Pourquoi Bill Cunningham manque-t-il à la mode ?

Article publié le 9 décembre 2016

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Texte : Laurent Goumarre pour Magazine Antidote : The Freedom Issue hiver 2016-2017
Photo : First Thought Films / Zeitgeist Films

Le décès en juin du photographe Bill Cunningham marquait la fin d’une époque pour la mode. Il envisageait la mode  tel un extraordinaire vecteur de liberté d’expression et documentait son  évolution depuis sa source, la rue. Là, dans sa veste d’ouvrier bleue, son fidèle boîtier Nikon à la main et son vélo prêt à démarrer, il capturait la mode dans sa forme la plus réaliste et certainement la plus révélatrice.

La liberté, Bill Cunningham la connaissait bien, il en a payé le prix. Ne rien devoir, ne rien recevoir. Vivre dans moins de trente mètres carrés, bourrés de milliers de négatifs à Carnegie Hall. Dormir sous la menace de centaines de livres de mode qui auraient pu l’ensevelir. Traverser New York à vélo, systématiquement le sourire aux lèvres. Oui, la liberté est hors de prix. Surtout dans la mode, où Bill savait garder ses distances. Son art de la photographie, c’était bien cela : avoir et garder le sens de la distance. Être proche de ses sujets, le nez dessus parfois, mais sans « en être  ». Photographier les puissants dans leurs fêtes, pour Evening Hour mais sans rien accepter, ni un verre, ni manger, ni s’asseoir. Photographier par hasard le manteau de Greta Garbo en 1976 et le glisser parmi d’autres manteaux inconnus ; le principe de sa chronique On the street pour le New York Times. L’art de Cunningham ? Défendre une vision horizontale de la société dans la ville des gratte-ciels.

TOUT POUR LA FAÇADE

Il y a quelque chose de Warhol chez Cunningham, pas de pop, non, quelque chose de Warhol dans sa façon de tout mettre à plat, de rester en surface : le manteau de Garbo et celui d’une inconnue, les puissants, les anonymes tous mis en boîte sans hiérarchie, mais avec le sens du beautiful people. Quand Warhol sérigraphie, il reste à la surface des choses, aucune profondeur n’est en jeu, tout pour la façade : ce sera le nom de son magazine, il filmera celle de l’Empire state building pendant des heures. Bill Cunningham, c’est aussi l’art de la façade, qu’il met littéralement en scène dans son oeuvre en 1968 quand il shoote deux amies, en costumes d’époque, devant les plus riches façades new-yorkaises. Tout est dit : la mode et l’architecture sont une histoire de « Façades » – titre de l’album qu’il signe à l’époque après huit années passées à documenter systématiquement l’histoire architecturale de New York au regard de costumes vintage. Le projet raconte bien l’esprit de Bill Cunningham : la mode américaine est urbaine avant tout, une histoire de rue, une mode en plein air, les bases de ce qui allait devenir sa street photography.

Photo : Street photographies, Bill Cunningham

LA COURSE « AUTOUR » DU MONDE

Bill Cunningham, c’était la photographie tous les jours, tout le temps, en bleu de travail, le sourire aux lèvres, à bicyclette : Bill Cunnigham un coursier de la mode ! La première chose qui frappe, c’est le sourire, jusqu’au bout. Disparu à 87 ans en juin dernier. Un sourire éternel sur les lèvres à New York, ça veut bien vouloir dire quelque chose. Il y avait eu le sourire obscur du Joker, une cicatrice en forme de  grimace haineuse ; le sourire de Bill, c’est tout le contraire : une ligne de force opposée au monde, le sourire d’un homme pour qui la vie est un spectacle qu’il regarde à travers son appareil. Pas de pose, pas de mise en scène, pas de temps à perdre avec la technique, la lumière, ou je ne sais quoi, la seule chose qui vaille, c’est le vêtement,  le manteau pour Garbo, la partie pour le tout. Le vêtement qui fait écran au reste du monde ? Le vêtement pour oublier le monde ? Non le vêtement pour « révéler » le monde au sens photographique du terme. Ça commence tôt pour Bill, fils d’une famille irlandaise très catholique de Boston, qui ne néglige pas l’éducation à coups de châtiments corporels ; ça commence à l’église : « Je n’arrivais jamais à me concentrer sur les offices religieux du dimanche car j’étais captivé par les chapeaux des femmes ». La mode contre les conventions, contre les conformismes, ça revient des années plus tard : « La première fois que j’ai vu des jeunes en train de protester contre la guerre du Vietnam, je me suis aperçu que ce que j’aimais vraiment, c’était le style des rues».

En 2011, le réalisateur Richard Press dédiait au photographeun documentaire baptisé Bill Cunningham New York

LES « CHILD » DE BILL

Bien sûr, ça ne fait pas de Bill un photographe engagé, mais peut-être bien un activiste qui trouvait dans le spectacle de la mode où qu’elle soit, sa place à lui : celle d’un homme « concentré sur les chapeaux des femmes » plutôt que de participer au simulacre social. La distance de Bill au monde est bien là : comment être au monde sans en être ? Voilà la question. Être celui qui photographie en série les mêmes détails de la mode sur différents individus — la forme d’une jupe, l’imprimé Léopard, autrement dit traquer les autres en serial Photographer — et se mettre à distance, toujours pareil, dans la même veste bleue, sur son vélo, le sourire aux lèvres. Le style Cunningham ? Le contrepoint formel aux changements de la mode. Être toujours le même quand on choisit de photographier l’éphémère, on pourrait y voir de la raideur, diagnostiquer une difficulté psychotique, mais il faut y lire la marque ultime du savoir vivre : être toujours le même, c’est offrir aux autres le spectacle rassurant qu’il y a des repères. Et Bill Cunningham en était un, un re-père qui appelait tous les autres du nom de Child.

Cet article est extrait du dernier numéro du Magazine Antidote : The Freedom Issue, disponible sur notre e-shop.

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