La lingerie féminine s’émancipe des diktats

Article publié le 12 janvier 2021

Photo : Michaela Stark. Texte : Manon Renault.

Une nouvelle vague de designers remet en question les standards corporels de beauté à travers des pièces de lingerie avant-gardistes, défaites des impératifs patriarcaux liés au male gaze.

Un soutien-gorge de satin rose doté d’un bonnet incisé laissant dépasser un téton, ou encore une culotte affublée de lanières serpentant autour de protubérances abdominales qu’elles font ressortir figurent parmi les pièces signature de la créatrice de lingerie Michaela Stark. Avec elles, la designer australienne, qui n’hésite pas à les mettre en scène sur son propre corps, mettant en avant ses propres bourrelets et autres vergetures pour mieux les sublimer, a fait le buzz sur Instagram, où elle dépasse désormais les 50 000 followers. « Il y a chez elle un désir de présenter un corps charnu qui n’est pas contenu par des muscles tendus, ou discipliné par un sous-vêtement compressif, analyse Francesca Granata, professeure de théorie de la mode à la Parsons School of Design de New York et auteure de l’ouvrage Experimental Fashion: Performance Art, Carnival and the Grotesque Body. Stark dévoile une apparence inattendue, qui s’inscrit dans une dynamique de réappropriation du corps dans toute sa matérialité charnelle. La lingerie ne construit plus un corps sexué et aseptisé en fonction du désir masculin mais devient le médiateur d’une sexualité différente, ce qui peut être relié à un acte d’empowerment féministe ou queer. »

Photo : Michaela Stark.
Si les créations avant-gardistes de Michaela Stark apparaissent comme le remède à des décennies de diktats corporels excluants – notamment incarnés et promus par la marque Victoria’s Secret – et dépassés, elle se heurte néanmoins à la censure d’Instragram et à un trolling quasi-quotidien. La designer, soutenue par Beyoncé (qui lui a demandé de concevoir des tenues pour le clip « Apeshit » puis pour l’album visuel Black is King), n’est cependant pas la seule à mener une bataille contre les injonctions genrées. C’est également le combat de Cha Myung, dont la démarche fait écho à celle de Stark avec ses pièces allant jusqu’à créer de faux bourrelets ; de la designer française Maïna Cissé, fondatrice de la marque The Underargument, dont la page Instagram met en avant des femmes issues d’horizons très divers qui racontent chacune leur histoire ; et bien sûr de Rihanna, avec ses collections inclusives pour sa ligne Savage x Fenty, destinées à tout types de corps.

Photo : Cha Myung.
Dans son œuvre Anatomy of a 1980’s Pin Up (1984/2006), l’artiste-performeuse et ancienne actrice porno Annie Sprinkle déconstruisait par ailleurs déjà les standards de beauté en annotant un cliché photographique sur lequel elle arborait un corset (se pliant ainsi à l’hétéronormativité pour mieux en faire ressortir l’artificialité) : un procédé repris par Stark sur Instagram, mais détourné au profit d’une célébration des femmes sous toutes leurs formes plutôt que d’une dénonciation des standards de beauté auxquels elles sont incitées à se conformer.

De l’intime au politique

La démarche engagée de Stark, Cha Myung et Rihanna traduit l’ubiquité de la lingerie contemporaine, qui se déploie de la sphère intime à celle publique – d’Instagram aux magazines de mode en passant par les catwalks et les tapis rouges. Ce renversement, de l’intérieur vers l’extérieur, n’est cependant pas totalement nouveau : en 1982, Vivienne Westwood présentait déjà dans le cadre de sa collection « Buffalo » une série de looks où les soutiens-gorge étaient accrochés par-dessus des robes, devenant ainsi des pièces d’outerwear.

À l’heure actuelle, pléthore de designers lui emboîtent le pas. Nensi Dojaka, une créatrice albanaise passée par la Central Saint Martins, qui a lancé une marque portant son nom en 2017, signe ainsi une lingerie déconstruite, détachée de son rôle de maintien (le tissu se superpose à la poitrine mais ne la rehausse pas, comme le font d’ordinaire les soutiens-gorge) – tout comme celles présentées par Dion Lee ou encore Ottolinger lors de leurs défilés – et portée par Bella Hadid sur le tapis rouge des MTV Music Video Awards en septembre dernier. En parallèle, l’anglo-indienne Supriya Lele a intégré des strings en trompe-l’œil à ses pantalons pour sa collection printemps-été 2020, évoquant une sexualité libre et non soumise au contrôle patriarcal, tout comme différentes pièces remarquées signées Casey Cadwallader pour Mugler. Ces designers encouragent ainsi la construction d’une pluralité de récits féministes. Un mouvement également rejoint par certaines des maisons les plus célèbres, telles que Versace, qui lors de son show, présenté en septembre dernier, invitait pour la première fois de son histoire des mannequins plus-size (Alva Claire, Jill Kortleve et Precious Lee) à défiler, dans des robes ou encore une chemise d’où dépassait à chaque fois le soutien-gorge.

Photos de gauche à droite : Dion Lee printemps-été 2020, Mugler automne-hiver 2020/2021, Dion Lee printemps-été 2020, Ottolinger printemps-été 2020.
Issue du milieu queer et ayant un temps travaillé comme strip-teaseuse, Louise Poët lançait quant à elle Saqua Studio en 2019 : une marque qu’elle qualifie de « sustainable slutwear ». Imaginé tel un safe place militant, le label défend l’acceptation de soi et s’engage dans la défense des travailleur·se·s du sexe. « Mon travail est à la fois politique et personnel, en lien avec mon expérience dans les clubs de strip-tease, où les limites entre l’extérieur et l’intérieur, le politique et le personnel sont floues, explique Louise Poët. Afficher ce qui a été créé par le patriarcat et qui devait rester caché est un acte de résistance, et la lingerie, avec son histoire de domestication du corps féminin, est un outil pour se réapproprier son corps et parler de sexualités hors du cadre hétéronormé. S’accepter est un combat pour les corps queer, gros et dénudés. »

Arca portant un double soutien-gorge Neith Nyer.
Francisco Terra, le fondateur du label Neith Nyer, qui habillait en 2020 la chanteuse et productrice de musique électronique Arca d’un double soutien-gorge superposé, abonde d’ailleurs en son sens : « La lingerie est un outil d’expression permettant de prendre contrôle de son intimité », déclare-t-il. Ce nouvel objet pop, qui a longtemps cristallisé les diktats projetés sur le corps des femmes, s’avère dès lors pouvoir constituer un outil d’empowerment encourageant l’essor d’une meilleure inclusivité.

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