Pourquoi la mode se met-elle aux sports extrêmes ?

Article publié le 4 janvier 2018

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Photo : Yann Weber pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017
Texte : Maxime Leteneur

Longtemps fascinées par l’excès, la fête et la drogue, c’est désormais la motocross, le BMX ou la boxe qui inspirent les collections des designers en manque de sensations fortes.

Septembre 2017. Une motocross, son pilote et sa passagère contournent des dunes de sable rose pailleté devant un parterre incrédule brandissant des centaines de smartphones. Nous ne sommes pas au beau milieu d’une compétition des X Games mais à la Fashion Week de New York, où Rihanna présente la collection printemps-été 2018 de Fenty x Puma. En bonne maîtresse de cérémonie, la reine barbadienne prend soin de clôturer elle-même le show, saluant la foule affaissée à l’arrière d’un nouvel engin.

« J’avais l’impression d’être une bad bitch ! L’adrénaline avant le show, les motos, le vroom-vroom… Ça m’a surexcité », s’extasie la jeune modèle de 17 ans Selena Forrest auprès du Vogue. Les défilés de mode n’ont que rarement proposé autant d’action. Loin d’être un cas isolé, ce show s’inscrit dans une tendance qui s’observe aussi bien chez Balenciaga, Philipp Plein et Alexander Wang que dans le streetwear : après des années d’un sportswear les pieds bien ancrés sur le terrain, l’heure est aux tours de piste à vive allure, aux envolées aériennes ou à la glisse en eaux troubles. La mode jouerait-elle à se faire peur ?

Motards, surfeurs, boxeurs : anatomie d’une génération tout-terrain

Emblématique, la collection printemps-été 2018 de Fenty x Puma propose un attirail nouveau taillé pour les sports les plu extrêmess : une panoplie de shorts de cyclistes, maillots de nageurs, combinaisons de plongée sans bretelles avec un harnais de sécurité, survêtements, ensembles cirés ou de cuir…

Les créateurs et la pop culture s’inspirent depuis longtemps des équipements de course (de l’emblématique blouson « Thriller » rouge de Michael Jackson, dessiné par Deborah Landis, aux bottes de Frank Thomas « Apollo Gore 102 » portées par Darth Maul dans Star Wars). Dès l’automne 2014, la seconde ligne de Marc Jacobs intronise les prémices d’un sportswear musclé avec une collection imprégnée d’une vibe motocross/skateboard/BMX, et ouvre la porte à des collections toujours plus techniques. Trois ans plus tard, la tendance se confirme chez Versace printemps-été 2017 où le show s’ouvre avec une combinaison de sport verte, bleue et violette ceinturée d’une solide sangle et voilée d’un long coupe-vent. Du côté d’Alexander Wang – en collaboration avec Adidas – son gang de cyclistes prend des allures d’animaux de nuit féroces, cagoulés par-dessus leur survêtement. Chez Yeezy automne-hiver 2017, on retrouve une combinaison noire moulante, intégrale, qui rappelle celle des pilotes de moto.

Photos de gauche à droite : Marc by Marc Jacobs automne 2014, Versace printemps-été 2017, Adidas Originals x Alexander Wang saison 2, Yeezy automne-hiver 2017.

Le label streetwear Fear Of God a, lui, sorti une « Racing Collection » directement inspirée des courses de moto. Les deux roues cette fois trempés dans la boue, c’est dans une version cross que les néo-motards sont mis en scène pour le merchandising du magazine 032c, tandis que le label français Benibla fait poser un mannequin sur un quad pour son lookbook printemps-été 2017.

« La mode semble se lasser de son cliché sulfureux lié aux excès de drogues, d’alcool et de fêtes pour lui préférer un substitut tout en adrénaline. »

Phlipp Plein décide lui de recréer l’atmosphère d’un fight club, rempli de lutteurs professionnels encagés, pour le deuxième show de sa ligne Plein Sport. La collection est une démonstration de testostérone : quand les muscles ne sont pas de sortie, c’est en tenue de boxeur prêt à en découdre ou dans un swimwear athlétique que les modèles dévalent le catwalk.

L’adrénaline, nouvelle cocaïne ?

Si le sportswear a progressivement gagné de l’espace dans nos dressings ces dernières années, cette ruée vers l’extrême est symptomatique des aspirations d’une jeunesse en quête de sensations fortes. Sur les réseaux sociaux, les vidéos d’exploits sportifs toujours plus dangereux et impressionnants sont légions : escalades improbables, vallées dévalées en wingsuits, vagues toujours plus hautes à dompter, records de vitesse… Les associations de parachutisme enregistrent des records de nombre de sauts, le nombre de personnes ayant escaladé l’Everest a explosé depuis les années 1990 et celui des licenciés en alpinisme a doublé en 15 ans : on ne fait plus du sport pour gagner des trophées mais en quête de sensations fortes.

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À l’image de ce que le skateboard a apporté à la mode et au streetwear, l’émergence de ces disciplines s’accompagne d’un lifestyle à part entière où le cool est maître mot. Si la popularité des sports de glisse et de la boxe ne date pas d’hier, des avatars de la pop culture à l’instar du film Drive nous ont appris à nous passionner pour les pilotes d’engins motorisés, Felix Baumgartner a arrêté le temps et fasciné le monde lors de sa chute vertigineuse de 39km depuis l’espace, et les adeptes d’urban climbing continuent, malgré les risques, d’hypnotiser les réseaux sociaux.

Naturellement, le luxe a fini par prendre le pouls (à 220 battements par minute) de ce nouveau phénomène. « Porter des vêtements de sport haut de gamme est devenu un nouveau symbole de statut, explique Sally Dixon – une ancienne journaliste de mode devenue créatrice de la marque de sportswear premium Every Second Counts – au Telegraph. « C’est une façon de dire : “Je suis en bonne santé, je m’occupe de mon corps.” »

Photos de gauche à droite : Palm Angels printemps-été 2018, Louis Vuitton printemps-été 2018, Moncler Gamme Bleu automne-hiver 2017, Martine Rose printemps-été 2018.

Loin d’une simple tendance, ce mode de vie plus sain se traduit également en chiffres, en particulier chez les jeunes qui s’éloignent progressivement du tabac et de l’alcool, comme le révèle l’Observatoire français des drogues : « Par rapport à 2005, les jeunes démarrent leur consommation de tabac à 14 ans (8 mois plus tard) et celle de cannabis à 15,3 ans (4 mois plus tard) en moyenne ». Entre 2006 et 2014, la consommation d’alcool mensuelle chez les jeunes de 15 ans a chuté de 58 à 42 %, et le tabagisme quotidien est également en baisse (de 18 à 15 %).

À l’image de la jeunesse, la mode semble se lasser de son cliché sulfureux lié aux excès de drogues, d’alcool et de fêtes pour lui préférer un substitut plus sain. Si la nouvelle génération préfère prôner un lifestyle healthy loin des extravagances des années 1990 et 2000, elle n’a pour autant pas perdu de sa puissance. « La mode est l’un des sports les plus brutaux », rappelle Philipp Plein. Et les collections n’ont jamais été aussi adaptées.

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