Marine Serre Automne Hiver 2019 2020

La mode nous prépare-t-elle à la fin du monde ?

Texte : Henri Delebarre.
Photo : Marine Serre automne 2019.

Depuis plusieurs saisons, un air chaotique souffle sur les podiums. Vêtements de protection, inspirations militaires, scénographies façon décors de films de science-fiction dystopiques : la mode puise dans les craintes de notre époque et s’en fait l’exutoire. Préférant d’ordinaire fuir le monde réel en créant une bulle source de fantasmes, chercherait-elle cette fois à nous ouvrir les yeux ?

Alors que Paris, épicentre de la mode, est le théâtre d’une révolte depuis six mois et a vu sa plus célèbre artère défigurée en décor post-apocalyptique, que la montée des totalitarismes en Europe et dans le monde favorise les parallèles entre notre époque et les années 30, et que les crises sociale, migratoire et écologique que nous traversons sont au cœur d’un battage médiatique, l’usine à rêves qu’est la mode serait-elle rattrapée par la réalité dans laquelle elle a longtemps pris soin de ne pas trop s’ancrer ? De Marine Serre à Rick Owens, c’est en tout cas ce que semblent signifier les dernières collections, infusées d’une ambiance de fin du monde. « L’apocalypse a frappé. Les crises écologiques et les guerres climatiques sont en train de détruire les derniers vestiges de la civilisation telle qu’on la connaissait. Cependant, un petit nombre de survivants a trouvé refuge dans les abris et caves en sous-sol. […] Là, quelque chose se prépare, fermente, irradie » peut-on lire sur la note explicative de la bien nommée collection « Radiation » de Marine Serre.

Photos de gauche à droite : Rick Owens automne 2019, Marine Serre automne 2019, Rick Owens automne 2019, Marine Serre automne 2019.

Présentée dans les anciennes crayères d’Issy-les-Moulineaux, au sud-ouest de Paris, où des lasers d’un vert toxique lacèrent l’espace confiné et enfumé, cette collection automne-hiver 2019-2020 met en scène une tribu de rescapées vêtues de masques anti-pollution, de parkas fluos à bandes réfléchissantes façon gilet jaune et de combinaisons ultra-recouvrantes, comme si le moindre centimètre carré de peau devait être protégé d’un air devenu irrespirable. Adepte de ce type de récits pessimistes, Rick Owens présente quant à lui un autre type de survivantes cette même saison. Perchées sur des chaussures à plateformes, ses mutantes aux visages défigurés par un make up signé Salvia et aux corps augmentés, dotées de longues griffes, de voies respiratoires externes et d’implants semblables à des cornes offrent une vision fantastique de ce vers quoi le physique humain pourrait évoluer pour survivre après l’apocalypse.

Des collections survivalistes

Nouveau moteur des créateurs, la crainte d’une fin de l’humanité prochaine pousse ces derniers à inventer une mode digne du salon du Survivalisme qui se tenait à Paris en mars dernier. Chez Off-White par exemple, comme pour préparer l’homme à l’ultime migration qui, un jour peut-être, le mènera sur Mars, Virgil Abloh convoque l’esthétique de la combinaison spatiale Mercury avec une doudoune argentée oversized, tandis que pour sa dernière collaboration avec Moncler, Craig Green mise sur une fonctionnalité accrue des vêtements. Mi-doudoune mi-sac de couchage, ses manteaux-habitats ultra-légers se replient en carré pour être transportables. Ailleurs, certains créateurs rejoignent quant à eux la tendance warcore pour préparer l’homo sapiens aux conflits inhérents aux scénarios de fin du monde, proposant des vêtements taillés pour la guerre. Gilets pare-balles et multi-poches chez Louis Vuitton, réinterpréations du vestiaire militaire chez Prada, pendentifs en forme de balles de kalachnikov chez Vêtements : la mode est plus que jamais prête pour le combat.

Photos de gauche à droite : Calvin Klein automne 2018, Balenciaga automne 2018, 5 Moncler Craig Green automne 2019, Xander Zhou automne 2019.

Dans les années 60 déjà, Paco Rabanne semblait anticiper la fin du monde (qu’il prédira plus tard dans l’ouvrage 1999, le feu du ciel) en habillant ses mannequins de robes métalliques conçues comme de véritables armures. Mais ce n’est qu’à partir de février 2018, à la suite du défilé de Raf Simons pour Calvin Klein 205W39NYC, inspiré du film Safe de Todd Haynes dans lequel Julianne Moore interprète une femme à l’agonie à cause de la pollution, que la mode contemporaine semble s’enflammer pour les récits apocalyptiques. Tissée autour d’un vestiaire anti-catastrophe composé de cagoules, de combinaisons de pompiers et de gants et cuissardes anti-radiations afin d’éviter tout contact avec une Terre empoisonnée et hostile, cette collection est l’une des premières à autant se concentrer sur les vêtements de protection. Chez Balenciaga, en hiver 2018, c’est via des superpositions de pulls, parkas et manteaux en fausse fourrure que Demna Gvasalia prépare sa clientèle à faire face à des conditions climatiques extrêmes, dignes d’un film post-apocalyptique type 2012. La saison suivante, le créateur géorgien installe son défilé pour la maison parisienne dans un tunnel tapissé d’écrans qui simulent des effets de lave en fusion, et semblent annoncer les températures caniculaires qui pourraient bientôt étouffer la Terre tout en accélérant la fonte des calottes glaciaires. Habillé d’une combinaison agrémentée de nageoires et de tuyaux au défilé Xander Zhou automne 2019, un mannequin paraissait prêt à affronter cette prochaine montée des eaux.

Des vertus cathartiques

Que ce soit dans la mode ou dans les arts, le chaos a toujours catalysé la créativité, servant de terreau fertile aux imaginations les plus débridées : « L‘apocalypse peut être positive pour stimuler la création », appuie Marine Serre dans les coulisses de son défilé. Nourries par les blessures du monde qu’elles retranscrivent tel un miroir grossissant, les dernières collections présentées lors des Fashion Weeks printemps-été 2018 les digèrent et les régurgitent en une vision inquiétante comme pour mieux s’en exorciser. Après tout, le cauchemar n’est-il pas la soupape servant à évacuer le trop-plein d’angoisses qui infusent notre inconscient ?

« En posant des questions sans nécessairement apporter de réponses, la mode oblige celui qui la regarde à s’interroger sur l’humanité. »

Sombre mais sublime, le défilé d’Alexander McQueen « The Horn of Plenty » organisé il y a tout juste dix ans confirme ce postulat. Car alors que vient tout juste de frapper le krach boursier de 2008, cette collection qui compte parmi les dernières du créateur, avant son suicide en 2010, prend le contrepied de l’austérité en adoptant une mise en scène excessive, aussi terrifiante qu’un tableau de Jérôme Bosch. Hantée par une atmosphère anxiogène, « The Horn of Plenty » est, comme son titre l’indique, une caricature du consumérisme et incarne face aux craintes grandissantes les vertus cathartiques de la mode. Vêtue d’une robe sculpturale en plumes de canard noires qui la fait ressembler à un oiseau embourbé dans une marée noire, la top model Magdalena Frackowiak clôture le défilé dans une danse macabre, autour d’une montage de déchets qui fait office de décor.

Une mode source de réflexion

Moins théâtral et exubérant, l’état d’esprit actuel n’en est pas moins lucide et désillusionné et n’est pas sans rappeler la mouvance Anti Fashion, née au début des années 80 sous l’impulsion des créateurs japonais Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto. Qualifiée de « Sombre, violente, concernée et conceptuelle » par le journaliste Olivier Nicklaus dans le documentaire Fashion!, « cette nouvelle mode se branche sur les soubresauts culturels et politiques de l’époque, […] de Tchernobyl à la crise économique ». Parce qu’elle transforme la mode en un discours politique et critique, la mouvance Anti Fashion ne s’attache plus seulement à divertir son spectateur mais à le faire réfléchir « à coup de déconstructions, de disproportions, de recyclage et de défilés performances ». Et en posant des questions sans nécessairement apporter de réponses, la mode oblige celui qui la regarde à s’interroger sur l’humanité. Récurrent dans les beaux-arts, notamment lors de périodes charnières comme à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, le thème de l’apocalypse n’annonce cependant rien d’autre que l’avènement d’un nouveau monde qui fait table rase du passé en détruisant le monde préexistant. Dans la mode, il semblerait que ce renouvellement post-apocalyptique, et cette construction d’un nouveau monde bâti sur des fondations assainies se fassent via le prisme d’une prise de conscience quant à l’impact de l’industrie sur l’environnement, et passent par le recyclage.

Futuriste mais marquée par un retour à la simplicité et au primitif avec ses ornements en coquillages et bois flotté, la collection de Marine Serre s’inscrit dans la volonté de construire cette nouvelle mode durable et souligne que même dans un monde dévasté, l’humain n’aura en rien perdu l’envie d’orner son corps. Alors que les récits dystopiques s’infiltrent dans l’ensemble du champ culturel et connaissent un succès grandissant dans le cinéma et la littérature, la mode est le dernier secteur à pointer du doigt le risque de « no future », un slogan scandé dès les années 70 par le mouvement punk et la créatrice Vivienne Westwood, très engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique. Intitulée « Rare Earth », la collection automne 2019 du label GmbH insiste elle aussi sur les dommages irréparables causés à la planète par l’action humaine. « Il y a cette mélancolie qui vient du fait qu’on nous dit toujours qu’on a dépassé le point de non retour » explique Benjamin Alexander Huseby, cofondateur de la marque berlinoise. Alors qu’il apparaît plus que jamais nécessaire de passer à l’action, l’industrie ultra-polluante de la mode va devoir incarner l’engagement écologique des nouvelles générations pour pouvoir demeurer une bulle d’oxygène.

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