Qui est Lee Wei Swee, le photographe du nouveau numéro d’Antidote automne-hiver 2021/2022 ?

Article publié le 13 octobre 2021

Texte : Samuel Belfond. Article extrait du numéro Antidote Karma (hiver 2021-2022).

Photographe du numéro d’Antidote : « Karma », Lee Wei Swee s’inscrit dans une nouvelle génération d’artistes qui ne dissocie plus esthétique et éthique. Entre deux shootings pour Antidote, il énumère les principes de sa pratique photographique collective et spirituelle, faisant de la déconstruction du regard le fondement de nouvelles représentations.

ANTIDOTE : Comment ton parcours a-t-il influencé ta pratique de la photographie de mode, sa singularité ?
LEE WEI SWEE : J’ai grandi en Suisse avec mon père, chinois de Malaisie – donc doublement immigré – et ma mère, suisse-italienne. Mon père mettait un point d’honneur à être un citoyen modèle – ne pas avoir de problèmes avec les autorités, toujours parler français à la maison… – et mon identité créative s’est peut-être développée en contrepoint de cette situation, à travers le bizarre, la friction. Je n’ai pas vécu, en tant qu’Asiatique, de discrimination frontale, ni subi de violence, mais j’ai toujours senti que je n’étais pas considéré comme un pair, que je n’étais pas « culturellement identique », dans le bled du canton de Vaud où j’ai grandi. Mon parcours académique a été assez conventionnel, dans un sens, et ne s’est pas fait en contradiction avec la volonté de mes parents : j’ai étudié la photographie à l’ECAL, à Lausanne, une école formidable mais dont je trouvais, à l’époque, le rapport à la photographie hyper-normatif. Le travail que je fais aujourd’hui n’est d’ailleurs pas du tout représentatif de cette école. Après mes études, j’ai été paysagiste pendant un temps pour payer mon matériel, puis je suis parti à Anvers, en Belgique. J’ai été marqué par le rapport expérimental à la mode qui traverse cette scène, où beaucoup de jeunes créateur·ice·s se retrouvent autour d’une vision assez différente, assez « cracky ». Mon séjour dans cette ville a beaucoup influé sur mes photos.
Nigina Sharipova : Robe, Mugler.
Comment est né ton désir de devenir photographe de mode ?
Quand j’avais 16 ans, un pote m’a passé une série de DVD qui s’appelait Work of Directors. Elle regroupait les travaux commerciaux et les clips de Michel Gondry, Spike Jonze et Chris Cunningham, entre autres, ainsi que les making of de ces œuvres. Cette série m’a fait prendre conscience de la puissance du clip, de la possibilité d’évoquer un nombre important de sujets en l’espace de trois minutes. Ça a été un premier déclic. Après, à l’ECAL, j’ai découvert SHOWstudio, que Nick Knight avait fondé, et j’ai adoré ses collaborations avec Björk et Alexander McQueen. L’ECAL n’avait pas vraiment une propension à former des photographes de mode, mais découvrir sa vision – et sa capacité à faire un pont entre le monde de la mode et celui de l’art – et ses travaux pour Yohji Yamamoto et Marc Ascoli, dans les années 1990, m’a ouvert les yeux. La photographie de mode m’est alors apparue comme un médium permettant de regrouper énormément de pratiques différentes, des sortes de « mini-opéras » nécessitant la collaboration de plusieurs savoir-faire : décor, make-up, nail art… C’est dans cette approche que je me suis retrouvé.

« J’ai voulu créer un processus relativement expérimental, organique, où la voix de chacun·e serait entendue sur le plateau. C’est primordial pour moi de gommer ces hiérarchies. »

Qu’est-ce qui te donne l’énergie de te lever le matin ?
Mon métier, déjà : rencontrer des gens, shooter. Et surtout, insuffler davantage de spiritualité dans mon travail et contribuer à définir de nouveaux codes de représentation de la femme, du sexy, dans la mode – d’autant plus en tant que photographe homme hétéro. Le luxe ne doit plus être une affirmation de supériorité sociale. On est passé·e du « century of the self » au « century of the selfie », et dans une certaine mesure, cela a un impact positif : celui de permettre à des populations insuffisamment représentées d’apprendre à s’aimer.
Et ce qui t’empêche de dormir la nuit ?
Tout ce qui a trait à la politique ! Devoir stratégiser des pulsions créatives enlève beaucoup d’âme à ces questions importantes, que de nombreux·ses acteur·ice·s de l’industrie de la mode essaient de développer en ce moment.
Maartje Convens : Body, Mugler.
Comment as-tu pensé les shootings de ce numéro et de sa thématique, « Karma » ?
J’ai voulu créer un processus relativement expérimental, organique, où la voix de chacun·e serait entendue sur le plateau. C’est primordial pour moi de gommer ces hiérarchies, cette position d’auteur très Cahiers du cinéma, qui ne me semble plus vraiment faire sens aujourd’hui. Je préfère travailler autour d’énergies de groupe. Ça rejoint quasiment un précepte bouddhique : la recherche de l’abandon de l’ego. Sur le plateau, l’idée n’était pas tellement d’amener explicitement cette thématique, mais plutôt de créer un rapport de respect, de non-objectivation, de trouver le sens du shooting non pas tant dans le résultat qu’à travers le processus. Björk avait justement expliqué, à propos de ses collaborations avec Michel Gondry [qui a réalisé huit clips pour la chanteuse, NDLR], que le bonheur ne résidait pas tant dans le succès que pourraient rencontrer leurs vidéos, mais plutôt dans l’énergie et l’effervescence du processus de création.
Y a-t-il un shooting pour cette nouvelle édition d’Antidote qui t’a particulièrement marqué ?
Oui, celui avec Béatrice Dalle, notamment, avec qui j’ai ressenti une connexion très rapidement. On s’est découvert des goûts musicaux et des énergies en commun. J’avais envie qu’elle s’amuse sur le shoot et ça a été le cas !
Tu parlais d’insuffler davantage de spiritualité dans ton travail. Comment mets-tu en œuvre ce précepte ?
Il s’agit d’envisager la mode, la mise en beauté, comme des offrandes et aussi de déconstruire le regard du photographe. J’ai pris conscience qu’il me fallait repenser des réflexes un peu trop évidents de la photographie. Phoebe Philo, par exemple, m’a beaucoup marqué en proposant une vision désexualisée de la femme. Ce n’est que depuis une quinzaine d’années peut-être que l’on déconstruit la façon de regarder que John Berger synthétisait en disant : « Men dream of women, women dream of themselves being dreamt of » (« Les hommes rêvent des femmes, les femmes rêvent qu’on rêve d’elles »). Quand je photographie une femme, ma priorité est de faire d’elle la destinataire de cette photographie. Ce changement de regard me paraît essentiel au sein de notre génération. Il me semble que l’on est beaucoup plus enclin à penser la création comme une action collective.

 

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