Kim Kardashian est-elle l’icône mode de notre génération ?

Article publié le 13 avril 2017

Texte : Alice Pfeiffer

Oubliez vos a priori, Kimmy est plus avant-garde qu’elle ne le semble : appartenant à un matriarcat de femmes d’affaires aguerries, refusant la taille 34 et le puritanisme, elle livre le récit d’une modernité féministe et profondément « empowered ».

Nous sommes au printemps et les températures grimpent à Los Angeles – de Hollywood à Beverly Hills, on aperçoit Kim Kardashian dans le même mélange savoureux de streetwear, d’opulence et de tendances actuelles revisitées de manière lascive. Ses apparitions récentes comprennent le port d’un body en dentelle transparent enveloppé d’un trench-coat et décoré d’un crucifix pour combler ses envies de Morticia Adams ; une paire de leggings en cuir lacé, des talons aiguilles, une chemise de bucheron et la lèvre couronnée d’un anneau ; ou encore une doudoune, un corset, un jogging, le tout en blanc monochrome bien évidemment.

Toutes ses tenues sont documentées sur son compte Instagram qu’elle ponctue de changements capillaires, d’expérimentations contouring, de séances shopping à prix d’or. Et cela porte ses fruits. Celle qui est « famous for being famous » est une des célébrités les plus suivies au monde, ce qui alimente ses diverses lignes vestimentaires mais aussi des cosmétiques, des produits autobronzants, et sa facturation de 10 à 25 000 dollars par post, sans oublier son show télé. Si bien qu’elle enregistre 53 millions dollars de chiffre d’affaires en 2015.

Quel lien entre ce petit pactole et son rapport à la mode ? Cela ne se voit pas forcément à vue de nez, mais Kim K est une petite révolution à chaque streetstyle. Connue initialement pour le stylisme de son ex-BFF Paris Hilton époque Juicy Couture, puis sa sex-tape, elle est bien plus que la somme de ses escapades mondaines et intimes.

Sous une apparence d’oisiveté et d’achats compulsifs, se cache une métaphore géante de l’Amérique actuelle. Dans ses corsets-leggings-talons, elle révèle non seulement un sens du stylisme novateur et iconoclaste, mais aussi un monde où elle déborde hors des structures préexistantes. Par la mise en scène complexe de son quotidien et son apparence, elle nous met face à notre propre rapport ambigu au travail, à la maternité, au pouvoir, au succès et à la sexualité. Voilà 5 raisons pourquoi la mode actuelle lui doit plus qu’elle ne le pense.

ELLE EST AUTHENTIQUEMENT INAUTHENTIQUE (ET C’EST UNE FORCE)

Dans le monde hautement codifié des sous-cultures, le hoodie symbolise le skate, les baskets une vague culture hip-hop, le t-shirt Marilyn Manson un amour pour la musique gothique. Très peu pour Kim Kardashian, qui refuse de se plier à une demande d’authenticité ou de pérennité face à une tendance. Elle voue un culte actuel à la marque Vetements mais sûrement pas au club berlinois Le Berghain, où le label puise ses influences. Elle porte un t-shirt de metal en écoutant du R’n’b, porte un sweat Thrasher sans même savoir de quoi il s’agit.

En termes sociologiques, elle sépare le signifiant du signifié, le bomber et de l’underground. Et réinjecte ces pièces vidées de leur symbolisme dans des remix langoureux. Un bas de jogging très Jenny From the Block est associé à une doudoune XXL de rappeur d’antan, un corset de pin-up et un sac Hermès de la taille d’une carte SIM. Un manteau camel Céline, figure de proue du minimalisme, est porté sur un pantalon lacé et des talons aiguilles ; une chemise Jacquemus est arborée en mini-robe et musclée de cuissardes en python. Et ces mélanges sont plus rebelles qu’il ne le semble, poursuivant une longue tradition de stars au style iconoclaste. Si Madonna prouvait que l’habit ne faisait pas le moine et que le corset (Jean-Paul Gaultier) ne faisait la fille facile, Kim sait pertinemment que le baggy ne fait pas le rebelle et que la minijupe ne fait pas la pimbêche. Ces appropriations délibérées prouvent qu’il n’y a pas de mode déterministe, et font d’elle une femme libre – à commencer par sa garde-robe.

ELLE DÉTRUIT LE CULTE (PLUS PROBLEMATIQUE QU’IL NE SEMBLE) DE L’EFFORTLESS

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Kim Kardashian n’a jamais prétendu être tombée du lit impeccable et ne vante pas une beauté innée. Bien au contraire, elle n’hésite pas à livrer ses conseils « behind the scenes », à enseigner à ses followers les secrets de son maquillage, les produits utilisés, les spécialistes capillaires consultés, ses avant et après.

Et cette ouverture est plus féministe qu’on pourrait le croire à première vue : contrairement à la mode « effortless », conception d’un « sans effort » hautement valorisé (et minutieusement travaillé) par la Parisienne notamment, Kim revendique une apparence nécessitant de longs travaux visibles et assumés.

Ainsi, elle rappelle que le genre est avant tout culturel et appris plutôt que naturel, biologique, sans travail. Sans s’en rendre compte, elle fait écho aux théories de performativité de la papesse des Gender Studies, Judith Butler – ou l’idée, évoquée dans son légendaire ouvrage Trouble dans le Genre, que la féminité est quelque chose de social, mis en scène au fil des robes et des fards. Ainsi, Kim, contouring après contouring, rappelle qu’elle est consciente que l’on ne naît pas femme, on le devient.

ELLE COMBAT LE SLUT SHAMING ET LA TAILLE 32

Contrairement à la majorité des femmes en Occident, Kim ne cherche pas à maigrir ni à cacher pudiquement ses rondeurs, bien au contraire : elle est adepte des injections et des matières moulantes pour maximiser et célébrer ses courbes. Et n’hésite pas à jouer sur ce que les sociologues appellent le « capital érotique » ou plus vulgairement, le vêtement sexy et les regards qu’il génèrera.

Justin Bieber et Zayn Malik sont parmi les torses les plus connus de la pop culture, et capitalisent pleinement sur leur potentiel érotique. Pourquoi les femmes n’auraient-elles pas ce même droit et cette même envie? Lorsque Kim Kardashian décide de jouer – sans y être contrainte – de son apparence, elle révèle combien la silhouette féminine est plus sujette à de la régulation et de la honte que celle de l’homme, particulièrement quand elle dépasse une taille 36.« Kim Kardashian est notre Venus de Wollendorf », dit William Alderwick, consultant dans le luxe, par rapport à ce physique féminin s’inspirant plus des formes classiques de femmes que par des nouveaux idéaux émaciés. « Son physique dévoile et défie les normes artificielles de notre industrie de « beauté »», ajoute-t-il.

Et en ère de slutshaming, c’est une manifestation quasi-politique : pour la réalisatrice Marianne Lessard, auteur du documentaire « Comment ça pétasse ? » qui se penche notamment sur le personnage de Kim Kardashian, la célébrité serait un antidote à « une honte face à l’intimité inculquée par la religion, et la preuve d’une prise de conscience du corps ultra-féminin, du poids qu’il peut jouer.» Ainsi, elle détourne des normes perçues comme objectifiantes, et fait rimer sex appeal et féminisme.

ELLE DEFINIT UN POWER WEAR NOVATEUR (ET LE SCHEMA ECONOMIQUE ALLANT AVEC)

Hair flip & eye roll at the same damn time!

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Mais que fait donc Kim de ses journées ? Rien, et ça lui prend énormément de temps et de concentration. « Kim works all the time, she’s so focused », atteste la madre, Kris. Lorsqu’elle se maquille, elle travaille. Quand elle fait des selfies, des essayages, des InstaLives, aussi : la preuve, elle a sa propre ligne de maquillage, un livre d’autoportraits chez Rizzoli, est sponsorisée par un nombre incalculables de marques et de sites. Face à une culture d’entrepreneuriat en pleine mutation 3.0, elle a pris les devants et intégralement redéfini la frontière entre labeur et loisir. De ce que la société décrète superficiel, elle sait tirer profit et créativité.

Elle chahute aussi les notions de connaissances, d’intelligence, de capacité : vous avez devant vous une des femmes d’affaires les plus puissantes au monde, instinctive, dotée d’un sens aigu de la communication, de la mise en scène et du business. Et tout cela, en faisant croire qu’elle se laisse l’observer librement et presque naïvement. En coulisses, c’est elle et son clan matriarcal qui produisent leur propre show de téléréalité, le faisant déborder de placements de produits de leurs propres marques. Ainsi, Kim contrôle sa narration, les ventes générées derrière, tout en mimant l’oisiveté, et donnant à voir ce qu’elle saura rentable. Le résultat ? Un power wear adapté : si les vêtements portés au travail sont censés inspirer contrôle et confiance, ses tenues remplissent amplement ce rôle : en imaginant une apparence « high and low », « street and luxe », aussi hybride, accessible et populaire que son audience, elle prouve combien elle a réussi à séduire les plus inaccessibles des mondes sans changer de vie ni d’idéal.

LE RELOOKING COMME MANIFESTE

Pour les aficionados, il est impossible d’oublier qu’il y a encore quelques années, Kimmy portait des robes Hervé Leger en bandelettes de stretch fluo. Un beau jour, elle décide qu’elle veut suivre l’avant-garde et les créateurs minimalistes de plus près, tout comme son rappeur/modasse de mari, Kanye. K.K. réapparait donc soudainement et intégralement relookée en Céline et Margiela – et, détail clé, ne prétend aucunement avoir évolué de façon organique, mais avoir tout simplement changé d’envie.

Dans une Amérique qui voue un culte à l’honnêteté mais aussi à l’évolution, à la possibilité de changer d’apparence et donc de vie, cette transparence devient un outil narratif puissant. Elle emploie le vêtement pour indiquer publiquement que sa vie prend un tournant, qu’elle a stylistiquement et symboliquement dépassé sa réputation alors limitée à sa sextape et ses amitiés mondaines. Ses manteaux camel agissent comme le rappel du quotidien vers lequel elle se réoriente : elle est désormais une femme adulte et sophistiquée. La preuve ? L’étiquette dans son manteau, et rien de plus. Et c’est justement cette absence de justification qui la rend crédible.

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