Dapper Dan, le roi de la contrefaçon ressuscité par le luxe

Article publié le 18 septembre 2017

Share :

Photo : Dapper Dan
Texte : Maxime Retailleau

Après avoir habillé les stars du hip-hop dans les années 80, le tailleur d’Harlem était tombé dans l’oubli… avant de revenir sur le devant de la scène grâce à Gucci, qui lui avait pourtant intenté un procès aux côtés d’autres maisons de luxe il y a une trentaine d’années.

Sous les radars depuis vingt-cinq ans, le nom de Dapper Dan ressurgit quand Alessandro Michele, le directeur artistique de Gucci, présente la collection Resort 2018 de la griffe italienne à Florence. L’une des pièces, une veste en vison, ressemble comme deux gouttes d’eau à celle que le tailleur d’Harlem avait créé pour l’athlète Diane Dixon dans les années 80. Seul un détail change : des doubles G ont remplacé les monogrammes Louis Vuitton qui tapissaient les manches de l’original. L’histoire fait grand bruit sur les réseaux sociaux, dont les usagers s’interrogent : s’agit-t-il d’un hommage, ou d’une copie pure et simple ?

Photos de gauche à droite : création de Dapper Dan, Gucci Resort 2018.

Pour faire taire les rumeurs, Gucci publie un communiqué de presse sans ambiguïté : « Dans cette collection, Alessandro Michele poursuit son exploration de la culture du vrai-faux avec une série de pièces qui jouent avec le logo de Gucci et son monogramme, dont un bomber aux manches matelassées des années 1980, hommage au travail du célèbre tailleur d’Harlem Daniel “Dapper Dan” Day ». La marque lui a ensuite proposé de travailler sur une collection capsule en collaboration avec Michele, qui sera disponible au printemps prochain. La firme italienne l’a également choisi comme égérie de l’une de ses dernières campagnes de publicité, shootée par le photographe Glen Luchford, et va aussi lui permettre de rouvrir son atelier à Harlem, notamment en lui fournissant la matière première dont il aura besoin. Dapper Dan ressuscite grâce au monde du luxe, qui l’avait pourtant enterré dans les années 90.

Campagne hiver 2017 Gucci photographiée par Glen Luchford avec Dapper Dan

Dress to impress

Né dans un foyer pauvre au milieu des années 40, Daniel Day abandonne rapidement l’école, puis gagne de l’argent en jouant au craps. Un jour, il affronte l’une des grandes figures du coin, surnommé « Dapper Dan ». Il remporte la mise et reprend son pseudo au passage, qu’il gardera toute sa vie. Puis après avoir goûté à la drogue et un passage en prison, il est sélectionné par un programme étudiant mis en place par Columbia et la Urban League, en 1968, lui permettant d’effectuer un séjour en Afrique qui le transforme radicalement. Il revient végétarien, abstinent, et expert en mode africaine, et se lance dans un petit business de vêtements volés en magasins, qu’il revend depuis l’arrière de sa voiture. Avec l’argent gagné, il fonde sa propre boutique en 1982 sur la 125th Street à Harlem, attelée à un atelier pour lequel il engage jusqu’à douze artisans (dont le père du rappeur ASAP Ferg). Il vend surtout du cuir et de la fourrure, puis a un déclic en rencontrant un homme qui porte une pochette Louis Vuitton, comme il le confie au New York Times. « Ce mec se vantait d’avoir cette pochette. Et je me suis dit : “si elle lui fait autant d’effet, qu’est-ce que ce serait si cette pochette Louis Vuitton devenait une tenue entière ?” ».

Il invente alors son style signature, en tapissant ses vestes exubérantes de monogrammes Louis Vuitton, Gucci ou encore Fendi – des sérigraphies qui constituent l’une des premières fusion entre le luxe et la rue, et élèvent la contrefaçon au rang d’art. Il vend d’abord ses pièces aux gangsters de son quartier, et profite indirectement de l’explosion du business du crack. Puis ses créations deviennent de plus en plus recherchées. Des criminels de Philadelphie font le trajet pour s’en offrir une, et les artistes hip-hop puis les sportifs découvrent son travail à leur tour. Dapper Dan vend ses pièces aux plus grandes célébrités noires de l’époque : la star du basket Walter Berry, LL Cool J, Run-D.M.C., Salt-N-Pepa, KRS-One, ou encore Eric B. and Rakim, qui portent ses tenues sur la pochette de leur premier album (aussi leur plus célèbre), Paid in Full.

'88 attire. #dapperdan #harlem

A post shared by Dapper Dan (@dapperdanharlem) on

Une reconnaissance tardive

Les clients de Dapper Dan, notamment les sportifs, ont souvent un physique trop imposant pour rentrer dans les vêtements des marques de luxe, même si ils peuvent généralement se les offrir. Le tailleur monopolise ainsi un pan du marché, jusqu’à ce que Mike Tyson ne défraie la chronique en se battant avec le boxeur Mitch Green juste devant sa boutique, en 1988. Sur les photos qui paraissent dans les tabloïds, il est vêtu d’une fausse veste Fendi achetée chez Dapper Dan. L’avocate Sonia Sotomayor l’attaque alors en justice au nom de la griffe, tout comme Gucci et Louis Vuitton, qui découvrent aussi son atelier à cette occasion. La police y mène plusieurs raids, et le tailleur est forcé de passer la clef sous la porte en 1992.

Il vend ensuite des T-shirts pour gagner sa vie, et reçoit occasionnellement une commande pour un client privé. Il confectionne quelques pièces pour Jay-Z, mais sans utiliser aucun logo, pour ne pas risquer d’être à nouveau attaqué pour contrefaçon. Dapper Dan commence à tomber dans l’oubli, même si en 2010 un nouveau magazine de mode masculine prend son nom, qui fait office de symbole : celui d’un parcours remarquable mené hors de toute norme. « Nous croyons que le style d’un homme est quelque chose qui dérive de sa propre personnalité, et non de “tendances” éphémères », annonce la première ligne de son manifeste. Mais personne ne sait précisément ce qu’a fait Dapper Dan durant vingt-cinq ans, ce qu’il racontera sans doute dans ses mémoires, qui devraient être publiées l’an prochain.

My fully Gucci-customized Mercedes Benz. #dapperdan #harlem

A post shared by Dapper Dan (@dapperdanharlem) on

Alessandro Michele s’est récemment exprimé auprès du New York Times à propos du tailleur, et de la pièce qu’il lui a inspiré pour la collection Gucci Resort 2018. « Nous reconnaissons la grandeur de son travail. Le message que je voulais envoyer, c’est que d’une certaine façon on a reconnu une grande part de l’histoire de la marque. Il est temps de dire que la mode ne se limite pas aux vitrines des magasins de Fifth Avenue. C’est plus que ça. C’est une question de culture. D’expression personnelle. C’est l’expression d’un point de vue. » En parallèle, la plateforme VFiles, qui met en lumière des designers émergents et organise un défilé chaque saison lors de la New York Fashion Week, a demandé à Dapper Dan d’être le mentor de l’édition 2017 ; il a ainsi succédé à Naomi Campbell, ou encore Virgil Abloh, le directeur artistique d’Off-White. L’ancien paria de la mode est maintenant célébré de toutes parts.

À lire aussi :

[ess_grid alias= »antidote-home2″]

Les plus lus

> voir tout

Comment les mythiques Blitz Kids ont réinventé la mode et la musique

En deux petites années, entre 1979 et 1980, du côté du quartier de Covent Garden à Londres, une soirée organisée tous les mardis soir au sein du minuscule Club Blitz a changé la face de Londres, de la mode, de la pop music, lancé la vague baroque et fière des Nouveaux Romantiques, et renvoyé définitivement l’uniforme des punks au rayon vintage. Retour vers le futur.

Neith Nyer reverse tous les bénéfices de sa nouvelle collection en faveur des trans noirs brésiliens

Fondé en 2015 par Francisco Terra, le label Neith Nyer fait son retour en grande pompe avec « Globe of Death ». Une collection inaugurant le projet « Neith Nyer Artisanal », né d’une collaboration entre le designer brésilien et une flopée de créatifs, dont la totalité des bénéfices sera reversée à Casa Chama, une association brésilienne qui lutte pour faire valoir les droits des personnes noires et transgenres.

Les algorithmes peuvent-ils prévoir la mode du futur ?

Avec le basculement vers le tout-digital, la data et les prédictions s’apprêtent à jouer un rôle décisif dans la relance des secteurs de la mode et du luxe. Comme dans chaque crise, les rapports de force évoluent et le recours aux algorithmes, bien qu’encore perçus comme opposés à la création, s’intensifie. D’abord pour rassurer, ensuite pour tenter de prévoir l’avenir.

Série mode : 2 Moncler 1952, Issue d’Antidote : DESIRE

Découvrez les pièces parmi les plus marquantes de l’été 2020 dans cette série mode inédite issue du nouveau numéro d’Antidote photographié par Ferry van der Nat, avec Chanel, Balenciaga, Versace, Lacoste, Ann Demeulemeester, Rombaut. Commandez dès maintenant Antidote : DESIRE sur notre eshop au prix de 15€.

Série mode : les looks de Richard Gallo reconstitués en exclusivité pour Antidote

Publiée dans le numéro printemps-été 2020 d’Antidote, cette fashion story dédiée à Richard Gallo mêle pièces d’archives issues de son vestiaire et looks reconstitués à partir de photographies, arborés par Tyrone Dylan.

Découvrez la sixième série mode de Ferry van der Nat issue d’Antidote : DESIRE

Découvrez les pièces parmi les plus marquantes de l’été 2020 dans cette série mode inédite issue du nouveau numéro d’Antidote photographié par Ferry van der Nat, avec Versace, Balenciaga, Louis Vuitton, Marine Serre, Christian Louboutin, Miu Miu ou encore Andreas Kronthaler for Vivienne Westwood. Commandez dès maintenant Antidote : DESIRE sur notre eshop au prix de 15€.

Fresh NewsMode

lire la suite

> voir tout

Fresh NewsMode

Rencontre avec Juan Alvear, le nail artist favori des popstars