Qui est Stephen Jones, le chapelier de Galliano, Thom Browne et Rihanna ?

Article publié le 14 juillet 2016

Texte : Astrid Faguer
Photo : Thom Browne printemps-été 2017

Chapelier à l’imagination débordante, connu pour ses couvre-chefs à la fois raffinés et excentriques, le créateur britannique Stephen Jones a bâti un véritable empire du chapeau depuis les années quatre-vingt. De Camilla à Rihanna aux couturiers les plus underground, la clientèle disparate de Stephen Jones est toujours au rendez-vous. Un chapelier fou ? Pas si sûr.

Ses modèles représentent des heures de travail. Depuis les années 80 Stephen Jones s’emploie à faire rimer artisanat avec esthétique pointue et déjantée, redonnant ainsi au chapeau, qui avait été un temps délaissé, une vraie dimension mode. Un chapeau signé de la patte de Stephen Jones, c’est tout un poème. Il suffit de se promener dans les rayons de son site internet pour mettre à l’épreuve ses dernières créations concentrées d’humour, de savoir-faire et de raffinement réunies sous les appellations de Miss Jones et Jones Boy. Rapidement, c’est le charme et le flegme tout britannique de Sir Jones qui opèrent.

Du modèle « Bad Hair Day » un turban pour lady mal lunée à l’irrévérencieuse coiffe sobrement baptisée « Sex » qui s’amuse des résilles de Pigalle et des plumes du Lido à porter sur la tête, en passant par « Morning Flight », casquette pour hommes en raphia faussement élimée qui traduit à merveille l’effet d’un jet-lag. Le tout dans un registre très british, en témoigne cette saison le bibi immaculé « Afternoon Tea » ou le chapeau de paille « Chelsea Flower Show » du nom de l’exposition horticole organisée chaque année en mai  par la Royal Horticultural Society  dans le quartier de Chelsea – traduisez qu’il faut être anglais pour connaitre ou y porter un quelconque intérêt. Et quand on lui demande quelles sont ses créations les plus raffinées, les plus drôles ou les plus insolentes – le modiste possède l’ensemble de ces registres dans son chapeau – il nous répond dans l’ordre : « Le chapeau le plus raffiné remonte probablement à l’époque de ma première collaboration avec Jean Paul Gaultier. J’avais créée pour lui des masques en feutre. Le plus drôle, il me semble que je l’ai imaginé pour Suzy Menkes : une tiare illustrant une mini Suzy tricotée. Quant au plus insolent – ils essayent tous de prétendre à ce titre -, j’ai confectionné pour cet hiver un modèle en plume gris, plutôt sage, qui affiche le mot cunty ».

De gauche à droite : Stephen Millinery Jones et Boy George.

Véritable trait d’union entre l’establishment de l’Albion et les courants plus undergound, Stephen Jones distille depuis plus de trente ans sa vision du prêt-à-coiffer romantique et décomplexée – comprenez insolente. Sa clientèle s’étend de Sarah Jessica Parker, Marilyn Manson, Rihanna, Madonna et Mick Jagger à Kate Middleton et autres Princesses d’York. Entre irrévérence et maîtrise protocolaire, Stephen Jones a la création un brin schizophrène. Reste qu’il n’est pas fou pour autant. Et celui qui jouit d’une renommée internationale maitrise aussi bien les codes de l’industrie de la mode que ceux des turfistes du gotha qui fréquentent les courses d’Ascot ou le Kentucky Derby. Et quand on l’interroge pour savoir ce qui réunit ces célébrités aux pedigrees plutôt opposés, le modiste répond avec amusement : «  C’est moi. Je les unis ! ».

Mais entre la famille royale et les podiums, c’est d’abord à la mode que Stephen Jones doit son entrée dans le monde de la chapellerie. C’est au V&A – Victoria and Albert Museum pour les néophytes – que tout commence. Il y découvre « Fashion from 1900–1939 », une exposition qui s’impose comme une révélation et le conduira sur les bancs de la très prestigieuse Saint Martins School, fréquentée par son acolyte Galliano. Au même moment, il goûte aux joies des nuits londoniennes. La Saint Martins School le jour, pour la technique. Les clubs, la nuit, pour développer sans y penser son futur carnet d’adresses et son idée de la mode alternative. Et pour la fête. C’est notamment au Blitz Club de Covent Garden, tenu par Steve Strange le futur chanteur de Visage, que Stephen Jones retrouve la jeunesse londonienne férue de mode et de musique – John Galliano et Boy George en tête (il fera d’ailleurs une apparition dans le clip « Do you really want to hurt me ? » de ce dernier).

De gauche à droite : Christian Dior par John Galliano haute couture automne-hiver 2010,Christian Dior par John Galliano haute couture automne-hiver 2006.

Reste que si l’on ne doit retenir qu’une rencontre dans le parcours de Stephen Jones, c’est bien celle avec John Galliano. Stephen Jones n’a jamais fait défaut à l’excentrique couturier : de l’époque Galliano petit poucet aux périodes fastes avec les géants Givenchy et Christian Dior, sans oublier l’après. A propos de leur collaboration, Galliano dit « Je n’ai pas besoin de dire quoi que ce soit – il lit dans mes pensées. Nous sommes sur la même longueur d’onde, avant que l’un de nous n’ait dit quoi que ce soit. A tel point que finalement il n’y a pas grand-chose à dire. C’est un moment magique. Une histoire d’eye contact. Comme dans un film muet ». En 2011, John Galliano signe d’ailleurs le catalogue d’exposition de « Stephen Jones & the accent of fashion » consacrée au chapelier. Il y explique le rôle du chapeau dans ses collections et s’attarde sur la relation qu’il a tissée avec le modiste depuis des années : « nous sommes tous les deux passionnés par les chapeaux, et son expertise nous permet de réaliser nos rêves les plus fous ».

Au bout du compte, c’est certainement leur passage chez Christian Dior qui laissera le plus de trace. A l’époque, les shows étaient spectaculaires et rien ne semblait impossible. Un jour John Galliano choisissait comme point de départ d’une collection des écuyères de haute-volée ou la demi-mondaine Mitzah Briccard qui hantait les salons de la Maison Dior, et dans la foulée, Stephen Jones proposait des semi hauts-de-forme pour amazones Haute-Couture et des toques ergonomiques léopard à voilettes. Des pièces toujours modernes, mélange de savoir-faire et d’audace. A l’instar de capelines aériennes défiant les lois de la gravité ou de chinoiseries transformées en couvre-chefs luxueux pour la collection Madame Butterfly. La machine à rêves Galliano-Stephen Jones fonctionne à plein régime.

Thom Browne automne-hiver 2014

Aussi inventif que prolifique, Stephen Jones se met au service des plus grandes maisons : Moschino, Rei Kawakubo pour comme des Garçons, Schiaparelli, Louis Vuitton, Victoria Beckham …Récemment, ce sont ces créations pour Thom Browne qui font mouche. Pour le dernier défilé homme printemps-été 2017 de la griffe, Stephen Jones réalise des masques d’oiseaux tropicaux couverts de plumes et d’autres de requin au large sourire qui fleurent bon les heures de travail. Drôle, poétique et perché. Et quand pour conclure on demande à Stephen Jones ce qu’il pense de son surnom de chapelier fou, il confie «  Ça ne me dérange pas. Mais je suis tout à fait normal. C’est le reste du monde qui est fou ».

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