Pourquoi la mode préfère-t-elle les jeunes ?

Article publié le 30 mai 2016

Texte : Robin Givhan
Photo : Benjamin Lennox pour Magazine Antidote : Now Generation

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Il y a une génération, l’industrie de la mode révérait l’expérience. Elle célébrait les indiscutables maestros du style, ces hommes et femmes dont les vêtements reflétaient leurs décennies d’apprentissage en atelier, riches de leur sagesse forgée au fil d’innombrables conversations avec leurs clients. Qu’un créateur se soit formé dans une maison ou une autre voulait dire quelque chose. Et en effet, tous les créateurs avaient mené leur apprentissage jusqu’à son terme. Ça se passait comme ça. À l’époque.

Tout a changé au début des années 2000. Ce n’était pas seulement la jeunesse qui était portée aux nues mais aussi l’inexpérience. L’ignorance aux joues roses fit fureur. Cette profonde mutation eut pour épicentre New York, mais se propagea de l’autre côté de l’Atlantique, jusqu’à secouer le tout-puissant Paris. En 2002, deux étudiants effrontés de Parsons The New School of Design présentèrent leur collection de thèse. Jack McCollough et Lazaro Hernandez s’étaient associés pour une ligne baptisée Proenza Schouler, un surnom inspiré des noms de jeunes filles de leurs mères. C’était du sportswear, mais revisité de façon adulte, raffinée, avec une prédominance de corsages-bustiers structurés. Tout à son honneur, le duo évita les habituels écueils estudiantins : ironie maladroite, falbalas en excès et sourde angoisse.

Leurs vêtements tapèrent dans l’oeil de Julie Gilhart, à l’époque directrice de la mode chez Barneys New York. Elle acheta la collection entière. Un an plus tard, Proenza Schouler défilait pendant la Fashion Week à New York, et une frénésie collective dévorante, menée par le magazine Vogue, débuta. Ces deux jeunes créateurs charismatiques étaient beaux, débordaient de talent et leur parcours créatif faisait rêver. Tout le monde voulait écrire sur eux. Tout le monde voulait les référencer. Et les clients étaient plus que prêts à acheter. 2002 fut aussi l’année d’un novice aux cheveux bouclés, âgé de 21 ans, répondant au nom de Zac Posen. Il présenta son premier défilé en solo dans le quartier du Lower East Side à New York. Grâce à ses nombreuses relations, son premier rang comprenait Barbara Bush (la fille de l’ancien président) et Anna Wintour (dont le fils, Charlie, était pote avec le jeune créateur). La collection était une démonstration ostentatoire et sans retenue d’admirable technique.

Le duo Proenza Schouler, formé par Jack McCollough et Lazaro Hernandez.
Photo : Peter Lindbergh

Posen avait étudié à la Central Saint Martins College of Art and Design de Londres et ses robes du soir étaient particulièrement structurées avec des coutures d’assemblage complexes. Posen, dont la confiance en soi avait quelque chose d’irréel, salua le public, vêtu d’un frac. Posen baignait dans les cercles les plus privés de la mode ; il avait une vision et de la personnalité à revendre. Le milieu était fasciné. L’année suivante, quand le Council of Fashion Designers of America attribua son prix du talent le plus prometteur en prêt-à-porter, Posen et le duo de Proenza Schouler figuraient parmi les nominés. Cela faisait à peine un an qu’ils étaient en activité. Proenza Schouler reçut le prix. C’est à cet instant que l’industrie de la mode bascula. Il ne s’agissait plus seulement de flairer la prochaine nouvelle tendance, mais aussi le prochain nouveau créateur.

Qui serait le nouvel inconnu prêt à secouer le monde de la mode ? On ne manquait pas de jeunes espoirs. Sans tarder, Kate et Laura Mulleavy firent parler d’elles – des créatrices autodidactes débutantes en affaires – en présentant leur collection Rodarte (du nom de leur grand-père maternel) à New York en 2005. Une semaine après – sans contacts ni rendez-vous planifiés – leurs créations faisaient la couverture du Women’s Wear Daily. Aucun de ces créateurs ne se serait fait remarquer s’il n’avait pas eu de talent. Mais des changements culturels et sociaux avaient créé un environnement propice à une attention et à un enthousiasme démesurés, bref, à l’hyperbole. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, nombre d’entre eux ont eu l’audace d’ouvrir leur enseigne.

« C’est à cet instant que l’industrie de la mode bascula. Il ne s’agissait plus seulement de flairer la prochaine nouvelle tendance, mais aussi le prochain nouveau créateur. »

Hernandez et McCollough étudiaient à Parsons juste au moment où Tim Gunn est arrivé pour superviser le cursus mode. Aujourd’hui, Gunn est sans doute plus connu pour son travail sur l’émission de télé-réalité mode Project Runway mais, avant cela, il a transformé l’approche de Parsons en termes de formation des jeunes créateurs. Quand Gunn prit en charge le cursus mode, le programme n’avait pas été réellement mis à jour depuis les années 50, époque où l’école se focalisait sur « la formation des créateurs en vue d’assister de grandes marques ou de travailler sous la coupe d’un créateur titulaire », m’a-t-il expliqué. Sous sa houlette, le programme s’orienta vers la formation de « jeunes créateurs avec un esprit d’entreprise ». Parsons commença à transmettre à ses étudiants les outils – et par conséquent le culot – pour devenir les propriétaires de leur entreprise. Hernandez et McCollough furent parmi les premiers diplômés de ce programme amélioré et le buzz qu’ils firent marqua un tournant dans la manière dont le milieu percevait les jeunes créateurs. Parsons forma aussi Thakoon Panichgul. Et dans la foulée, un autre ancien étudiant de Parsons, Jason Wu, se fit connaître comme étant le jeune prodige et créateur de la robe portée par la Première dame, Michelle Obama, pour l’investiture de 2008.

L’impatience inébranlable de l’industrie de la mode fait qu’elle a sacralisé l’inexpérience. Nous vivons dans une culture en recherche de gratification immédiate. (Nous voyons une robe sur le podium ? Nous la voulons maintenant. La saison suivante semble être à des années-lumière.) Personne n’a le temps d’attendre qu’un créateur prometteur gagne en expérience. D’ici là, le brillant jeune espoir semblera périmé grâce au matraquage permanent des médias sociaux et traditionnels qui nous révèlent tout ce qu’on voulait savoir – et bien des choses qu’on aurait préféré ignorer – sur chaque nouvelle personnalité. Je crains que notre obsession pour la toute dernière nouveauté ne soit aussi le contrecoup du fait que la mode essaie constamment d’injecter du sang neuf dans des maisons vieillissantes.

Les calendriers des défilés semblent faire l’appel en se basant sur l’histoire de la mode : Balenciaga, Dior, Chanel, Lanvin, Rochas, Vionnet, Schiaparelli, Saint Laurent, Courrèges, Céline… Quelle autre marque peut revenir d’entre les (presque) morts ? Beaucoup ont vaillamment essayé de revitaliser Halston. Maintenant, c’est Bill Blass qui intéresse les investisseurs. Charles James sera-t-il le prochain ? Malgré les fascinantes collections présentées sous ces noms vénérables, il y a une aspiration, je pense, envers des marques qui n’ont pas d’ADN défini, pas de codes, pas d’attentes contraignantes. Les gens ont faim de noms confidentiels, semblables à un secret d’initié. À une époque où les consommateurs sont épris d’authenticité, ils aiment croire que la main du créateur a réellement touché leur vêtement. Ce qui semble plus probable lorsque le créateur dispose d’une équipe de 5 personnes et non de 500.

Le jury du prix LVMH est constitué des personnalités les plus influentes du monde de la mode.
Photo : Patrick Demarchelier

La bonne nouvelle, c’est que le goût de la mode pour les nouveaux talents a autorisé la création de structures de soutien. New York a son CFDA-Vogue Fashion Fund. Milan a son Who Is On Next ? Paris a son Prix LVMH. Tous ces programmes proposent des financements et des accompagnements précieux pour aider les créateurs inexpérimentés mais talentueux à trouver leurs repères et à faire croître leur entreprise. La vieille garde a dominé la mode et, à moins de faire de la place pour la nouveauté, la mode stagnera. Peu importe le nombre de jeunes étoiles montantes séduites par de juteux contrats afin de venir réinventer quelque maison au bord de l’oubli. La réinvention est toujours assortie de conditions : une histoire à honorer, un propriétaire anxieux qui veut un retour sur investissement immédiat. Un jeune créateur sans attaches, à la réputation intacte, est une précieuse page blanche sur laquelle l’avenir de la mode peut s’écrire.

Le danger, bien entendu, est de trop se focaliser sur les jeunes au point de les bousculer. On attend trop d’eux, trop vite et, quand ils vacillent, ils sont trop fragiles pour s’en remettre. Nous risquons de devenir encore plus capricieux et impatients qu’avant. Le jeune talent est dépassé avant même d’avoir pu concevoir un vocabulaire esthétique. Nous passons à côté d’un talent novateur parce que nous ne lui avons pas laissé le temps de peaufiner son message. Nous risquons de perdre la richesse de la sagesse. Le travail de feu Oscar de la Renta était tout aussi inspirant – voire même plus – au crépuscule de sa carrière qu’à ses débuts. Nous risquons de faire fausse route si nous sous-estimons les créateurs plus mûrs qui comprennent le mieux une clientèle d’un certain âge, à savoir des femmes – ou d’ailleurs des hommes – qui ont les moyens de s’acheter ces vêtements onéreux.

La mode ne vit pas dans une bulle. Comme toute industrie, elle est sans cesse secouée par de nouvelles technologies, dominée par la génération milennial, épuisée par la cadence infernale du changement. L’industrie de la mode est attirée par les jeunes audacieux, pas encore mis à l’épreuve. Si le risque semble une réponse adaptée au changement que nous sommes en train de vivre, il ne faudrait pas qu’il soit la seule.

Cet article est extrait du dernier numéro du Magazine Antidote : Now Generation, disponible sur notre eshop.

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