Lena Situations ou l’émergence d’une star normale

Article publié le 11 octobre 2021

Texte : Anthony Vincent. Photographe : Lee Wei Swee. Styliste : Yann Weber. Coiffure : Yumiko Hikage @ Agence Saint Germain. Maquillage : Sohphea Yen. Coordinateur mode : Nikita Radelet. Production : Thomas Delage. Assistante maquillage : Charlotte Le Balch. Assistant photo : Christopher Armani. Assistant production : Anthony Goetzmann.

Suivie par deux millions de personnes sur YouTube, trois sur Instagram, et autrice d’un bestseller vendu à plus de 400 000 exemplaires, la créatrice de contenus de 23 ans Lena Mahfouf (alias Lena Situations) incarne un nouveau modèle d’influenceuse parisienne sans filtre qui fait de ses complexes une force et s’assume avec authenticité.

+ = +, c’est de la philo, pas des maths. Telle est la formule gagnante de Lena Mahfouf, alias Lena Situations, qui a lancé un blog dédié à la mode en 2012 avant de distiller des fragments de son quotidien avec humour, sur YouTube, à partir de février 2015. Née en 1997, la créatrice de contenus franco-algérienne y cumule désormais plus de deux millions d’abonné·e·s, et trois millions la suivent sur Instagram. Suite au succès de son livre Toujours plus, écoulé à 200 000 exemplaires dès le premier mois suivant sa parution aux éditions Robert Laffont, en septembre 2020, et qui dépasse aujourd’hui les 400 000 ventes, l’ancienne étudiante en communication et marketing du luxe est devenue une figure incontournable du paysage médiatique français tout en continuant de cultiver l’authenticité désarmante qui fait sa singularité. Une marque de fabrique dont on a tenté de percer le mystère, alors qu’elle vient de conclure la cinquième saison de ses vlogs d’août (chaque année, pendant ce mois estival, elle publie une fois par jour une vidéo revenant sur son quotidien trépidant avec sa bande d’ami·e·s, tel un remake 3.0 de la série Friends qui serait devenue une quasi télé-réalité). Fraîchement désaltérée par un Refresha Citron Vert en taille Venti et sans eau — sa boisson favorite chez Starbucks —,  la star des réseaux sociaux revient sur le succès exponentiel et à double tranchant qu’elle rencontre, sur l’importance d’être représentée en tant que minorité et sur sa relation tendue avec les médias traditionnels. 
Robe, Valentino.
ANTIDOTE : Avant de connaître le succès sur YouTube, tu tenais un blog, dès 2012. Quand as-tu commencé à considérer la création de contenus en ligne comme un métier possible pour toi ?
LENA SITUATIONS : J’ai débuté quand j’avais 16 ans, à une époque où les blogs commençaient à être reconnus, mais je n’en étais pas à une étape de ma vie où je me projetais de façon réaliste dans quoi que ce soit. 16 ans, c’est très tôt pour savoir ce vers quoi on veut s’orienter pour le restant de ses jours. Je fais partie de la génération qui suit celle d’EnjoyPhoenix et de Chiara Ferragni, qui ont débuté il y a 10 ans. J’ai lancé mon blog sans trop savoir où cela pourrait me mener, simplement pour le kif et pour passer le temps. Je suis d’une génération dont tous les membres ont eu un Skyblog à l’école, donc avoir un WordPress ou un Blogspot s’inscrivait pour moi dans cette continuité. Bien sûr, quand j’ai lancé ma chaîne YouTube, je rêvais de ne faire que ça, parce que ça me passionnait. Mais ce n’était pas un plan de carrière pour autant.
Quel métier rêvais-tu de faire adolescente, toi qui as un père comédien, dessinateur et marionnettiste, et une mère styliste et modéliste ?
Même si le métier de ma mère me fascine, je ne me voyais pas devenir styliste et modéliste. Ma passion, c’était de raconter des histoires, donc je me voyais plutôt travailler dans la communication. Si je n’avais pas été influenceuse, j’aurais sûrement été monteuse vidéo pour d’autres personnes. La monteuse de Squeezie [un vidéaste français qui compte plus de 16 millions d’abonné·e·s sur YouTube, NDLR], j’espère !
Gauche : Manteau, Valentino. Droite : Robe, Valentino.
Y a-t-il une différence entre Lena Situations et Lena Mahfouf ?
J’ai commencé avec un pseudonyme et un blog en anglais pour qu’on ne me retrouve pas facilement sur internet, afin de me protéger d’éventuelles brimades à l’école. Mais aussi parce que je ne voulais pas que les gens se trompent dans la prononciation et l’orthographe de mon nom. Je voulais un mot qui signifie la même chose en français et en anglais. Mais Lena Situations n’a jamais été un personnage, je n’ai jamais joué de rôle comme peuvent le faire d’autres vidéastes. Je ne cherche pas à créer de séparation entre les deux.

Lena Situations : « Je compte sans doute parmi les personnes les plus vulnérables sur Internet, parce que j’y ai exposé tous mes complexes, mes insécurités, le moindre talon d’Achille. »

Ton authenticité, c’est justement ce qui fait ta singularité sur YouTube. Comment fais-tu pour la garder sur les réseaux sociaux, au milieu des vies si filtrées des autres professionnel·le·s de l’influence ?
Le secret, c’est de ne pas trop se poser de questions. J’ai commencé à raconter les petites histoires de ma vie car je n’avais que ça sous la main. Je voulais écrire, tourner, monter, produire des vidéos, sans trop réfléchir au ton à employer, et sans me demander si je devais me créer un personnage. On m’a collé cette étiquette de la nana authentique avant même que je ne réfléchisse aux types de contenus que je voulais créer. Maintenant, bien sûr, tout est beaucoup plus réfléchi, mais je ne cherche toujours pas à jouer de rôle. Et je ne serai sans doute même pas douée pour ça.
Gauche : Robe, Valentino. Anse de sac porté comme serre-tête, Valentino Garavani. Droite : Robe, Valentino.
Jouer un rôle, comme peuvent le faire d’autres créateur·rice·s de contenus, permet notamment de se protéger. N’est-ce pas compliqué de s’exposer autant sans filtre, comme tu le fais ?
Un personnage peut effectivement faire office de carapace. C’est peut-être un peu plus facile de se protéger pour une influenceuse comme Gaëlle Garcia Diaz, par exemple, qui joue en partie un rôle avec son personnage de Martine – à la fois trash et drôle. Je compte sans doute parmi les personnes les plus vulnérables sur Internet, parce que j’y ai exposé tous mes complexes, mes insécurités, le moindre talon d’Achille. Mais je suis prête à endurer ce revers qui va avec le fait de parler publiquement de mon anxiété, de mes vulnérabilités, des choses négatives et positives qui peuvent m’arriver. Évoquer tout ça, c’est une forme de thérapie pour moi. 
Comme tu l’évoques parfois dans ton livre et dans tes vidéos, tu ne veux pas servir d’exemple au mythe de la méritocratie. Que penses-tu du fait qu’on soit si prompt à plaquer une lecture tenant du « Quand on veut on peut » sur ton parcours ?
Les gens qui veulent m’enfermer dans ce discours-là ne me suivent sûrement pas depuis mes débuts. La philosophie du « + = + », que j’applique à moi-même avant de la partager sur les réseaux sociaux, ce n’est pas une injonction à avoir toujours plus d’argent et de travail. C’est plutôt une invitation à positiver, à prendre soin de sa santé mentale, à ambitionner de trouver sa passion et de s’épanouir. À partir du moment où j’ai commencé à vivre de la mienne, c’est comme si l’argent que je gagnais occultait complètement ma passion aux yeux des personnes qui me critiquent. C’est un peu frustrant. Cependant, je continue de croire au « + = + », comme quelque chose de personnel et intime, que chacun peut appliquer à sa façon. Le but n’est pas de dire « Quand on veut, on peut », mais d’inviter à donner son maximum pour viser le positif, concrétiser ses idées et ses rêves, dans la lignée de la loi de l’attraction. Qu’importe si c’est pour devenir boulanger·ère, peintre ou popstar internationale.
Penses-tu que les questions ayant à voir avec la réussite, l’ambition ou l’argent soient des tabous particulièrement français ?
Je ne sais pas si ce sont des tabous français, mais l’argent est clairement un sujet compliqué. Lorsque j’ai commencé à gagner ma vie, ce n’est pas pour autant devenu le sujet central de mes conversations et relations. Je suis beaucoup plus confortable financièrement parlant qu’avant, et tant mieux, mais je ne parle pas de thune toute la journée. Ça peut être frustrant de voir d’autres personnes vivre ce dont on rêverait. J’ai vécu moi aussi cette frustration, donc je comprends. J’ai eu beaucoup de chance que ça fonctionne pour moi, même si je ne sais pas trop pourquoi on m’a choisi.
Batailles-tu encore aujourd’hui avec le syndrome de l’imposteur ?
Je pense que c’est quelque chose qui ne me quittera jamais, finalement. Mais peut-être que ça fait partie de mon moteur, et que ça contribue aussi à ce que je reste authentique, reconnaissante, pour continuer à savourer chaque seconde de ce que je vis, en gardant mon humilité. Ça me saoulerait de commencer à croire que tout m’est dû. Ça saoulerait tout le monde d’ailleurs. Mais lorsque tu passes presque du jour au lendemain de ton petit coin sur YouTube à la couverture d’un magazine, alors que la quantité de travail et l’investissement personnel que tu fournis ont toujours été les mêmes, c’est compliqué de comprendre le pourquoi du comment du succès. Ça suscite beaucoup de confusion en moi, et je pense que ça doit être le cas pour beaucoup d’autres personnes dans des situations similaires.
Gauche : Manteau, top et jupe, Valentino. Droite : Robe, Valentino. Sac Stud Sign, Valentino Garavani.
Cela est-il d’autant plus compliqué pour toi en tant que femme, a fortiori racisée ?
J’ai l’impression que c’est quelque chose qui a été beaucoup discuté et intellectualisé par des personnes que je ne connaissais pas, extérieures à mon entourage. Évidemment, être une femme dans le paysage audiovisuel c’est particulier car cela entraîne beaucoup de réactions sur ton physique, ou encore au sujet de la personne avec laquelle tu sors. Même si je tenais le meilleur discours possible, dans une vidéo super bien cadrée et montée, dans les commentaires on se demanderait quand même pourquoi je suis maquillée, coiffée et habillée de telle ou telle façon, ou certain·e·s critiqueraient mon poids. Les vidéastes hommes suscitent beaucoup moins ce genre de réactions. 
Dans tes vidéos comme dans ton livre, tu parles pourtant du fait que tu as longtemps lissé tes cheveux, qui sont naturellement frisés. Crois-tu que cela puisse avoir un rapport avec une volonté d’assimilation que tu aurais dépassée aujourd’hui, afin d’affirmer et d’assumer ta singularité ?
Je pense que j’étais bien trop jeune pour comprendre ce qui était en train de se passer réellement, ce qui aurait pu tenir du racisme banalisé. C’est bien après le lycée que j’ai commencé à comprendre que cette volonté de vouloir absolument ressembler à une femme blanche, qui aurait les cheveux lisses, n’était pas normale. Si je revivais aujourd’hui la même chose qu’au collège ou au lycée, ou si je voyais maintenant une petite à l’école être moquée à cause de ses cheveux frisés, je le percevrais complètement différemment.
Si tu étais ado aujourd’hui, penses-tu que voir une Lena Situations en couverture de magazines aurait pu t’aider à assumer tes cheveux ?
Oui, complètement ! J’ai récemment interviewé Zendaya lors de l’avant-première de Dune [le nouveau film de Denis Villeneuve, sorti le 15 septembre, NDLR]. Et quand je la regardais, je me disais : « Wahou, si j’avais vu une actrice comme ça quand j’étais plus jeune ça m’aurait tellement aidé ! ». Rihanna m’a aussi servi de modèle à un autre niveau, en revendiquant à plusieurs reprises son autonomie, le fait qu’elle n’était pas à la recherche d’un homme, et qu’elle voulait plutôt qu’on écoute ce qu’elle avait à dire, qu’on prête attention à ses projets, ses envies à elle. Actuellement, tout le monde la supplie de faire de la musique, mais elle prend son temps, sort un parfum et un rouge à lèvres parce qu’elle impose son tempo. J’adore suivre ce genre de modèles de femmes puissantes, qui s’assument. Ça me nourrit !
Gauche : Manteau, top et jupe, Valentino. Droite : Manteau, Valentino. Chaussures Rockstud Alcove, Valentino Garavani.
Penses-tu contribuer à combler une forme de vide dans les représentations en France aujourd’hui ?
Oulala, je ne dirais pas ça. Je suis très heureuse d’en être là où j’en suis aujourd’hui. Très honnêtement, beaucoup de questions m’arrivent en tête sans que je n’ai forcément le temps de digérer tout ce qui est en train de se passer. J’imagine bien que c’est peut-être bénéfique pour les jeunes générations de voir que des personnes sur les réseaux sociaux font autre chose que de se prendre en selfie toute la journée, comme beaucoup de parents peuvent l’imaginer. Chaque génération a quelque chose à apporter, et il est bon de l’écouter. Les réseaux sociaux laissent une place d’expression énorme aux minorités qui n’étaient pas représentées dans les médias mainstream. Évidemment, il existe des aspects négatifs sur les réseaux qu’on peut tâcher d’identifier afin de les limiter au maximum. Mais on est loin d’être les petit·e·s con·ne·s qu’on décrit à la télé.
Maintenant que tu es davantage présente au sein des médias traditionnels, as-tu l’impression que le rapport de force entre eux et toi s’équilibre ?
Je me sens toujours autant intimidée par eux aujourd’hui, et je n’ai pas encore l’impression que les médias traditionnels et les réseaux sociaux soient dans un rapport d’égal à égal. Avant chaque plateau télé, j’ai l’impression de jouer ma vie, je stresse infiniment. Mais je continue de m’efforcer d’être la plus authentique possible, en ne cherchant pas à répondre ce que les médias traditionnels attendraient de moi, mais vraiment ce que moi j’ai envie de dire. Ça m’arrive souvent d’être interviewée par des personnes qui ne sont pas du tout en adéquation avec ce qu’on peut proposer sur les réseaux sociaux, et cela peut orienter les choses contre moi. Mais à la fin de la journée, je sais que je ne propose rien de dangereux ou de nocif, pas d’arnaques de dropshipping ou quoi que ce soit. M’efforcer d’être la plus positive possible, c’est ce qui m’aide à dormir sur mes deux oreilles.
Te sens-tu encore comme une outsider aujourd’hui, alors que tu t’es récemment retrouvée sur le tapis rouge du festival de Cannes, habillée en Valentino ?
Oui, je pense que c’est comme mon syndrome de l’imposteur : ça restera toujours. On peut tous·tes être l’outsider de quelqu’un selon le contexte. Mais les créations de Pierpaolo Piccioli chez Valentino m’aident à me sentir à l’aise. J’adore son travail : c’est coloré, frais… c’est l’Italie qu’on admire. Cette maison a une histoire passionnante et un héritage fou. Pierpaolo Piccioli le comprend et sait le mettre en valeur. Quand je suis habillée en Valentino pour un tapis rouge ou pour un shooting, comme pour Antidote, je me sens fraîche, à l’aise, jamais déguisée, en adéquation avec mon âge, avec ma personnalité. Je me sens à ma place. 
Gauche : Top et jupe, Valentino. Chaussures Rockstud Alcove, Valentino Garavani. Droite : Robe, Valentino. Sac Stud Sign et chaussures Rockstud Alcove, Valentino Garavani.
Comment choisis-tu les vêtements que tu portes au quotidien ?
Je mixe régulièrement du luxe avec des trouvailles de friperies et des pièces de marques à petit prix. Si j’aime ce jean acheté en fripes, ce haut trouvé sur Insta et ce sac Dior, je peux les mélanger sans penser que c’est un crime de lèse-majesté. Il s’agit de porter les choses parce que j’en ai envie, que je me sens bien dedans. Je dis ça alors que je suis influenceuse et qu’il m’a moi-même fallu du temps pour me détacher de la course aux tendances sur les réseaux. C’est génial de pouvoir toujours trouver de l’inspiration sur Instagram, mais on n’a pas à complexer parce qu’on n’arrive pas à tout suivre. Le plus important, selon moi, c’est de réussir à porter les vêtements qu’on aime, parce qu’on les aime soi, et non parce que douze influenceuses dans ton feed portent ce pantalon, ce haut et ce sac-là.
Manteau, Valentino. Sac Stud Sign, Valentino Garavani.

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