Travailler dans la mode rend-il fou ?

Article publié le 9 janvier 2017

Texte : Paola Tuzzi
Photo : Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom Issue hiver 2016-2017.
Polina Oganicheva @ Supreme Management.
Sweatshirt brodé de fils orange, Acne Studios.
Réalisation : Yann Weber. Casting : Beth Dubin. Coiffure : Gilles Degivry. Maquillage : Satoko Wanatabe.

Pression, rythme effréné et vie privée occultée : la mode a ses raisons que la raison n’a pas. Entre burn-out refoulé et vocation assumée, anatomie d’une industrie survoltée.

Octobre 2015, le couperet tombe. Quelques jours après Raf Simons chez Dior, Alber Elbaz quitte, du jour au lendemain, la maison Lanvin, au terme de quatorze années passées à la faire briller. Derrière ces départs soudains, des bisbilles contractuelles, des mésententes hiérarchiques, mais pas seulement. En off ou à la tribune de soirées mondaines, les deux couturiers balancent sans détour : tyrannisés par les lois du marketing, de la nouveauté reine et du buzz 3.0, les directeurs artistiques seraient aujourd’hui moins des créatifs que des machines à générer du chiffre d’affaires. Certains créateurs dénoncent une industrie en excès de vitesse qui ne leur laisse plus le temps de créer, de penser, ni même de dormir. “Est-ce que ce système marche ? Techniquement oui. Émotionnellement, pas pour moi”, lança Raf Simons à Cathy Horyn lors d’un entretien paru dans System Magazine.

BURN-OUT ET LEXO

Commentés, approuvés ou critiqués, ces propos font alors l’effet d’une bombe, levant le voile sur une réalité trop longtemps étouffée en dépit des précédents tragiques de McQueen et Galliano. Au-delà du prestige et du salaire à cinq zéros, les designers seraient littéralement au bord de la dépression nerveuse et survivraient à dose non homéopathique de Lexo. Selon une étude du Natural Neuroscience Journal publiée dans le Telegraph, les esprits créatifs auraient d’ailleurs 25% plus de chances d’être touchés par une maladie mentale, dépression inclus. Une probabilité que l’infernal triptyque – charge de travail illimitée, temporalité compressée et stress exacerbé – rend irrésistiblement plus forte. “Un jour, quand j’étais assistante dans un magazine, je me suis littéralement effondrée alors qu’on me demandait tout simplement un matin comment j’allais. En l’occurrence, je n’avais pas dormi depuis 3 jours. J’ai fait une dépression nerveuse”, raconte Estelle*, aujourd’hui rédactrice de mode attitrée dans un mensuel féminin.

Alexander McQueen et Isabella Blow par David LaChapelle (1996)

Tout va très vite et surtout de plus en plus vite. Tous les jours, il y a de nouvelles pré-collections à digérer, de nouvelles égéries nommées, de nouveaux jeunes créateurs à connaître, de nouveaux it-bags à célébrer”, pointe du doigt Sasha*, journaliste mode qui pointe du doigt un système en excès de vitesse, mais pas seulement.

VIE PRIVÉE / VIE PUBLIQUE

Cette spirale serait également dopée par le torrent de posts Instagram qui inondent les flux des professionnels de la mode, transformant la moindre pièce en must-have, chaque défilé en un événement inratable ou chaque “new face” en un nouveau compte à minutieusement scroller, quitte à frôler la tendinite aggravée. Et si la fashion sphère s’est à ce point entichée du réseau social californien, c’est aussi qu’ils tendent tous deux à une hybridation croissante des sphères privées et publiques, exacerbant alors un devoir de représentation devenu légion.

Beaucoup de marques m’ont mis la pression pour que je change le nom de mon Instagram et que je le mette à mon nom. En vrai, j’ai pas envie de me prendre la tête avec ça. Je veux que ça reste ma vie, mes potes”, expliquait Camille Rowe en septembre dernier qui publie sous le pseudo « FingerMonkey ».

Summer 2006, over 10 years of the most fun with you. HBD @jujubeanss 💕💕💕 I love your crazy ass

Une photo publiée par Camille Rowe -Bel (@fingermonkey) le

Et pourtant, difficile pour les aspirants supermodels de se passer d’une vie 3.0 ultra-documentée tant leur compte Instagram fait aujourd’hui office de CV digitalisé. À coups de selfies soigneusement filtrés, ils et elles s’engagent alors dans une quête de la parfaite représentation d’eux-mêmes, tombant parfois dans une obsession quasi-névrotique que stigmatisent beaucoup d’experts en santé mentale.

On pense notamment à l’incontournable Kendall Jenner qui en novembre dernier, quittait soudainement le réseau qui l’avait vu socialement naître. “C’était le premier truc que je regardais en me levant, en me couchant. J’étais devenue trop dépendante”, avait-elle expliqué à Ellen De Generes lors de l’une de ses émissions.

Photo : Ren Hang pour Magazine Antidote : The Freedom Issue hiver 2016-2017.
Amalie Moosgaard et Cécilie Moosgaard @ Next Models.
Vestes et shorts en maille lurex, Missoni. Pantalon en vinyle argenté, Julien David.
Réalisation : Belén Casadevall. Casting : Beth Dubin. Coiffure : Hélène Bidard. Maquillage : Min Kim.

En parallèle, in real life, faire carrière dans la mode implique de participer à tout un tas de mondanités auxquelles il est de bon ton de se montrer au détriment de toute vie privée ou d’une simple nuit de repos bien méritée. “C’est difficile de décliner toutes ses invitations et de dire aux attachés de presse, notamment à ceux qui sont annonceurs, que parfois, on aime aussi boire des verres avec nos amis”, nous explique Kate*, une rédactrice en chef mode ultra-sollicitée qui a su, au fil des années, fixer ses propres limites.

“FASHION IS A PASSION”

C’est vrai que c’est un boulot à plein temps (…) et que c’est compliqué d’avoir une vie à côté. Mais c’est passionnant, j’adore ce que je fais et, du moins pour le moment, je ne me vois pas faire autre chose”, relativise Matthieu, booker pour une agence indépendante qui baby-sitte ses mannequins du matin au soir et du soir au matin.

Une opinion que partage Melissa*, attachée de presse France d’un vaste empire du prêt-à-porter made in USA : “Oui, je bosse pour une boite très exigeante, avec ses bons et ses mauvais côtés, mais c’est en même temps très exaltant. Il se passe toujours quelque chose, il y a toujours des nouveaux projets, je rencontre plein de monde… J’ai pas le temps d’avoir un mec mais je ne vais pas te mentir, je trouve que j’ai énormément de chance de faire ce boulot”, raconte-t-elle non sans humour.

« C’est crevant, souvent très speed, mais franchement qui ne voudrait pas de cette vie ? »

« Mes potes me reprochent souvent de jamais être dispo ou d’être injoignable mais je leur ai clairement fait comprendre que mon travail était ma priorité. J’ai travaillé dur pour en arriver là et je ne compte pas m’arrêter maintenant », ajoute Tom*, responsable merchandising d’une grande marque de luxe française. « Un jour je suis à L.A, la semaine suivante à Bangkok puis à Paris. Je voyage tout le temps. C’est crevant, souvent très speed, mais franchement qui ne voudrait pas de cette vie ? »

Travailler dans la mode, un choix donc, qui relèverait moins du masochisme que d’une véritable vocation dont les appelés embrassent pleinement toutes les conséquences, physiques comme psychologiques.

C’est d’ailleurs le Kaiser incontesté de la mode, Karl Lagerfeld, qui s’était très tôt érigé en porte-drapeau de ce parti pris, n’hésitant pas à prendre délibérément le contre-pied de Raf Simons : « Ce que je déteste le plus, ce sont ces créateurs qui acceptent ces boulots (de directeur artistique ndlr) très bien payés et qui, après, trouvent que la demande est trop forte, ont peur de faire un burn-out… C’est un boulot à plein temps, pas une occupation parmi d’autres”, avait-il expliqué au WWD, avant de préciser : “La mode est un sport maintenant : il faut savoir courir. » Bourdieu n’aurait pas dit mieux.

*Certains noms ont été changés.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

> voir tout

Rencontre avec les photographes de la nouvelle campagne CK One

La campagne one future #ckone rassemble un casting de jeunes Américain·e·s aux profils variés, reflétant toute la diversité des États-Unis, immortalisé·e·s par sept étoiles montantes de la photographie. Antidote s’est entretenu avec deux d’entre elles, dont l’œuvre s’inscrit au croisement de la quête esthétique et de l’activisme : Elliot Ross et Shan Wallace.

Femmes politiques aux États-Unis : les nouveaux habits du pouvoir

Kamala Harris mais aussi Alexandria Ocasio-Cortez et les autres membres du Squad dont elle fait partie, rejointes par de nouvelles élues au Congrès, incarnent une nouvelle idée du soft power vestimentaire. Symboles d’une classe politique recomposée, qui n’a jamais autant compté de femmes afro-américaines et hispaniques dans ses rangs, elles prennent le contrôle sur leur apparence, dictant leurs propres critères de respectabilité et d’empowerment – tout en se distinguant de l’establishment, encore largement dominé par la culture masculine.

À quand un enseignement décolonial de la mode ?

Loin d’être universel, le concept de mode renvoie à une pluralité d’imaginaires, d’esthétiques et de vécus invisibilisés par une histoire coloniale qu’une nouvelle génération appelle aujourd’hui à déconstruire – notamment via l’enseignement.

Découvrez la nouvelle collection d’Antidote automne-hiver 2020/2021

Antidote présente sa nouvelle collection de vêtements, comme toujours genderfree et entièrement vegan.

Pourquoi la mode investit-elle dans l’agriculture régénérative ?

Déconnectée des enjeux de développement durable pendant des années, la mode est poussée à agir par un nombre croissant de consommateur·rice·s qui exigent transparence et responsabilité éthique. L’agriculture régénérative (ou régénératrice), qui permet de préserver la biodiversité des sols et de lutter contre le réchauffement climatique, s’inscrit dès lors de plus en plus au cœur des débats liés à la mode responsable.

Sinéad Burke : « On doit être à la table des décisions »

Activiste et écrivaine irlandaise de 1,05 mètre passionnée de mode et de design, Sinéad Burke milite en faveur d’un monde plus inclusif qui s’adapterait aux besoins de chacun·e. À travers cet entretien, elle revient sur l’importance d’offrir une voix à ceux·celles qui ne sont pas entendu·e·s dans l’espace public, explique pourquoi il est impératif d’intégrer les personnes issues des minorités à la table des décisions et raconte pourquoi sa petite taille fait sa force.

lire la suite

> voir tout

Mode

Intitulée « Gabrielle Chanel, Manifeste de Mode », la rétrospective du Palais Galliera consacrée à Gabrielle Chanel ouvre ses portes aujourd’hui et se tiendra jusqu’au 14 mars 2021

Newsletter

Soyez le premier informé de toute l'actualité du magazine Antidote.