Pourquoi la musique 80’s s’impose dans la scène club berlinoise

Article publié le 13 octobre 2022

Texte : François Brulé. Photo : Pablo Bozzi, par Arnaud Ele.

Ils occupent de plus en plus de place dans les clubs techno berlinois depuis leur réouverture. Les genres musicaux des eighties, de l’italo-disco à la new wave, sont à nouveau sur le devant de la scène musicale, couplés à un come-back de looks vintage également inspirés par les années 80. Rencontre avec les acteurs de ce revival.

« La techno, la new wave et l’italo-disco sont intimement liés ! ». Pour Michel Amato, aka The Hacker, cette connexion semble « évidente ». En décembre 2016, le DJ et producteur grenoblois signait un set spécial italo-disco à l’occasion du festival Capsule en Bretagne. Un peu surpris par la demande à l’époque, il n’en restait pas moins convaincu par le potentiel de ce genre musical qu’il affectionne tant : « Au début, l’italo c’était une niche. Désormais, il y a un revival tous les cinq ans. »
Ce renouveau, la scène club berlinoise baigne dedans depuis plusieurs mois. Même s’ils existent depuis les 80’s, l’italo et la new wave occupent de plus en plus de place dans les clubs de la capitale allemande. Aux côtés de la (très prometteuse) scène UK électro breaké et trance, la new wave, l’italo et la darkwave issus des années 80 rassemblent une communauté qui souffle un vent de renouveau sur la scène techno berlinoise vieillissante. Parfois originaires d’horizons musicaux extérieurs à ce dernier, les artistes qui prennent part à ce mouvement sont de plus en plus soutenus par les labels et les clubs de la sphère électronique. Pablo Bozzi, Curses, Younger Than Me, Perel, June ou encore le duo Local Suicide : ces noms vous ne parlent peut-être pas tous, mais sont pourtant désormais on ne peut plus présents sur les line ups des clubs.

Luca Venezia, aka Curses : « Jouer en live à 3h du matin en club, ça fonctionne parfaitement ! Ça marche d’ailleurs dans les deux sens, à tel point que les techno kids finissent par aller voir Boy Harscher en concert ! »

Solo ou en groupe, avec Y2C ou Dame Bonnet, Luca Venezia, aka Curses, se réjouit d’être booké par des clubs : « Avant de produire de la musique électronique, je jouais de la guitare dans des groupes de post-punk et de goth rock. Naturellement, en démarrant le DJing, j’ai eu envie d’amener mes racines sur scène, confie l’artiste italo-américain. C’est excitant de jouer avec les deux mondes. La combinaison entre performance live et club techno unit les deux scènes. Jouer en live à 3h du matin en club, ça fonctionne parfaitement ! Ça marche d’ailleurs dans les deux sens, à tel point que les techno kids finissent par aller voir Boy Harscher en concert ! » Déménager à Berlin en 2015 a permis à Luca de s’affirmer musicalement aux côtés d’artistes tel·le·s que Jennifer Cardini, Pablo Bozzi, Phase Fatale, The Brvtalist et bien d’autres encore. « Nous produisons cette musique depuis des années et la pandémie nous a amené·e·s à créer des ponts et à travailler ensemble, détaille le natif de New York. Là-bas, je me sentais perdu. En venant à Berlin, j’ai trouvé beaucoup d’ami·e·s produisant un son similaire au mien. Berlin m’a appris à ne pas faire de sacrifices musicaux. C’était honnête ! Puis, après avoir bougé, j’ai repéré des gens faisant la même chose à New York et Miami. »

Luca Venezia, alias Curses, photographié par Caroline Bonarde.
En parallèle, le DJ et producteur Pablo Bozzi forge ce que ses proches nomment avec humour « l’italo bozzi music » : un son hybride aux frontières de l’italo, de l’EBM et de la trance des nineties. Même si son projet résonne de façon moderne, sa culture musicale est notamment ancrée dans les années 80. « New Order reste la référence en ce qui concerne la rencontre entre techno et synth wave. À Berlin, ça a toujours été présent dans les clubs, même s’il est vrai que cette vibe new wave est particulièrement mise en avant depuis quelques mois », remarque celui qu’on peut considérer comme l’une des figures phares du genre à l’heure actuelle. Après avoir déménagé dans la capitale en 2015 pour se rapprocher de Thomas Chalandon, son ami avec qui il forme le duo Imperial Black Unit, Pablo Bozzi s’est finalement retrouvé à développer davantage son projet solo. « Le virage s’est enclenché naturellement, sans aucune stratégie. J’ai toujours eu un background italo et le trigger a eu lieu lorsque j’ai commencé à produire avec Kendal à Toulouse, se souvient le jeune homme originaire de la Ville rose. J’ai aussi puisé dans pas mal de rencontres inspirantes à Berlin. Et le fait de voir un engouement se créer m’a poussé à continuer. »

Un style musical incarné vestimentairement

Aujourd’hui, qu’il tourne avec son projet INFRAVISION ou en tant que Pablo Bozzi, l’artiste français ne cesse de piocher dans les eighties pour créer une musique contemporaine hybride. Une période qui inspire également le style vestimentaire arboré par de nombreux·ses aficionado·a·s de cette décennie musicale, dont le sien. « La mode sera toujours cyclique. Depuis quelques années, l’influence 80’s et 90’s revient un peu partout et la corrélation avec la musique m’a toujours intéressée », confie Pablo Bozzi, qui travaille également en tant que curateur musical pour la marque Egon Lab. Lors de la dernière Fashion Week homme de Paris, le DJ toulousain a d’ailleurs dévoilé un morceau inédit à l’occasion du défilé de la marque française au Palais de Tokyo. Un live sublimé par « une voix à la Kate Bush », signée Soso Zelda.

« Depuis plusieurs mois, les santiags et les chemises eighties remplacent doucement les outfits noirs unis du DJ berlinois classique. »

« Quand tu combines la musique avec la mode, cette dernière doit faire écho au son, estime Luca Venezia. C’est ce que produit cette nostalgie des années 80. Pendant que je jouais, un membre du public m’a dit une fois : “T’es habillé comme ta musique sonne !”. Dans cette scène, tout le monde revendique un look unique en piochant des références 80’s mixées avec des vestes en cuir typiques de la scène goth rock, des t-shirts bizarres surdimensionnés, etc. Ça rend la scène plus intéressante. » Il n’y a qu’à observer les looks adoptés par l’artiste italo-américain sur scène pour comprendre son discours. Les cheveux longs plaqués en arrière, Luca n’a jamais eu peur de matcher un survêtement de sport avec une paire de boots en cuir. Depuis plusieurs mois, les santiags et les chemises eighties remplacent doucement les outfits noirs unis du DJ berlinois classique. « La musique et l’esthétique visuelle ont toujours marché main dans la main. Cette dernière joue d’ailleurs un rôle de plus en plus fort de nos jours. Les artworks et les vidéos sont importants, donc la façon dont tu t’habilles l’est d’autant plus. C’est même crucial », ajoute Luca Venezia.

« La scène veut davantage de romance »

Quand on leur demande les raisons d’un tel timing pour ce renouveau 80’s, Pablo Bozzi, Luca Venezia sont unanimes. Selon eux, avec la pandémie, les besoins du public ont changé. « Mon projet perso a pris de l’ampleur pendant le Covid, se remémore l’artiste français. La corrélation est évidente. Si t’es enfermé chez toi pendant deux ans et que tu n’écoutes que de la musique sombre, tu finis par déprimer. Puis en opérant la transition de l’EBM à ce que je produis maintenant, j’ai traversé une période de doute, car je me disais que j’allais perdre mon public. Finalement, cela a suivi, et c’est en fait assez logique car ce sont des genres créés dans les mêmes années, dans lesquels on retrouve souvent les mêmes éléments : basslines, snares, mélodies, etc. Pleins de fans de musique indus adorent secrètement l’italo hyper cheesy. Ce côté nostalgique fait du bien à tout le monde. » Luca enchaîne : « Sûrement saoulée de cette techno redondante à 140 BPM, la scène veut davantage de romance et de mélancolie. Vu à quel point la situation qu’on a traversée a été difficile, tout le monde a recherché de la passion et une dimension mélodique dans la musique qui passait en clubs. » D’où son envie de proposer du live instrumental au sein de ces espaces, de ramener quelque chose de plus chaleureux. « On a été privés d’interactions sociales pendant tout ce temps, un besoin d’éléments humains en club s’est fait ressentir », constate l’artiste italo-américain.

L’autre question concerne le théâtre du renouveau de cette tendance : pourquoi spécifiquement Berlin ? Une évidence pour Pablo Bozzi. « C’est la ville de la synth wave et de la new wave, précise-t-il. Les groupes de référence y sont tous passés, profitant du vent de liberté après la chute du mur. Et Berlin, plus que n’importe quel autre endroit, a gardé cet esprit de liberté. Beaucoup d’artistes de la scène sont basé·e·s ici. C’est lié à l’histoire et à la culture de ces genres musicaux. C’est comme un retour aux sources. »
Se retrouvant régulièrement sur les programmations des grands clubs techno berlinois, Pablo Bozzi, Luca Venezia et leurs comparses s’autoriseront toujours à placer un classique new wave au milieu d’un set au Berghain. « Ce côté nostalgique a toujours été présent car cette culture est ancrée, mais depuis peu, il revient vraiment à fond, note Pablo Bozzi. Ça fait du bien à tout le monde ! »

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