Sophie Fontanel : « N’attends pas des autres qu’ils te valident »

Article publié le 13 janvier 2016

Texte : Laurence Vely
Photographe : Nicolas Kuttler

« Quand j’étais jeune et que j’ai vu une photo de John Kennedy avec un pantalon mastic, un pull gris clair et un t-shirt qui en dépassait, l’idée de l’élégance est entrée dans mon cerveau et n’en est plus ressortie. Il faut dire que c’était beau, ces sourdes gammes de couleurs assemblées ensemble ». Quand Sophie Fontanel va puiser dans sa mémoire ses premiers souvenirs de style, elle en parle comme d’histoires d’amour passées. Surnageant au-dessus des diktats froids assénés par les magazines (Do’s and don’t, Comment porter ou ne pas porter…), elle est pour un nombre exponentiel de lectrices la journaliste qui donne envie d’aimer le vêtement. Rédactrice mode anthologique du magazine Elle, Sophie Fontanel a également partagé les plateaux de quelques émissions de télé, et pas les pires, puisqu’on parle de Froufrou et Nulle Part Ailleurs. Elle fut aussi l’une des premières à s’intéresser au digital au moment où les grandes rédactrices dédaignaient encore ce nouveau média (souvenez vous du Blog de Fonelle) et a fait d’Instagram un nouveau terrain de jeu, sur lequel elle s’amuse follement.
Ce 7 janvier a paru son douzième livre, La vocation chez Robert Laffont. Il évoque en parallèle l’histoire de sa famille arménienne, qui a vu dans l’élégance une façon de se hisser socialement, avec sa propre expérience de directrice de la mode, poste auquel elle se trouvera confrontée à un milieu sclérosé par l’argent et le non-sens. Pour Sophie Fontanel, l’élégance se trouve moins sur les pages modes des magazines que dans la rue, dans une exposition de photos, sur un dhoti indien ou dans le plissé d’un uniforme. Son livre s’appelle La vocation, mais aurait aussi bien pu s’intituler La passerelle, tant il dresse un pont entre les deux rives si éloignées, de la mode et du style. Son livre raconte moins un univers de bêtise, de vanité et de mauvaise éducation que l’amour tendre qu’elle porte aux gens qui le composent – des inadaptés sociaux ayant trouvé dans la mode une façon de combler de profondes failles narcissiques. C’est surtout une ode à l’élégance comme façon d’être au monde.
Sophie Fontanel nous a reçu chez elle, dans un appartement à son image : lumineux, doux et joyeux. Nous avons évoqué son livre mais avons surtout digressé, autour de la vie, de la mode, de l’élégance, de notre époque et lui avons demandé d’extirper de son dressing quelques trésors, et de nous raconter leur histoire, de leur donner vie.

Le milieu de la mode

« Le problème de la mode, c’est que c’est un microcosme où tu peux si facilement être méchant et trivial qu’il est bourré de personnes sans aucune éducation. Si les gens savaient ce que coûte vraiment un vêtement à produire, il y aurait une mutinerie. De même, il y a un truc petit bourgeois qui fait que le premier rang est très content d’être au premier rang, comme des notables. Ils sont bouffis d’orgueil sur leur premier rang et ils ne voient plus ce qui est nouveau. Mais c’est trop facile de dénoncer cela et ce n’est pas ce qui m’intéressait dans mon livre car c’est un milieu si vulnérable que je n’aime pas lui taper dessus.

J’évoque dans mon livre les gens de la mode avec prudence et affection. J’ai fondamentalement de la tendresse pour ce métier car il est trop facile à critiquer, ils peuvent être si ridicules. Beaucoup de gens de la mode vivent en dehors de toute réalité. C’est un monde très érotisé, où le vrai orgasme est le look. Il y a beaucoup d’idiots moutonniers et je déteste ceux qui se sentent une supériorité sur les autres car ils sont dans la mode. Car il n’y a pas plus normé que la mode. Mais il y aussi tous ces êtres inadaptés, hypersensibles, ceux qui prennent des heures pour savoir quelle paire de chaussettes mettre le matin… ceux-là, je les adore ».

Directrice de la mode

« C’est un cadeau dingue qu’on m’a fait. On m’a donné pendant un an un poste pour lequel j’étais faite philosophiquement, mais que mécaniquement je ne pouvais pas faire. Pour moi, un magazine féminin devrait avoir le même engagement qualitatif sur le web que sur le papier par exemple. Mais on garde toujours les belles photos, les bons papiers pour les magazines et le tout-venant pour le web. J’ai essayé de faire changer ça, changer, c’était impossible. Quand tu aimes le style, tu trépignes de rajouter un foulard, de couper un jean sur un shooting… mais malheureusement ça existe très peu dans les pages des magazines de mode d’aujourd’hui. La réalité, c’est qu’on essaie de montrer le mieux possible les vêtements des annonceurs qui nous font vivre ».

Le style

« Quand tu travailles dans la mode, il se trouve que quelques temps avant les autres, tu comprends par anticipation, par sensibilité, ce dont ils vont avoir envie bientôt. C’est comme ça. Quand j’ai acheté ce sac banane il y a deux ans, tout le monde se foutait de moi. Et maintenant il est partout.

C’est pour ça que je dis que la mode ne fait plus son travail, car son travail c’est de se demander de quoi on va avoir envie, de décrypter nos pulsions.

J’aime beaucoup les stylistes Camille Bidault Waddington et Camilla Nickerson, des filles qui vont certainement dans des friperies repérer des choses que personne ne voit, qui se mettent à les porter et un jour à créer une mode, aussi simplement que ça. Normalement, c’est ça la mode. Pas ce que tu vois dans les magazines, en tous cas dans les magazines grand public. Car plus le magazine est alternatif, plus la création est libre. Malheureusement les grandes stylistes, au lieu de travailler pour les magazines, travaillent pour les marques, au lieu de créer des concepts pour le média pour lequel elles bossent ».

Le futur

« Ça ne peut que changer. Il y a peut-être quelques rares lecteurs qui feuillettent un journal en regardant religieusement les pubs, mais la plupart des gens les zappent.

Les marques se sont tirées une balle dans le pied en demandant des total looks shootés dans les magazines. On s’est retrouvés à avoir d’un coup un look sur une pub, et dans les pages mode, le même look photographié par un grand photographe. La lectrice ne comprend pas et la marque voit bien que ce n’est pas productif. Donc ça va forcément s’arrêter. Mais entre temps, il va falloir que la pub trouve un endroit pour asséner de manière stable qui elle est. Mais que cet endroit soit le compte Instagram de Rihanna ou un magazine, ce n’est pas encore décidé ».

L’élégance

« Aujourd’hui on peut vraiment opposer la mode et l’élégance. L’autre jour, quelqu’un me demandait qui je trouvais réellement élégant. Je n’arrivais pas à répondre en citant des stars, elles sont toutes endimanchées, recrutées par des marques. En ce moment je suis sur Instagram un compte qui s’appelle Sunu Journal sur la hype africaine, tout est sublime, c’est libre, c’est nonchalant.

Beaucoup de gens ont, comme moi, un rapport amoureux aux habits. C’est normal. Tout le monde sait comme on se sent pourri quand on est mal habillé. Ce qui me fascine, c’est qu’avec tous les conseils de mode que les magazines ont donné, les gens sont toujours habillés en gris. Pourquoi ? Visiblement, les magazines n’arrivent pas à les toucher. Pourquoi veulent-ils s’uniformiser, ne pas qu’on les remarque ? L’élégance amène la distinction et la distinction c’est se distinguer… donc se faire remarquer.

En ce moment il y a une exposition des photos d’Agnès Varda à Cuba à Beaubourg et là tu vois que la révolution cubaine est passée par les habits, comme toutes les révolutions. Les femmes avaient une simplicité libre, raffinée, un esprit Nouvelle Vague érotique. Tu vois toutes ces Cubaines déguisées en créatures de Godart avec des escarpins blancs, des jupes noires et des T-shirts aux manches roulées et elles sont d’une beauté à crever… tout ça sans un radis. Finalement qui est-ce-que je trouve élégant aujourd’hui ? Un cantonnier. Les gens très pauvres peuvent être très élégants. Combien de fois a-t-on vu des clochards dans les défilés ? Marilyn Monroe était très sexy dans ses films mais en réalité elle était très simple et bien plus belle avec des petits pulls et ses pantalons à pinces. C’est inexcusable d’être mal habillé. Mais c’est a toi de déterminer quel est le code. Ce n’est pas forcément quelque chose qui vient de l’extérieur. Moi, par exemple, je décide que mes cheveux blancs c’est beau ».

Les créateurs

« Il n’y a pas d’élégance sans des gens qui font des habits,  qui les pensent. C’est obligatoire.  J’aime beaucoup Felipe Oliveira Baptista car je trouve surprenante sa façon de prendre des survêtements de hip-hop et d’en faire des habits irréprochablement chics. J’adore Jacquemus, car c’est un homme qui a un rêve, il est très poétique dans un milieu qui l’est de moins en moins. Et aussi la marque Vêtement. Demna, le créateur, a réussi à démesurer des vêtements communs et à les transformer en habits les plus luxueux du monde. Le milieu ne voit pas toujours que ces gens sont géniaux. En gros, la mode, qui devrait voir tout avant tout le mode, voit souvent tout après tout le monde. »

Ses conseils

« À de jeunes créateurs, je conseillerais  d’incarner au plus près leur propre marque. Et au maximum, de parler avec de gens de la mode, parce que c’est une petite communauté, où il faut connaître les autres.

À des filles, qui se cherchent, comme j’ai pu longtemps me chercher, je dirais : « N’attends pas des autres qu’ils te valident. C’est à toi de valider, de décider ». J’ai vu beaucoup de filles plus belles que moi moins embellir que moi. »

L’avenir

« Ma mère me disait toujours : « Méfie-toi des rêves parce que souvent, ils se réalisent ». C’est vrai. Quand j’étais ado, je chantais, j’étais auteur-compositeur et j’ai même fait un disque. Je voulais être connue. Depuis quelques années je sens que j’ai un début de notoriété. Des lecteurs m’écrivent, m’arrêtent dans la rue, veulent me rencontrer, même si malheureusement je ne peux pas toujours faute de temps. Je crois que j’ai toujours su que je serais connue. Là j’ai 53 ans et je crois que ça va arriver ».

« Ma famille maternelle vient d’Orient et du côté de mon père, ils ont beaucoup travaillé en Côte d’Ivoire. Là-bas, quand les hommes se font chics, ils s’habillent en clair. On dit que le luxe est tout ce qui s’use et se répare. Le blanc, c’est délicat, ça demande un vrai soin. Ce manteau ne peut donc pas être mon manteau de tous les jours, c’est pour ça que je l’aime ».

« Cette jupe American Apparel à 40 euros, c’est comme un tour de magie. C’est une petite gamine de 14 ans qui m’a donné le tips. Et c’est inusable ».

« Je n’aime pas les petits bijoux. J’aime que tu ne puisses en mettre qu’un seul et que l’effet soit énorme. Quand je regarde ma boîte à bijoux, je n’arrive plus à distinguer ceux qui valent une fortune des petits bijoux à deux euros. Cette ceinture Élie Top est magnifique, mais je préfère la porter en collier »

« J’avais vu il y a longtemps des Paraboot crème sur une photo de Marella Agnelli. Quand j’ai appelé Paraboot, ils m’ont dit qu’ils n’en avaient pas, mais que je pouvais en commander sur-mesure. Et le sur-mesure, c’est le plus gros kif du monde non ? Ça veut dire que personne n’a les mêmes, c’est magique. Ce qui me fascine, c’est que les gens riches pourraient faire ça tout le temps, mais qu’ils ne le font pas ».

« Dans le livre, je raconte comment j’avais fait une boutade à l’assistant de Karl Lagerlfed, plaidant que nous avions un enfant ensemble. Dans la foulée, Karl m’avait fait envoyer un « cartable » pour cet enfant, un sac Chanel très grand… qui se balade maintenant dans ma famille.
Ce n’est pas celui, ci mais je voulais vous le montrer car je le trouve sublime… car il est en jean. Le fait qu’il soit conçu dans un matériau non noble enlève tout le coté statement et bling du sac. Il vieillit assez vite, à cause de sa matière, mais j’ai le désir secret de le rapiécer moi-même, bientôt ».

« C’est la dernière chose que m’ait faite ma mère. Nous avions tellement de rêves que nous avions des envies de choses qui n’existaient pas. Je disais à ma mère que j’aimerais beaucoup une sorte de tailleur en velours rose buvard avec une jupe droite évasée, des poches cousues et surpiquées… On le cherchait partout, sans jamais le trouver.  On a fini par dénicher ce vieux velours sur un marché et elle  l’a cousu elle-même. »

« J’avais un petit sac banane que je trouvais trop petit. J’ai commencé à penser que ce serait génial d’avoir un sac banane Vuitton. Je l’ai découpé moi-même, je l’ai cousu. Rien ne me plaît plus qu’un truc que j’ai customisé. Tu vois, je suis définitivement perdue pour la cause de la mode ».

L’instagram de Sophie Fontanel : www.instagram.com/sophiefontanel

La vocation, de Sophie Fontanel
Editions Robert Laffont
336 pages, 19 euros.

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