Qui est Willi Dorner, l’artiste de rue derrière la campagne Jacquemus ?

Article publié le 21 septembre 2016

Texte : Jessica Michault
Photos : campagne JACQUEMUS automne-hiver 2016 par David Luraschi

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Depuis 10 ans, cet artiste autrichien fait voyager ses performances autour du monde. Imbriqués sur un banc, entassés dans une porte ou coincés derrière des panneaux de signalisation, les corps que dispose Willi Dorner composent des tableaux urbains éphémères et impressionnants. Cet automne, il signe pour Jacquemus l’une des campagnes les plus intéressantes et novatrices de la saison. Rencontre.

Tout ceux qui l’ont reçue directement dans leur boîte mail ou ont vu les publications du créateur Simon Porte Jacquemus sur son feed Instagram se sont immédiatement demandé qui avait bien pu avoir l’idée de sa campagne automne-hiver 2016.

L’image, qui présente des pièces de l’actuelle collection JACQUEMUS baptisée « La Reconstruction », est composée de mannequins superposés, imbriqués les uns dans les autres, comme pour former une sorte de Tetris vivant. Rien ne se distingue de cet ensemble homogène, fusionné pour formuler une unique déclaration vestimentaire.

Puisque toutes sortes de collaborations semblent avoir lieu aujourd’hui, Simon Porte Jacquemus a découvert en premier lieu les photos du chorégraphe et artiste Willi Dorner sur Internet. Il s’est renseigné via les réseaux sociaux pour savoir qui se cachait derrière ces clichés de gens entassés dans l’entrée d’un immeuble ou enroulés autour d’un tronc d’arbre dans un jardin public, tous vêtus de tenues colorées. Et c’est par hasard qu’une amie de la fille de Dorner est tombée sur l’appel digital de Jacquemus et a permis la rencontre entre ces deux esprits créatifs.

À vrai dire, Willi Dorner, né en Autriche, parcourt le monde depuis 2007 pour assurer des performances de son projet éphémère baptisé « Bodies in Urban Spaces ». Des happenings visuels et viscéraux que l’artiste imagine dans des paysages urbains, et qui, en introduisant des êtres humains dans la trame urbaine de façon inattendue, obligent les témoins de l’installation temporaire à réévaluer leur conception de l’environnement et à le découvrir sous un nouveau jour.

« Nous sommes un collectif, il n’y a donc aucune forme d’invidualité dans cette campagne, et il y a quelque chose de très ludique. J’aime qu’il n’y ait pas de hierarchie chez JACQUEMUS », raconte le créateur à propos de sa volonté de collaborer avec Dorner cette saison.

Bien décidé à en savoir plus, Antidote a retrouvé Willi Dorner pour comprendre ce qui fait vibrer cet artiste singulier.

« Bodies in Urban Spaces », Willi Dorner
Photo : Lisa Rastl

Antidote : Pouvez-vous nous raconter votre collaboration avec Simon sur ce projet ?
Willi Dorner :
Il avait une idée très claire de ce qu’il voulait. Soit une situation qui soit très similaire à ce que l’on fait avec « Bodies in Urban Spaces » et nous avons imaginé deux moments de sculptures différents. L’une était très conséquente, avec plus de mannequins, et l’autre était plus petite. Et nous avons tous les deux aimé la seconde, qui a finalement été choisie comme image principale. Nous avons tout fait dans la même après-midi.

Vous travaillez aujourd’hui sur « Bodies in Urban Spaces » depuis près d’une décennie. Comment cette idée vous est-elle venue à l’esprit ?
Je travaille beaucoup avec le corps et l’espace et la façon que nous avons de percevoir les choses à travers l’espace en général et dans des lieux particuliers également. À l’origine, j’étais invité pour une résidence dans un nouveau building de Vienne avant que ses futurs propriétaires et locataires ne s’y installent. J’ai donc travaillé dans ces appartements vides et l’une des idées était entre autres, de savoir combien de personnes pourraient entrer dans une même baignoire, une même cuisine ou dans un salon. Le Corbusier et le système modulaire, qui est la relation entre l’homme Européen moyen et l’endroit où il vit, m’ont inspiré. C’était cette idée que l’on prenne pour référence un homme européen de taille moyenne afin de définir la hauteur standard d’une porte, la hauteur d’un plafond, la largeur d’une fenêtre et ainsi de suite.

J’ai finalement eu l’opportunité de travailler à l’intérieur d’appartements dans lesquels des gens avaient déjà emménagés. C’est presque un choc pour moi, après avoir travaillé dans ces mêmes appartements quand ils étaient encore vides, de voir combien de gens avaient pu s’y entasser. Alors, cela m’a conduit à regarder dans les espaces intermédiaires, ceux encore vides. Alors j’ai commencé à remplir ces espaces avec des corps.

De gauche à droite : campagne JACQUEMUS automne-hiver 2016 par David Luraschi, « Bodies in Urban Spaces » by Willi Dorner

Remplissez-vous ces espaces avec des corps pour forcer les gens à regarder leur environnement de façon différente ?
Pour leur faire prendre conscience de la taille de l’espace. De la taille de l’espace qu’il nous reste – pour vivre, pour se mouvoir. Mais le moment le plus significatif correspond à l’invitation qui m’a été faite d’aller à Barcelone pour parler de mon travail spécifiquement selon l’endroit où je me trouve. Là-bas, ils m’ont donné carte blanche pour développer un nouveau concept, et c’est là que j’ai transféré cette idée à l’extérieur et j’y ai trouvé d’autres espaces intermédiaires. Puis j’ai réalisé que je voulais vraiment me concentrer sur des espaces marginaux puis le travail est devenu plutôt politique, d’une certaine façon. Rien n’est improvisé. Tout est très organisé et la position de chaque corps est précise et clairement définie.

Comment trouvez-vous les gens qui constituent vos œuvres ? Doivent-ils avoir une caractéristique physique particulière ?
Quand j’ai commencé, je cherchais toujours des danseurs. Puis j’ai réalisé, au fur et à mesure des performances, qu’il serait intéressant d’avoir des escaladeurs, des free runners, des amateurs de Parkour, des gens du cirque aussi. Mais les escaladeurs et ceux du Parkour se sont avérés plutôt compliqués à gérer car ils ont beaucoup de mal à travailler en groupe or la création de ces pièces implique vraiment un travail collectif.

Les gens qui composent votre travail sont toujours habillés de survêtements colorés et leurs visages camouflés par leurs capuches. Comment l’expliquez-vous ?
Les immeubles sont marrons, gris et noirs – beaucoup de couleurs sombres. Et je voulais que l’équipe puisse être vraiment en contraste avec cela. Mais en même temps, ce qui explique les hoodies, c’est le fait que je n’ai pas envie de montrer leur visage. Il y a même des moments où je leur demande d’utiliser leur bras pour cacher encore plus leur visage si c’est possible. Parce que l’identité n’a rien à y faire, c’est un travail autour de l’anonymat. C’est ce que je veux que montrent ces pièces. Nous sommes tous, dans ces grandes aires métropolitaines, des corps anonymes.

Combien de temps dure la performance dans une même position ?
Cela dépend vraiment de la position. Certaines pièces sont vraiment difficiles et ils ne peuvent pas la tenir plus d’une minute. Mais idéalement, ils restent trois à quatre minutes, avant de se diriger vers un autre endroit. Cela dépend aussi du nombre de spectateurs. Cela devient intéressant quand nous attirons vraiment beaucoup de monde. Car les spectateurs bloquent les rues, par exemple, quand un millier de personnes commencent à marcher, ils ne peuvent pas tous marcher sur le trottoir. Ils se déversent dans la rue et deviennent, quelque part, une partie de l’œuvre. Et ils décident de ce qui va se passer. Feu vert ou feu rouge, peu importe quand vous avez autant de gens. Ils s’en chargent. J’aime vraiment quand cela se produit.

À propos du public, quel est la réaction la plus étrange dont vous ayez jamais été témoin lors de l’une de vos performances ?
Certains ont déjà essayé de faire descendre les performeurs. Ou ils s’approchent d’eux pour les toucher de façon très douce car ils ne savent pas s’ils sont vivants, morts, ou si ce sont tout simplement des marionnettes. Mais la première réaction est souvent – « il faut que je prenne une photo ». J’adore quand les gens prennent leur temps et ne s’approchent pas trop des performeurs. Quand ils font un pas en arrière pour avoir un aperçu plus large de la scène, avec l’immeuble et l’aire urbaine autour des corps.

Je sais que vous avez fait voyager « Bodies in Urban Places » tout autour du monde mais y a-t-il un endroit que vous aimeriez encore explorer avec votre travail ? 
J’aimerais l’emmener en Inde. Ça serait vraiment intéressant. La densité de population de ses espaces urbains est tellement grande que ce serait un challenge unique.

« Bodies in Urban Spaces », Willi Dorner
Photo : Lisa Rastl

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