Abra et la descendance d’Aaliyah

Article publié le 23 octobre 2016

Texte : Alice Pfeiffer
Photo: courtesy of Abra

Une génération de chanteuses s’inscrit dans la descendance hybride et émancipatrice de la chanteuse disparue, revue avec un œil 3.0 et explosant les frontières.

« The Duchess of Darkwave » : voilà comment la chanteuse Abra se fait appeler sur les réseaux sociaux. Une appellation mi-Louis XIV, mi-Bauhaus, qui éclate les catégories pré-écrites. Ses chansons confrontent romantisme sombre et hommages à Aaliyah; sa féminité remixe symboles hypra-sexués et touches tomboy flamboyantes; sa culture post-internet épouse une production faite maison. Le tout, pour marquer un refus «de rentrer dans les clichés de ce que devrait être une musicienne noire aujourd’hui» dit-elle. Ainsi, des notes citant les débuts de la chanteuse disparue sont relues par un prisme lo-fi et teinté de house des premières heures – se délestant ainsi de stéréotypes cloisonnants.

De Abra, on ne connaît que ce qu’elle laisse à voir : son vrai nom, son âge et son orientation sexuelle ne regardent personne. Quant à sa vie, elle en fait un récit bref : elle nait à Londres et déménage âgée de huit ans dans la banlieue d’Atlanta. Avec son épais accent anglais, elle ne se sent rentrer dans aucune case; elle se refugie dans les films d’horreur, des voyages en cyberespace, et la musique qu’elle crée dans un placard de sa chambre devenu son studio d’enregistrement. Aujourd’hui, la mode comme la musique applaudissent cette jeune femme forte de ses différences.

Récemment invitée à donner un concert privé pour la maison de luxe Chloé, elle apparaissait, sans peur ni bravade, devant un public restreint, en salopette en cuir, cheveux platines et anneau à travers le septum, avec comme seule arme un micro et un laptop. La performance était intimiste et célébrait chaque nano-imperfection – comme pour rappeler que le live est un de seuls endroits de rassemblements humains à l’heure de la grande dématérialisation d’internet.

Abra offrait une performance à Paris lors de l’ouverture de la nouvelle boutique Chloé au numéro 50 de l’avenue Montaigne.

« Abra est une vrai déclaration d’indépendance: avec sa connaissance et sa liberté dans la production, elle est à la fois à l’avant et à l’arrière du décors, et sort ainsi du machisme de la maison de disque, pour montrer que c’est elle qui mène la barque », dit Michel Gaubert, illustrateur sonore pour les plus grands noms de la mode, qui remixe le tube Roses de la chanteuse pour le défilé JW Anderson Hiver 2016.

La jeune femme est signée chez Awful Records, maison de disques avant-garde à Atlanta qui représente aussi, dans une philosophie comparable, Tommy Genesis. Cette dernière mêle rap, free-style, références punk, rock, parle ouvertement de sexe, comme dans son hit They Cum They Go (« ils éjaculent, ils partent »).
Dans son look, on découvre le même cassage des clichés: une Harajuku Girl qui écouterait Rammstein et TLC. « Ce look mélangeant masculin (le baggy), féminin (crop top, make up outrageux), streetwear mixé et pièces fortes de créateurs (…) met en avant un son qui remixe les styles sans œillères », dit Violaine Schutz, auteure et journaliste musical.

Dans cette génération, on peut aussi penser à SZA, dont les références passent de Björk à Jamiroquai au Wu Tang Clan; Sevdaliza, hollandaise-iranienne, qui mélange dubstep et pop; à Kelela, qui cite aussi bien Janet Jackson que la naissance de l’électro. Tinashe, fan à la fois de Britney Spears, Sade et de la soul classique. Et, évidemment, FKA Twigs, qui remet à jour le trip-hop revu dans un bain soul – et que la mode admire pour ses tenues afro-futuristes et steam punk.

Toutes ont en commun une approche dite « kitchen-sink », qui mélange sans hiérarchie des éléments et des techniques de toutes origines – précisément ce qui a donné la richesse de la musique de Aaliyah, saluée pour hybridité pionnière. Pour Kelefa Sanneh du New York Times, la force de cette « diva du digital » était d’importer des beats expérimentaux de champs alors rarement associés au R&B. Avec son producteur Timbaland, ils concevaient des sons mêlant instruments vintage remaniés digitalement, touches de techno de Detroit, de house industrielle, de rock et même des bruits naturels, pour une aura inclassifiable et profondément avant-gardiste pour l’époque. Le style de la chanteuse – depuis devenu iconique— accompagnait ce grand métissage des genres : des pantalons baggy masculins et caleçons apparents empruntés aux rappeurs, des crop tops dévoilant des abdos en béton armé, un maquillage sombre virant parfois sur le gothique et des lunettes de soleil ou une grand mèche occultant son visage pour garder une part de mystère et de distance.

Contrairement à Aaliyah, ces enfants de l’ère 2.0 ont une approche beaucoup plus Do-It-Yourself, et une connaissance des outils de productions auto-enseignée sur Internet. Elles refusent de jouer les simples interprètes et fabriquent souvent elles-même, de A à Z, leurs chansons (d’abord dans leurs chambres, encore adolescentes) et leurs premiers clips. Le grand point commun entre cette génération et la diva disparue n’est pas le son lui-même, mais la philosophie et le message quasi-politique qui en découle: une approche pan-culturelle à la créativité. Elles chamboulent, à leur façon, les limitations des catégorie pré-écrites, et se différentient par leurs intersections singulières des styles – et par conséquents de genres. Elles rejetent tout stéréotype musical mais aussi sexués et racial – les trois étant souvent intimement liés. Ces jeunes femmes ne sont pas One in a Million mais une petite poignée – abatant les carcans normatifs, beat après beat. Et promettent un avenir plus hybride, plus émancipé, comme l’aurait voulu Aaliyah.

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