Rencontre avec le fondateur du label A-Cold-Wall* Samuel Ross, à l’occasion de la sortie de sa nouvelle sneaker

Article publié le 30 juin 2022

Texte : Henri Delebarre. Photo : Samuel Ross.

À l’occasion du lancement chez 3537 de la nouvelle Converse Sponge Crater, née de la collaboration entre le fondateur du label britannique A-Cold-Wall*, Samuel Ross, et la marque de chaussures américaine Converse, Antidote a rencontré le designer, en pleine Fashion Week masculine de Paris. À travers cet entretien, il revient sur son ambition pour le futur de Converse et de A-Cold-Wall*, évoque sa volonté d’être le plus sincère possible dans son travail quasi autobiographique et dépeint son désir d’allier approche utilitaire et esthétique conceptuelle.

Alors que la Fashion Week homme de Paris printemps-été 2023 bat son plein et que la chaleur estivale se fait de plus en plus pesante dehors, au fur et à mesure qu’approche la ligne d’arrivée du marathon des défilés, l’ambiance semble plus décontractée chez 3537, l’espace culturel et hybride de Dover Street Market, inauguré en septembre 2021, rue des Francs Bourgeois. Dans la fraîcheur de la cave en pierres voûtée, alors que les préparatifs de la soirée qui se tiendra ici le soir-même pour célébrer le lancement se poursuivent à l’étage, Samuel Ross nous reçoit détendu, profitant de l’attente entre chaque interview pour laisser filer ses doigts sur un piano installé dans un coin de la pièce. Habillé d’une chemise et d’un pantalon blanc maculés de tâches de peintures multicolores, il porte aux pieds la toute nouvelle Converse Sponge Crater. Elle se compose d’une carcasse spongieuse évoquant le sol lunaire, réalisée dans la mousse Crater de Nike qui intègre des déchets recyclés, à l’intérieur de laquelle est venue se glisser une chaussette en maille orange. Assis sur un pouf en fausse fourrure à même le sol, l’ancien bras droit de Virgil Abloh et ancien finaliste du LVMH Prize et de l’ANDAM revient au cours de l’entretien sur ce nouveau chapitre de son partenariat avec Converse, initié en septembre 2020 avec la Chuck Taylor All-Star Lugged et poursuivi depuis avec plusieurs modèles toujours plus radicaux, dont l’Aeon Active CX. Si cette dernière repoussait déjà les limites du design avec sa forme expérimentale et sa capacité à absorber les chocs, la Sponge Crater donne quant à elle l’impression – et la sensation – de marcher littéralement sur un nuage.
ANTIDOTE : Comme dans le design industriel et en tant qu’ancien designer produit, ton approche est très pragmatique. Après l’Aeon Active CX, qui repoussait déjà les limites du confort et de la technologie, quel était le problème que tu souhaitais résoudre avec cette nouvelle sneaker ?
SAMUEL ROSS : J’ai l’impression que plus je m’investis dans le footwear, plus mon esprit se libère et me permet de suivre mon instinct, d’expérimenter, plutôt que de chercher à apporter une solution à un problème. Je ne sais pas si c’est en lien avec la confiance entre moi et Converse qui s’est développée ou si c’est simplement parce que travailler avec un tel partenaire donne la possibilité d’imaginer toutes les formes possibles et imaginables et d’avoir accès à n’importe quel matériau.
La Sponge Crater semble être une sorte d’évolution de ta précédente sneaker imaginée pour Converse, la Aeon Active CX…
Le lien entre la Sponge Crater et l’Aeon Active, c’est cette volonté de repousser les limites de la forme, en plus du fait qu’elles sont toutes les deux fabriquées à partir de la mousse Crater de Nike, une technologie durable incroyable. Je suis tombé amoureux de ce matériau en 2019, lors d’un entretien avec John Hoke, le Chief Design Officer de Nike. C’est pour ça qu’il est omniprésent dans les Converse que je crée.

Photo : Converse Sponge Crater x A-Cold-Wall*.
La forme de ces chaussures sculpturales est assez futuriste. Mais tiennent-elles avant tout leur forme de leur fonction ? Et de manière plus générale, penses-tu que la fonction d’un objet doit dicter sa forme ?
Ça dépend de la catégorie. Pour le prêt-à-porter, oui. Les vêtements sont des produits de design dont la vocation est de rendre un service. Mais une œuvre d’art portable n’a aucune règle à suivre. Concernant la Sponge Crater, elle répond au besoin de confort, renforcé après le confinement. On y glisse son pied hyper facilement, comme dans une chaussette, grâce à sa tige en maille sans lacets, qui permet par ailleurs de réduire les chutes lors de la confection. On sait déjà ce qu’une chaussure doit apporter. Donc maintenant la question c’est plutôt de savoir à quoi doit ressembler la chaussure de demain ? Il s’agit avant tout de proposer de nouvelles idées.
Pourquoi cette asymétrie dans les trous sur la structure de la Sponge Crater ? Est-ce un clin d’œil à ton goût personnel pour l’asymétrie, visible sur nombre de tes créations A-Cold-Wall*, ou est-ce dicté par ton approche utilitaire ?
Les deux. C’est un geste esthétique qui sert aussi à améliorer la respirabilité. L’asymétrie, c’est presque une signature. Ici, c’est un trait d’union entre mon univers et celui de Converse, et également entre l’utilitaire et l’expérimentation.

 

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Les pièces que tu crées ont justement un côté très pratique et en même temps très experimental. Je me souviens d’une veste d’une de tes précédentes collections pour A-Cold-Wall*, très pragmatique avec toutes ses poches et en même temps très conceptuelle car ornée d’innombrables câbles sans utilité aucune, si ce n’est esthétique. N’est-ce pas antithétique ?
C’est une question d’équilibre. La mode n’arrive pas à trouver sa place dans le monde du design, parce qu’elle est à la fois un service et une pratique artistique. Il y a toujours cette tension. Doit-elle résoudre des problèmes autour de la fonctionnalité ? Où est-elle une pratique artistique ? Les deux. Outre le fait d’être un produit, la mode est un langage servant à véhiculer des idées. Les vêtements nous parlent. La référence derrière cette veste du printemps-été 2020 que tu évoques, c’est l’idée d’un réseau de tuyaux ou de câbles électriques, et la volonté de les faire parcourir sur un vêtement pour distordre sa forme. J’envisage la mode comme un langage et comme un service.
Tu collabores avec Converse depuis deux ans maintenant. Comment ce partenariat a-t-il évolué au fil du temps ?
Une confiance mutuelle s’est vraiment développée. Dès le début, nous étions alignés sur l’idée que nous voulions changer ce qu’est le footwear. Notre collaboration fonctionne comme un incubateur pour la recherche et le développement de l’avenir de la chaussure. C’est un partenariat radical.
Dans quelle mesure ce partenariat enrichi le spectre de ton travail, au-delà de celui que tu effectues déjà au sein de ton label, fondé en 2015 ?
Collaborer avec un partenaire de l’envergure de Converse permet de développer et de produire ce que nous appelons en interne les « blue sky products », pour désigner ces produits et concepts impossibles à concevoir pour les labels indépendants. Lorsque vos idées apparaissent sous la forme de prototypes et sont commercialisées, cela vous donne l’opportunité d’avoir une vision physique de votre sens esthétique.
Photo : Converse Sponge Crater x A-Cold-Wall*.
La campagne pour la Sponge Crater met en scène le rappeur londonien Kam-Bu et la mannequin Eva Apio. Qu’est-ce qui a motivé ces choix ? Est-ce lié à ton enfance dans la banlieue sud de Londres ? À ton désir de t’adresser à ta communauté ?
Oui, mais aussi de m’adresser à la prochaine génération de créatif·ve·s, aux gens qui sont le visage de la mode de demain, à Londres. Je veux m’assurer que les arbitres de la youth culture ont leur mot à dire dans la manière dont A-Cold-Wall* communique.
L’engagement politique et social de Kam-Bu résonne particulièrement avec l’ADN de A-Cold-Wall*. Dans l’un de ses titres par exemple, il évoque l’incendie de la Grenfell Tower. La structure sociale britannique est par ailleurs l’une des inspirations phares de ta marque …
Complètement. Et comme tu le dis, le fait d’avoir grandi en Grande-Bretagne, d’avoir été témoin de la diversité des populations et de leur séparation dans différentes classes sociales… Ma marque ne pourra jamais l’oublier et ça fera toujours partie de son récit, c’est sa raison d’être.
Photo : Converse Sponge Crater x A-Cold-Wall*.
Ta première collaboration avec Converse portait sur la Chuck Taylor. Travailler sur cette chaussure, qui incarne Converse, était-ce un passage obligé?
Je me suis plutôt dit : « On connaît tous cette chaussure, elle est parfaite. Mais comment en créer une version avant-gardiste ? Comment la moderniser ? Lui donner des propriétés qu’elle n’a pas pour augmenter sa hype ? Comment faire pour qu’elle parle à la génération d’aujourd’hui ? ». Ainsi est née la Lugged. L’héritage a un futur. Mais il faut de nouveaux canaux de développement, Converse ne doit pas être contrainte par le succès de son héritage.
Avec ce modèle inédit qu’est la Sponge Crater, on ne voit plus que de la mousse. Je pense que ça montre à quel point une collaboration peut aller loin si un·e designer veut pousser un produit dans ses retranchements. C’est très rare d’avoir cette liberté. J’étais au QG de Converse, à Boston, il y a un mois, et tous les modèles que nous avons imaginés ensemble était disposés en ligne sur une table. [Il sort son téléphone et montre la photo, NDLR]. Tu peux voir l’évolution radicale des formes. Une autre marque aurait peut-être simplement revisité la couleur de la All Star. Avec la Sponge Crater, pour moi il s’agit purement de mousse, d’un matériau ergonomique qui n’est pas figé.
Photo : Converse Sponge Crater x A-Cold-Wall*.
L’idée est d’obtenir une chaussure presque liquide ?
Oui, c’est exactement ça !
Quelles sont tes ambitions pour le futur de ce partenariat et pour A-Cold-Wall* plus généralement ?
Pour Converse, c’est de trouver un équilibre, un rythme de croisière entre l’héritage de la marque et son futur dans le design.
Pour A-Cold-Wall*, nous nous apprêtons à passer plus de temps à Paris, et je cherche vraiment à trouver comment la marque peut s’inscrire à mi-chemin entre le design industriel et le luxe moderne. Je pense qu’il y a beaucoup à faire sur le tissage, mon esprit est concentré là-dessus à l’heure actuelle, sur l’artisanat. Je pense que ça a à voir avec mon âge. Je veux être honnête.

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