L’édito de Yann Weber, directeur de la rédaction du nouveau numéro d’Antidote : Statements

Article publié le 29 septembre 2020

Texte : Yann Weber

Antidote Rhizome

Noir·e·s, gays, top-modèles, handi·e·s, popstars, gros·se·s, acteur·rice·s, Asiatiques, intersexes, stagiaires, Latino·a·s, activistes, putes, écrivain·e·s, Arabes, artistes, lesbiennes, intellectuel·le·s, banlieusard·e·s, féministes, icônes, non-binaires, minces, femmes voilées, chercheur·ses, trans, designers, nain·e·s, Indien·ne·s, hétéros, stars du porno, étudiant·e·s, octogénaires, sans-papiers, Blanc·he·s, inconnu·e·s, bisexuel·le·s, célébrités, migrant·e·s, drags, rappeur·euse·s, mon assistante, ma mère, ma grand-mère… L’identité d’Antidote, sur laquelle je me suis longtemps interrogé, s’est dessinée en filigrane ces 10 dernières années à travers ce grand rhizome de personnalités variées qui s’étire à l’horizontale de page en page, où les normes excluantes qui ont longtemps caractérisé le monde de la mode s’effacent pour laisser place à une vision inclusive et ouverte, au sein de laquelle les stigmates disparaissent. Alors que nombre de magazines de mode préfèrent encore édifier un univers axé sur une approche étriquée et fantasmée du monde, développée depuis une position privilégiée qui peine à s’ouvrir à de nouvelles perspectives — faisant en cela écho aux médias traditionnels —, Antidote tient au contraire à regarder notre société dans les yeux et à la célébrer pour ce qu’elle a de plus riche : sa diversité. Une vision qui ne doit cependant pas céder à la complaisance : d’une part, car Antidote continue chaque jour de travailler à améliorer son inclusivité sur tous les plans ; de l’autre, parce que les iniquités restent encore bien trop nombreuses.
Dans le prolongement de nos précédentes éditions, ce numéro anniversaire Statements donne la parole et de la visibilité à ceux·celles qui se battent pour donner corps au progrès — dans l’espoir, à notre échelle, d’inspirer de nouveaux·lles acteur·rice·s du changement et d’encourager l’émergence de nouveaux possibles. Judith Butler (page 150) y insiste sur la nécessité d’instaurer une « égalité radicale » par le biais d’une convergence des luttes, rejoignant ainsi les positions de féministes intersectionnelles telles que la journaliste militante Lauren Bastide (page 192), qui défend notamment une approche sororale et l’application d’une politique de quotas pour faire face aux inégalités, ou encore l’autrice et réalisatrice Rokhaya Diallo (page 262), qui dénonce la persistance de la misogynoir en France. Un appel aux alliances auquel adhère également Assa Traoré (page 104), devenue l’une des figures de proue du militantisme anti-raciste et s’opposant plus largement à toute forme d’injustice et d’oppression, qu’il s’agisse de celles qui ont mené au mouvement Black Lives Matter ou encore de l’homophobie. Ce rejet, l’auteur Paul B. Preciado (page 388) le dénonce à son tour de manière poignante à travers les extraits de son ouvrage Un appartement sur Uranus publiés dans ce numéro, où il déconstruit notamment le mythe de l’enfant hétérosexuel, à travers un texte faisant écho au parcours de la popstar Kim Petras (page 322). Chacun·e à leur manière, tous·tes participent à affronter les discriminations au profit d’une plus grande inclusion ; combat que rejoignent les travailleur·se·s du sexe que nous avons rencontré·e·s (page 218) — dans un reportage où ils·elles s’insurgent face au statut précaire qui leur est imposé — ou encore l’activiste Sinéad Burke (page 56), qui insiste sur l’importance d’inviter les minorités (qui rassemblées constituent la majorité, comme le rappelle Raphaël Cioffi dans cet entretien) à dessiner le monde de demain. Ensemble, par leur discours et leurs actions, ces personnalités participent à une réévaluation des valeurs qui régissent notre société, que la théoricienne du care Joan Tronto (page 372) appelle elle aussi de ses vœux, au profit d’une revalorisation de l’entraide, des tâches de soin et de la protection de l’environnement. Un impératif écologique d’ailleurs rejoint par le philosophe Frédéric Lenoir (page 280), défenseur d’un modèle sociétal axé sur la « sobriété heureuse ».
Ces 10 textes s’accompagnent d’une curation de plus de 300 photos choisies parmi celles qui ont été publiées dans les 19 précédentes éditions d’Antidote, capturées par Thomas Lagrange, Giampaolo Sgura, Jan Welters, Txema Yeste, Hans Feurer, Victor Demarchelier, Cuneyt Akeroglu, Miguel Reveriego, Daniel Sannwald, Benjamin Lennox, Ren Hang, Olgaç Bozalp, Patrick Weldé, Xiangyu Liu, Davit Giorgadze, Byron Spencer, Ferry van der Nat et moi-même. Rassemblées pour la première fois et couplées à des citations issues d’entretiens menés par notre rédaction au cours de cette dernière décennie, elles retracent le chemin parcouru par le magazine, dont l’existence n’aurait pas été possible sans toute l’équipe qui y travaille (et qui y a travaillé) à mes côtés, nos collaborateur·rice·s et vous, qui nous lisez ; le moment est venu de dire merci. Merci pour les bons moments passés ensemble et même pour ceux qui ont été difficiles, que notre passion et notre investissement auront permis de surmonter. Ce numéro, qui comporte également plusieurs séries mode inédites et incarne parfaitement ce qu’est devenu Antidote, clôt ainsi un chapitre que l’on espère n’être que le début d’une longue histoire.

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