Qui est Olgaç Bozalp, le photographe turc qui brise les frontières ?

Article publié le 6 mars 2017

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 Photo : Olgaç Bozalp pour Magazine Antidote : Borders printemps-été 2017

De Beyrouth a Téhéran en passant par Le Cap, Olgaç Bozalp, photographe de ce numéro sur les frontières, revient sur son rapport à la mode, au voyage et à l’autre.

Un homme barbu et vêtu d’une chemise en soie regarde au loin. Rien à signaler, à première vue, hormis le fait que cette image provienne d’une série de mode – et que contrairement aux attentes classiques du luxe, ce modèle ne soit ni jeune ni non plus particulièrement vieux, ni mince ni franchement gros. Rien de chez lui ne sort de l’ordinaire, et c’est justement là tout l’intérêt de ce portrait : loin des sempiternels physiques spectaculaires, cette photo met le quotidien sur un piédestal. Ce mannequin fait partie de la communauté d’immigrés turcs de Berlin.

Derrière l’objectif se cache un photographe, turc aussi, Olgaç Bozalp. Si aujourd’hui, il signe ce numéro d’Antidote dédié aux frontières, c’est parce qu’il semblait capter instinctivement tout ce que le magazine cherchait à raconter. Il est dénué de tout jugement face à ses sujets, et pose le même regard enthousiaste sur un top model que sur une grand-mère rencontrée dans le bus.

Sa franchise, son art au croisement du reportage, de la série mode et de la portraiture classique brouille les pistes entre documentation et fantasme. Son travail est dénué de paillettes tout comme de misérabilisme ; il se concentre plutôt sur les rencontres et les cadres à première vue anodins, mais d’où surgissent des singularités comiques, nostalgiques, profondes. Une vision qui provient sûrement d’un parcours à la croisée des cultures.

Olgaç naît à Konya. À l’âge de 18 ans, il se met en tête de devenir acteur, et rejoint une école de théâtre locale. Au lieu d’accompagner sur scène ses camarades, il se porte plutôt volontaire pour tirer leur portrait. Toujours au film, toujours à la lumière naturelle, comme un désir de sincérité qui ne le quittera plus.

À 21 ans, il décide de partir pour Londres, où il apprend l’anglais – et saisit, une fois de plus, l’opportunité de réaliser des photos de ses camarades rencontrés en cours. De fil en aiguille, des magazines turcs lui confient des clichés et reportages de Londres ; il devient un contributeur récurrent de plusieurs de ces publications dont, notamment, L’Officiel Turquie.

Perpétuellement en quête de magie ordinaire, il part voyager en Jordanie, Singapour, Qatar et produit des clichés de gens rencontrés de façon naturelle, organique. Sous son œil, le banal devient beau, et le convenu se fait étrange, absurde. Il se dit inspiré par l’anglais Martin Parr, avec qui il partage le même sens de l’humour et de l’insolite sublimé.

Que ressent un photographe turc installé à Londres en 2017 ? Quel rôle peuvent jouer le vêtement, les images, les voyages aujourd’hui ? Que garde-t-il de ces voyage avec Antidote, passant des rues du Cap, à la banlieue de Beyrouth, et aux appartements confinés de Téhéran ? « Les endroits changent mais les gens restent les mêmes », dit-il. Un message d’unité, qui symbolise à la perfection ce que ce numéro cherchait à démontrer : être en dehors des marges ne veut pas dire être à l’extérieur, mais plutôt de se sentir partout chez soi.

ANTIDOTE. Est-ce que le fait de vivre loin de votre pays d’origine, la Turquie, vous a permis de voir d’un autre œil vos sujets turcs ?
OLGAÇ BOZALP.
Tout à fait. J’ai eu l’opportunité de vivre dans une culture et un pays très différents, ce qui m’a apporté un regard neuf sur l’endroit d’où je viens, et des perspectives que je ne soupçonnais même pas avoir en moi. J’ai grandi avec les hommes qu’on voit dans certaines de mes photos, qui ont souvent une attitude clinquante et parfois comique. La mode montre toujours de jolies personnes dans des contextes classiques en train de porter les habits qu’elle cherche à promouvoir, et rarement ceux ou celles qui les portent réellement. Ce sont ces gens-là que je cherche à montrer.

Votre pratique est à la croisée du reportage et de la mode. Quel aspect du vêtement vous intéresse-t-il ?
Faire de la photo de mode est un art particulier : c’est une sensibilité que l’on développe et un vrai travail d’équipe. Un photoshoot de mode me donne l’opportunité de rencontrer des gens et de créer des personnages. J’aime le décalage que peut susciter une tenue lorsqu’elle est portée dans un contexte anodin ou inattendu.
Pourtant, je veille toujours à ce que les pièces n’aient pas l’air de déguisements, qu ’elles révèlent un trait de caractère du sujet, que ce dernier se sente à l’aise et puisse rester naturel. Le fait qu’on ne soit pas totalement sûr, en regardant les photos, que les vêtements portés soient ceux du shoot ou ceux que la personne portait en arrivant, me plaît énormément. Je veille aussi à respecter le sens de pudeur et de dignité de chacun, de les écouter et à ne jamais les pousser.

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Et comment travaillez-vous, notamment dans le cas de photos de gens « normaux », loin de mannequins classiques en studio ? Approchez-vous les gens dans la rue, de but en blanc ?
Il faut s’assurer que personne ne se sente exploité pour ce qu’il représente ou pour son apparence. Je commence par parler, prendre le temps de discuter ; je leur explique le projet, mon travail, ma vision, pour m’assurer qu’ils soient à l’aise avec ce portrait, et contents d’y participer. Je suis contre le principe d’une photo volée.
Je cherche toujours à construire une brève amitié, car cela nourrit aussi mon portrait et le regard que je pose sur la personne.

Le thème de ce numéro est les frontières. Que vous évoque-t-il?
Ces dernières années, nous avons assisté à tant de brutalité dans le monde : des pays envahis, bombardés, des millions de gens devant fuir leur pays et risquer leur vie en le faisant. Ce contexte est alarmant et pas seulement pour les personnes directement concernées. Je pense que nous sommes tous responsables de ce qui se passe dans le monde. C’est cette conscience, cette connexion entre les gens qui redéfinit pour moi les frontières actuelles.

Quel pouvoir peut jouer la photographie de mode à cette époque ?
La photo a le pouvoir de dévoiler, et de prouver quelque chose. Elle peut avoir un impact direct sur la population… et même faire tomber des gouvernements. Quant à la mode, elle joue un rôle puissant dans le monde d’aujourd’hui : les tendances vont vites, s’adaptent, reflètent la société et deviennent en ce sens un prisme important.

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