À quand un enseignement décolonial de la mode ?

Article publié le 30 novembre 2020

Texte : Manon Renault. Photo : Byron Spencer pour Antidote Pride issue.

Loin d’être universel, le concept de mode renvoie à une pluralité d’imaginaires, d’esthétiques et de vécus invisibilisés par une histoire coloniale qu’une nouvelle génération appelle aujourd’hui à déconstruire – notamment via l’enseignement.

« Pas de soutien performatif, des changements concrets » : voici le mot d’ordre qui ouvre la pétition co-écrite par les étudiant·e·s, artistes et intervenant·e·s de la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) visant à bannir les discriminations systémiques et culturelles qu’ils accusent l’établissement de perpétuer. Relayée par le compte Instagram du collectif, @nous.head, la requête s’inscrit dans le prolongement des actions menées cette année par le mouvement Back Live Matters, qui a poussé de nombreuses institutions de la mode et de la culture à adopter une démarche réflexive et critique quant à la potentielle prégnance de certaines formes de racisme dans leur enceinte.
« Notre institution est contre le racisme, mais nous savons que ce n’est pas assez. Il nous faut changer notre manière de fonctionner », écrivait de son côté la prestigieuse école de mode londonienne Central Saint Martins sur Instagram. Publié le 4 juin dernier, le post n’a pas échappé au feu des représailles, plusieurs étudiant·e·s dénonçant en commentaires des discriminations ainsi que le manque de diversité au sein du corps professoral. Si ces écoles ne sont pas les seules, force est de constater la prégnance d’un racisme enraciné et normalisé, prenant comme point de départ l’enseignement d’une définition de la « mode » éludant l’histoire des systèmes vestimentaires non-européens.
« Dans nos cours, l’Europe est présentée comme la norme et Paris possède l’hégémonie du luxe en termes d’imaginaire. De fait, cela exclut les études concernant les pratiques vestimentaires dans les autres continents – comme l’Afrique. Si Paris, Londres ou Milan ont fait référence dans la mode, et continuent à être enseignées comme telles, les cultures locales ou les élans venant d’autre villes restent abordés de manière superficielle », explique l’un des membres du collectif @nous.head, qui souhaite rester anonyme.

Photo : campus de la Central Saint Martins ©John Sturrock
Ici, c’est la construction de l’histoire enseignée qui pose problème. L’enjeu ? Exposer et déconstruire les structures racistes normalisées ayant permis la prédominance d’un discours qui invisibilise les codes et cultures vestimentaires des anciens pays colonisés. « Pour les observateur·rice·s occidentaux·les, l’idée selon laquelle les codes vestimentaires non-occidentaux ne changent pas a été centrale. Pourtant la description de la “mode” n’est pas réservée à l’élite européenne », écrivait déjà, en 1993, la chercheuse australienne Jennifer Craik dans son ouvrage The Face Of Fashion.
Pour Rahul Patel, cofondateur du magazine de l’Université des arts de Londres (UAL), Decolonising the Arts Curriculum, la déconstruction du concept de mode commence par un rappel essentiel : le marché de l’esclavagisme est à la base du développement capitaliste européen, il a permis à la classe bourgeoise de s’imposer et de diffuser ses goûts vestimentaires saisonniers. « Il est essentiel de raconter ces histoires, que les étudiant·e·s appellent de leurs vœux », insiste-t-il. De fait, en 2016, le collectif étudiant UAL « So White » publiait un sondage dans lequel 87 % des étudiant·e·s interrogé·e·s déclaraient que les programmes ne faisaient pas, à leurs yeux, suffisamment preuve de diversité, car éludant l’histoire des personnes de couleur.
Si la mouvance décoloniale a longtemps été ignorée par l’industrie de la mode, elle s’impose désormais à tous les niveaux. En juin dernier, suite à un mail d’Anna Wintour envoyé en interne dans lequel la célèbre rédactrice en chef s’excusait des « erreurs » commises chez Vogue en ne donnant pas assez la parole aux personnes noires, ou encore en publiant des photos « blessantes ou intolérantes » à l’égard de ces dernières, Diet Prada a publié les témoignages de trois anciennes employées racisées du magazine racontant les discriminations auxquelles elles ont dû faire face, avant que le New York Times n’enfonce le clou avec une enquête très fouillée, publiée le 24 octobre dernier, qui accuse la femme la plus puissante de la mode d’avoir instauré un climat de travail marqué par un racisme systémique. En parallèle, Leandra Medine, la fondatrice du blog Man Repeller, a annoncé en juin dernier qu’elle se retirait de ses activités au sein du site suite aux accusations dénonçant le manque de diversité au sein de son équipe. Mais au-delà de ces remontrances, la mouvance décoloniale nécessitera, pour se maintenir, un enseignement qui questionnera constamment ses circonstances d’existence — seule possibilité pour ne pas sombrer dans un marketing « décolonial » superficiel.

Décoloniser les programmes

Dès 1990, les travaux de recherche en mode de Joanne Eicher ou Jennifer Craik s’attaquent à l’eurocentrisme (et donc à une histoire de la mode axée sur les créateur·rice·s de luxe français·es ou italien·ne·s), dénonçant la persistance de hiérarchies coloniales qui congédient l’Orient. Trente ans plus tard, Fashion Theory, la revue académique spécialisée de référence, dédie un numéro à la question dans lequel elle montre que les sujets environnementaux, du travail éthique et de l’exploitation des cultures sont interconnectés et tous liés à l’histoire coloniale, ainsi qu’aux hiérarchies qui en résultent.

Couverture controversée du Vogue US d’avril 2008
Indispensables pour penser les cas d’appropriation culturelle et les clichés racistes en matière de représentations dans l’industrie de la mode, ces écrits s’articulent à la construction de nouveaux programmes de cours. En 2016, la sociologue et historienne Kimberly Jenkins s’imposait comme une pionnière dans ce domaine en lançant la classe « Fashion and Race » à la Parsons School of Design, à New York. Souhaitant démocratiser les ressources pour penser les intrications entre mode et race, elle lançait dans la foulée « Fashion and Race Database », une plateforme regroupant films, livres, exposition et podcasts non-eurocentrés. De son côté, Sarah Cheang, qui travaille au sein du Research Collective for Decolonizing Fashion (collectif de recherche pour décoloniser la mode) qu’elle a cofondé, met en place des méthodes d’enseignement plus inclusives dans le cadre de son programme d’histoire de l’art au Royal College of Art à Londres. « Les programmes reflètent le racisme et le colonialisme : ils doivent être remplacés, explique-t-elle. D’autre part, pour changer les mentalités, il faut s’attaquer à la notion de vitesse alors que tous les projets s’enchaînent rapidement dans l’industrie de la mode, laissant peu de temps pour la réflexion. »

« La mouvance décoloniale nécessitera, pour se maintenir, un enseignement qui questionnera constamment ses circonstances d’existence — seule possibilité pour ne pas sombrer dans un marketing « décolonial » superficiel. »

À Paris, de nombreuses discussions ouvertes au public rassemblent des chercheur·se·s internationaux sur le campus français de l’école de mode Parsons. Marco Pecorari, directeur du programme en Fashion Studies de l’école, y voit de bonnes occasions de s’interroger sur les enjeux de l’inclusivité et du transnationalisme dans les activités de recherche. Ce dernier préconise en effet une éducation plus « inclusive et éthique ».
« Cela se reflétera dans la sélection des sujets discutés en classe, poursuit-il, mais surtout dans un processus de recrutement des enseignant·e·s respectant l’inclusivité en termes de race, de sexe et de classe. Un autre point important est de s’attaquer aux problèmes liés aux communautés discriminées avec une préparation pédagogique adéquate. Nous ne pouvons pas improviser – en particulier dans l’enseignement supérieur — et nous ne devons pas utiliser ces termes simplement parce qu’ils sont devenus à la mode. Derrière ces enjeux, il y a des questions d’accès à l’éducation, de participation et même de racisme institutionnel structurel. »

Être un corps racisé dans un espace de savoir institutionnel

De nombreux·ses étudiant·e·s (de la HEAD, mais aussi du Savannah College of Art and Design ou encore du Fashion Institute of Technology, deux universités américaines) ont lancé des comptes privés à travers le monde pour partager leurs expériences académiques et faire part de leurs déconvenues. « Il est difficile pour des corps portant des attributs dits “étrangers” de parler d’atteintes subies ou de les prouver, pointe cependant un membre de @nous.head souhaitant rester anonyme. Tous les motifs sont bons pour nier et détruire les existences multiples. Les “trolls” qui fourmillent sur le compte @nous.head traduisent également ce racisme. »
Mais les initiatives progressistes se multiplient. En juin 2018, le premier numéro de Decolonising the Arts Curriculum dessinait un espace d’expression libre, mêlant récits à la première personne et extraits de textes du philosophe Frantz Fanon, une figure majeure de l’anticolonialisme. « Le projet vient à la fois des étudiant·e·s et du personnel de l’Université des arts de Londres – c’est une initiative par le bas ouverte à tous·tes, explique Rahul Patel. Les contributions sont d’ailleurs peu éditées afin de permettre aux multiples perceptions des participant·e·s de briller. » Soixante-dix-sept contributeur·rice·s s’exprimaient ainsi dans le premier numéro, qui traitait de sujets encore peu abordés, comme la place du vêtement dans la relation coloniale France/Sénégal, par exemple.

Photo : L’institut français de la mode, à Paris
Marco Pecorari remarque que les étudiant·e·s se passionnent pour les sujets liés à la race, au genre, ainsi qu’aux questions de représentation et de regard. « Cela se reflète à travers les différents projets menés et les thèmes des thèses, souligne-t-il. L’année dernière, nous avons d’ailleurs créé avec eux·elles l’exposition “A Fashion Issue: Identities in Translation” [au sein de l’espace d’art Glassbox, NDLR] à travers laquelle nous avons exploré la formation des stéréotypes, l’appropriation culturelle et le tokénisme dans l’industrie de la mode via l’analyse de différentes éditions nationales de Vogue. »
Mais les systèmes académiques encouragent-ils réellement la diversité étudiante aujourd’hui ? On retrouve en France des initiatives notables, comme celle de l’Institut français de la mode, qui mettait en place un groupe de travail anti-discrimination l’été dernier. « De l’analyse des sondages effectués est ressorti un certain nombre de besoins. Ainsi, nous commençons à réfléchir à la mise en place de référent·e·s anti-discrimination, à une formation et à la rédaction d’une charte », explique l’école de mode.
Ces multiples remises en question sont autant d’avancées qui, plutôt que de fermer les yeux sur les hiérarchies coloniales du passé, les exposent et questionnent leur modalité de persistance. Un acte essentiel pour comprendre les différentes formes de discriminations s’exerçant dans la mode comme ailleurs.

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