire : « Voici le premier album réalisé sur une tablette ». Mais oui, je suis très hi-tech. C’est pour ça que je tenais à ces petites interventions en forme de notification sur le disque. Ça permet à Trinity d’être un album moderne, au sens où il est ancré dans un monde digital, et en même temps d’avoir un côté un peu old school avec toutes les interludes.

Pour cela, il y a aussi le morceau « DE BATARD » avec Wit., où tu rappes sur un rythme boom-bap avec une voix dénuée d’effets…
C’est marrant parce que c’est un des derniers sons réalisés pour l’album. Je ne sais pas l’expliquer, mais je voulais faire un morceau boom-bap à 90 BPM, m’éloigner un peu des flows remplis d’ad-libs et développer un scénario. Là, ça raconte la vie d’un mec, puis la vie de sa meuf, et enfin la vie de leur enfant. Sauf que l’ambiance est assez froide, pas du tout joyeuse. Pour moi, ce son est une façon d’ouvrir mon album sur le monde. Il y en a un deuxième sur Trinity qui a la même ambition, c’est « Vamonos ». D’ailleurs, c’est pour ça que les interludes « Mieux vaut ne pas regarder » sont placés juste avant chacun de ces morceaux. Dans le premier, je croise un clochard que je ne regarde même pas. Dans le second, il m’interpelle et me dit quelque chose de tellement sombre que je sors du logiciel Trinity et me projette dans un autre monde. Bref, je ne pense pas que ces morceaux vont streamer, mais tous ceux qui vont écouter l’album en entier s’en souviendront, ne serait-ce que pour ce délire un peu théâtral et cette ouverture sur le monde de plus en plus en rare au sein du rap français.

« Vamonos » a été enregistré avec Alpha Wann, dont tu teasais la présence il y a quelques semaines. Comment est née cette collaboration ?
Avec Alpha, il y a un respect mutuel : il aime bien mes mélodies, et moi je suis très impressionné par ses changements de flow et ses placements de voix. Aussi, j’ai beaucoup de respect pour sa façon d’avancer sans concession. Là, son texte est vraiment centré sur la dureté du monde extérieur, et sur le fait que c’est à nous de décider si on veut regarder la réalité en face ou pas. C’est brutal comme texte, surtout au sein d’une époque où, comme je te le disais, le rap s’est recentré sur l’individu. Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que les rappeurs portent de moins en moins un regard sur le monde.

Je crois savoir que ta partie sur « Vamonos » a été écrite il y a un moment, non ?
En fait, une partie du texte date d’il y a quatre ou cinq ans. J’ai plein de dossiers sur Logic Pro, dont un qui s’appelait « Mieux vaut ne pas regarder (ne pas supprimer, à garder peut-être pour un album) ». Du coup, je n’ai jamais supprimé ce fichier, et j’ai fini par y repenser au moment d’écrire ma partie.

Tu dis avoir voulu écrire des morceaux centrés sur les autres plutôt que sur toi. On retrouve malgré tout quelque chose d’assez torturé dans Trinity, non ? Ne serait-ce que dans tes textes ou dans la façon dont tu traites ta voix…
Sur .RAW-Z, je me suis trouvé dans le côté mélancolique, j’ai appris à aimer cette couleur. Je tenais à l’explorer davantage, mais je voulais quelque chose d’un peu moins rappé, au sens où le projet précédent était très rap dans l’interprétation. Pour revenir à ta question, je pense que cette mélancolie résulte de mon parcours. J’ai la chance d’être attendu par un certain nombre de gens, mais je ne fais pas non plus partie de ces artistes qui ont tout pété dès le premier single. Du coup, j’ai l’impression de faire partie des anges déchus. Mais je ne suis pas le seul hein. Quand tu écoutes « Le monde ou rien » de PNL, c’est exactement ça, tu sens le côté torturé des gars.

On n’a pas encore parlé de la pochette de Trinity, qui fait penser à celle de Yeezus. Kanye West, c’est une référence que tu avais en tête ?
Que ce soit pour cette pochette ou « Megatron », le premier single, il y a une volonté de faire un clin d’œil à cet album de Kanye West, qui n’a pas beaucoup marché à sa sortie – à l’échelle de Kanye, je veux dire. Moi-même, ce n’est pas l’album que j’écoute le plus, mais c’est un disque où il a osé proposer quelque chose de radical. Le problème, c’est que j’ai déjà vu des commentaires comme quoi j’avais pompé tout mon concept à Kanye. Ça me soule, j’ai l’impression que les gens ne savent pas différencier l’hommage de la copie. Pourtant, à ce que je sache, Kanye n’a pas été le premier à utiliser un rythme ternaire dans le hip-hop. Pareil pour la pochette, qui peut certes faire penser à celle de Yeezus, mais qui ressemble surtout à une disquette. Dans l’idée, une fois de plus, de faire référence au logiciel, à l’univers des machines.

En 2013, sur « Roulette Russe », tu disais que toute la France allait écouter ton premier EP. Tu penses que ce sera enfin le cas avec Trinity ?
Quand je disais ça, j’étais con. J’avais 18-19 ans, je connaissais à peine l’industrie et peut-être que je voulais flamber. Il y avait une belle naïveté dans ce propos, mais beaucoup de choses ont changé entre-temps. Désormais, le fait d’être écouté par tout le monde m’importe peu. Tout ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment l’album va survivre avec le temps. Bien sûr, j’aimerais que le plus de gens possible l’écoutent, mais je sais que Trinity ne concernera pas toute la France. Et ce n’est pas grave : je sais que j’ai fait du mieux que je pouvais.

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