Hervé : « Mon premier album, c’est la photographie d’un fantasme »

Article publié le 19 novembre 2020

Texte : Maxime Delcourt. Photo : Romain Sellier.

Après son premier album Hyper sorti le 19 juin dernier, qui orchestre les noces de la pop française avec la scène musicale de Madchester, Hervé a dévoilé une session live à l’Olympia lundi 16 novembre, le jour où devait initialement se tenir son premier concert (qui affichait complet) dans cette salle mythique, finalement reporté en raison du contexte sanitaire actuel. Rencontre.

Les choses se sont accélérées récemment pour Hervé, qui avait passé le début des années 2010 à tricoter des productions électroniques au sein de Postaal, et s’était fait un peu oublier jusqu’à la sortie de ses premiers morceaux en solitaire, toujours aussi dansants, mais plus pop, plus mélancoliques également. À tel point que le Parisien a fini par taper dans l’œil du label Initial (Eddy de Pretto, Angèle, Clara Luciani, Columbine), assurer les premières parties de quelques grandes figures de la chanson française actuelle (Juliette Armanet), écrire pour Johnny Halliday et attirer l’attention des médias, qui voient déjà en lui un trait d’union entre Étienne Daho et Primal Scream, Alain Bashung et la French Touch.
ANTIDOTE : Ces derniers mois, tu as donné un certain nombre d’interviews dans les médias. La presse, ça a toujours été quelque chose d’important pour toi ?
HERVÉ : Il faut savoir que j’ai vraiment grandi avec des magazines autour de moi. J’achetais Rap Mag, ce genre de choses. La presse a donc toujours été là, et j’ai toujours été à la recherche de nouvelles musiques, que ce soit via des blogs, des émissions spécialisées ou des radios comme Nova ou Skyrock. Plus tard, une fois au lycée, je me suis connecté aux musiques électroniques de Détroit grâce à des radios disponibles sur le web. Je suis très curieux et j’ai grandi au sein d’une époque qui offre tellement de médiums pour découvrir en permanence de nouvelles musiques que je ne suis jamais réellement rassasié. Tu sais, je suis le genre de mec qui peut shazamer un titre aussi bien au supermarché qu’à l’écoute d’un podcast hyper pointu.
D’un point de vue personnel, qu’est-ce que ça t’a apporté de répondre à autant de sollicitations médiatiques ?
Disons que c’était pour moi un moyen de voir des gens en vrai. L’album est sorti peu de temps après le premier confinement, c’était une sorte de bouffée d’air. Étant donné que ce n’était pas possible de se confronter au public, c’était pour moi un moyen de parler de ma musique avec des gens, de défendre ce disque coûte que coûte.
Tout de même, ça ne te fait pas peur de faire le jeu de médias qui, on le sait, pourraient moins s’intéresser à toi au moment du second album ?
Non, je ne pense pas à ce genre de possibilités. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’on ne maîtrise pas grand-chose avec la musique. Quand je me mets derrière mes instruments, je ne me dis pas que je vais faire un tube. La musique, c’est tellement subjectif, versatile, c’est impossible à maîtriser. La preuve : il y a des tonnes de musiques qui font des millions de vues alors qu’elles ne sont pas appréciées ou soutenues par les médias. Et puis ce n’est pas parce que mon deuxième album est critiqué que je vais m’arrêter pour autant. Je n’ai jamais fait de la musique pour être au top des charts. Si j’avais voulu la première place, oui, j’aurais ce stress, celui d’être le chanteur du moment, d’être rattaché en permanence à une période. Mais ce n’est pas le cas. D’ailleurs, je ne peux même pas parler de succès me concernant. Je vis normalement, toujours dans mon petit appartement. Je suis juste heureux que les gens apprécient ce que je fais.

Tu es du genre à lire les commentaires en dessous de tes clips ?
Non, je me coupe surtout de tous ces retours, qu’ils soient élogieux ou non. Je suis dans une sorte d’introspection, je n’ai pas envie de lire le message de quelqu’un qui me dirait ce qu’il aurait fait ou non à ma place. Je fonce, point. C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a des accents « bashungiens » dans ma musique. C’est comme ça, c’est mon éducation musicale, ça finit par ressortir. Si j’écoutais ceux qui me conseillent d’aborder un morceau de telle ou telle façon, je perdrais toute la liberté et l’essence de ce pourquoi je fais ce métier. Ce serait comme tourner le dos à tout ce que je souhaite entreprendre. Et puis si quelqu’un n’aime pas, c’est très sain. Heureusement que j’ai des commentaires négatifs, l’inverse serait inquiétant.
Ce qui est intéressant dans ta musique, c’est qu’elle est très dynamique, très rythmée.
Quand j’ai commencé à produire de la musique électronique, avec Postaal, par exemple, je m’amusais à faire des jingles dans les intros. On était dans la voiture, on s’imaginait passer à la radio et on aimait ça. La voiture est restée un lieu important, c’est là que je valide tous les morceaux. Un peu comme si je voulais qu’ils sonnent illico, qu’il se passe rapidement quelque chose à leur écoute. Quant à Hyper, je souhaitais un disque court et dynamique. Non pas que je n’aime pas les balades, je pense même que c’est le graal pour un musicien que de réussir à composer une balade, mais je voulais vraiment un disque assez dansant. Non seulement, ça me permet l’impudeur dans certains textes, dans le sens où le propos mélancolique de mes paroles n’est pas aussi frontal que sur une mélodie au BPM ralenti, mais ça permet également d’avoir des morceaux taillés pour la scène. Les concerts, j’ai commencé à les apprécier uniquement quand je me suis mis à danser, il me fallait donc des chansons qui puissent m’y encourager une fois face au public.
Ça te fait quoi aujourd’hui de savoir que certaines personnes s’approprient tes morceaux, en font la bande-son d’évènements qu’ils ont connus ?
Quand la musique rentre dans la vie des gens, c’est le saint-graal. Il se passe tellement de choses dans la vie que c’est une réelle chance de voir un de ses morceaux saisir un de ces instants et rencontrer un véritable écho chez certaines personnes. C’est incroyable, c’est la meilleure des récompenses.
Même si l’album suscite de jolis retours, tu es encore ce que l’on qualifie « un artiste en développement ». On se confronte à quelle réalité aujourd’hui quand on est dans cette situation ? C’est facile de produire, publier et promouvoir ses projets ?
À l’heure actuelle, il n’y a pas de festivals et très peu de concerts, donc c’est une sale période pour un artiste comme moi, en développement comme tu dis. Après, ma chance, c’est d’être bien entouré, avec des médias qui réagissent avec positivité à ma musique comme on le disait tout à l’heure, mais aussi d’avoir toujours composé avec très peu. À l’époque de Postaal, déjà, je m’occupais de la production, des visuels, je me déplaçais en scout avec mon matos, etc. J’ai une nature assez débrouillarde.
Un peu plus de confort et de certitudes, ça ne te fait pas rêver ?
Très honnêtement, si tu m’offrais un mois dans un gros studio, je n’irais pas. Je n’ai pas besoin du faste de ces structures. Pareil pour la scène : j’étais seul pendant un an et demi, désormais j’ai deux musiciens pour m’accompagner et donner un peu de consistance à mes morceaux, et ça me convient parfaitement. Pas besoin de plus. Il faut savoir faire avec ce que l’on a. Pour mes clips, par exemple, j’ai des idées en tête, mais je sais aussi que Spielberg ne pas venir filmer « Addenda », donc j’avance à l’instinct, toujours prêt à rebondir sur une idée. L’époque me le permet : aujourd’hui, tout est possible, les caméras ne coûtent pas très chères. C’est un peu à l’image de ce que dit Orelsan dans « Notes pour trop tard » : « Si tu veux faire un film, t’as juste besoin d’un truc qui filme ».

À propos des clips, j’ai l’impression que tu accordes une grande importance à ton image. Tu es du genre à tout contrôler sur le plateau de tournage ?
Non, c’est tout l’inverse [Rires]. Je ne suis pas du tout un control-freak concernant mes clips, contrairement à la musique, qui est mon véritable métier. Là, je fais confiance au réalisateur et au monteur, j’aime avoir leur proposition. Je n’ai pas de recul, pas de personnage en tête, donc je fais ce que l’on me demande. De toute façon, si ce n’est pas à mon goût, ça ne sortira pas, mais ce n’est pas mon métier de jouer, donc j’y vais à l’instinct.
Plusieurs morceaux de Hyper ont tout de même été clippés. C’est un médium que tu sembles apprécier…
Je ne me force à rien. Je suis un chanteur avant tout, donc je ne cherche pas à clipper simplement pour clipper. Même si le morceau est bon, ce n’est pas une obligation – il y a d’ailleurs un sacré nombre de tubes qui n’ont jamais eu le droit à leur déclinaison visuelle. Si ça m’excite de faire beaucoup de clips, tant mieux, je fonce, sinon, je me contente du minimum.
L’image que tu renvoies, sur les réseaux, dans les clips, etc., c’est quelque chose auquel tu prêtes une attention particulière ?
Aujourd’hui, les artistes se marketent sur les réseaux, mais il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège de ce genre de démarche. Le danger, ce serait de devenir un clown, de se perdre dans un personnage. C’est pour ça que j’ai toujours admiré les Daft Punk, ils ont tout compris à l’entertainment, notamment dans cette façon de se mettre en scène tout en pouvant vivre une vie normale en parallèle. Peut-être que j’aurais dû porter un masque également, je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que je n’apparaîtrai pas forcément dans tous les clips. L’idée, c’est de construire un véritable univers, pas nécessairement d’être toujours au premier plan.
Sur Hyper, au-delà des musiques électroniques, on sent surtout l’influence de musiques extrêmement diverses : l’acid-house, la pop française, le rock et même le rap. C’est voulu ?
Hyper, c’est le disque d’un gars qui a écouté beaucoup de musiques, c’est le produit de l’environnement dans lequel j’ai grandi. C’est comme la photographie d’un fantasme. Il y a à la fois l’ADN de mes parents dedans, mais aussi les traces d’un terreau musical dans lequel je me suis forgé. Par exemple, la production de « Le premier jour du reste de ma nuit », ça sonne comme du Primal Scream, alors que la basse d’« Addenda » fait penser à la façon dont cet instrument est utilisé dans la French Touch. Je ressemble à ce que j’écoute, et ça me paraît bien normal.
Tu évoques Primal Scream : comment as-tu découvert la scène musicale de Manchester, à laquelle tu fais référence jusque dans la pochette de Hyper, avec cet hommage à l’architecture du club l’Haçienda ?
Ce sont des artistes que j’ai découvert lorsque j’étais en tournée en Angleterre avec Postaal. Happy Mondays, New Order, The Smiths ou encore Primal Scream, ce sont des artistes que l’on connaît peu en France. Ensuite, via ces groupes, j’ai découvert la jungle, la drum’n’bass, les influences jamaïcaines au sein des musiques anglaises, etc. J’ai alors compris que j’étais passé pendant des années à côté de tubes internationaux.
Un de tes morceaux s’appelle « La peur des mots ». Tu as mis longtemps à apprivoiser ton écriture, à comprendre que tu pouvais t’essayer au français ?
Je m’étais déjà essayé à l’écriture en français avec Postaal, notamment sur « (Taking My) Freedom » et « Enfants du siècle ». Très vite, j’ai eu envie de prolonger ces expériences, tout en gardant mon processus : poser les bases de la mélodie, faire du yaourt et ensuite me mettre à écrire. Parfois, des mots apparaissent d’eux-mêmes et s’imposent comme une évidence. D’ailleurs, j’ai dû mal à écrire sur des thèmes, ce qui explique sans doute pourquoi j’aime autant les artistes que l’on ne comprend pas forcément. Moi-même, j’ai parfois du mal à capter ce que je veux dire sur le moment, le sens réel ne m’apparaît que quatre ou cinq mois plus tard. Peut-être parce que je cherche constamment le beau mot, la belle métaphore, ce qui signifie que je suis capable de me prendre la tête sur un couplet-refrain pendant quatre jours.

Par instants, il y a une certaine forme d’écriture rap dans tes textes, notamment dans cette façon de faire des clins d’œil à d’autres univers. Un peu comme lorsque tu chantes « Comment qu’on fait, comment qu’on soigne », qui fait immédiatement penser à la diction de Bashung…
Je ne m’étais jamais fait la réflexion mais il y a un peu de ça, c’est vrai. Sans doute parce que j’ai écouté beaucoup de rap français. J’ai grandi avec des émissions comme Planète Rap et Couvre feu sur Skyrock. Et puis j’ai toujours kiffé les titres introspectifs de six minutes, les morceaux dark à la Salif ou à la Lino, même si je suis arrivé dans le rap via les tubes de 113 et de Sniper. Du coup, quand j’écris sur des thèmes personnels, je sais ce qui existe déjà dans le paysage musical et le niveau que je vais devoir atteindre.
En fait, Hyper est un disque de fan ?
Oui, c’est sûr ! Mais c’est aussi l’album d’un passionné d’écriture. Il faut savoir que je me suis mis à chanter parce que j’écrivais. Pas l’inverse.

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