Humanité et animalité, le paradoxe incarné

Article publié le 18 février 2016

Texte : Cyril Merle
Photographie : Txema Yeste
Talent : Daphné Groeneveld pour Magazine Antidote The Animal Issue

Aux yeux des philosophes, éthologues, zoologistes, et autres spécialistes des sciences du vivant, la cause est entendue : il existe bien une différence, sinon de nature, au moins de degrés, entre l’homme et l’animal. En effet, si nous partageons 99 % de nos gènes avec le chimpanzé, nous – les femmes et les hommes – n’en restons pas moins définitivement supérieurs, au plan de l’intelligence, de la réflexion et de la spiritualité.

L’âme comme abîme

Mais nous avons creusé un autre abîme entre notre espèce et les espèces animales, des plus proches (les grands singes) aux plus lointaines (les méduses) : notre raison, sous toutes ses formes, depuis la logique (ou la raison en application) jusqu’à son avatar éternel, l’âme (ou la raison qui se conçoit comme un principe se survivant à lui-même), en passant par la raison qui construit et raconte (ou la raison mythique). Les constructions intellectuelles que nous sommes capables de concevoir et d’échafauder nous ont fait sortir hors du règne animal, nous rendant définitivement plus achevés. Henri Bergson ne disait rien d’autre lorsqu’il affirmait que « l’intelligence, c’est de l’instinct réfléchi. » C’est bien la réflexion – et donc l’utilisation, l’application de notre rationalité – qui nous sépare de l’animal.

La réflexion, comme le rire d’ailleurs, est bien le propre de l’homme… Mais que réfléchissons-nous ? Le terme même d’[animal] est trompeur : nous considérons que l’homme est la seule espèce à être dotée d’une âme, mais le terme générique que nous avons créé pour désigner ceux qui n’ont pas d’âme est construit sur le latin anima : l’âme. Autre donnée : à Lascaux, les peintures rupestres les plus anciennes au monde découvertes jusqu’ici représentent des scènes de chasse, des félins, des aurochs et des chasseurs, liés et entremêlés par divers signes cabalistiques.

Nous éloignons l’animal de notre perception de nous-mêmes, mais le réintégrons en permanence dans nos cosmogonies et nos mythologies. Au quotidien également, cette attraction/répulsion agit dans tous les compartiments de notre vie : nos langues sont truffées de références aux animaux (et l’emploi du verbe truffer n’est bien sûr pas innocent !) ; nous masquons nos odeurs corporelles à l’aide de senteurs et de parfums tout droit issus du monde animal – la civette est une glande de rongeur, le musc est produit par le chevrotin mâle, l’ambre gris provient des intestins de cachalot…

Qu’en conclure ? Sommes-nous si complètement sortis du règne animal ? En sommes-nous conscients ? En sommes-nous heureux ? Ou bien alors regrettons-nous, plus ou moins consciemment, une sorte de jardin d’éden évolutionniste, où nous batifolions tranquillement, à l’état de nature ?

Mais notre rapport a l’animalité reste une fondation, peut-être oubliée, peut-être camouflée, mais toujours présente, de notre être : les bruits d’animaux comptent parmi les premiers apprentissages de l’enfance, et les animaux de compagnie ne se comptent plus ! Que recherche-t-on lorsque l’on se rend acquéreur d’un chien, d’un chat, d’une tortue ? Que vise-t-on lorsque l’on porte un vison ? A se prouver au quotidien sa supériorité ? A s’assujettir un être vivant ?

Humanité/animalité : tout se joue au cœur de la faille

Comme c’est souvent le cas, la vérité, dans ce déchirement entre volonté de supériorité (l’humanité) et désir sous-jacent d’animalité, se situe là où nous développerions notre instinct et où nous serions guidés par nos penchants, nos attractions et nos répulsions. Pris que nous sommes dans nos carcans sociaux, nous restons constamment à la lisière de cet entre-deux lorsque tout va bien : depuis Socrate, nous savons que l’homme est un animal social, et c’est heureux. La vie en communauté implique de savoir respecter des règles, et même lorsqu’elle devient une jungle, malheur à ceux qui outrepassent ces commandements !

Bien au contraire (la plupart du temps certains poursuivent ces objectifs, mais on s’approche ici de la psychiatrie), c’est une part d’animalité que l’on souhaite s’adjoindre et expérimenter au quotidien. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, cela s’applique jusqu’à Paris Hilton et à son amour des carlins et autres chihuahuas : aussi sophistiquée soit-elle, elle matérialise ainsi son besoin d’animalité… même si elle ne le sait pas, et même si le carlin n’est pas exactement le roi de la savane. Mais qui serions-nous pour oser prétendre que l’amour de certains pour les petits chiens hideux et bruyants est révélateur d’une forme dévoyée – ou au moins légèrement pervertie – d’humanité ?

Le vert paradis des amours animales

Car nous savons, consciemment ou inconsciemment, et nous expérimentons au quotidien que, si notre raison nous rend supérieur, les animaux peuvent être pris en exemple dans bien d’autres domaines : l’amour, la fidélité, le dévouement… Ces qualités, autant humaines qu’animales, ne souffrent chez ces derniers aucun calcul, aucune interférence intellectuelle ou rationnelle. Dans ce domaine, les mouvements et les inclinations doivent être purs et immaculés : or, notre raison induit généralement calcul, intérêt, et autres éléments qui viennent troubler, voire souiller nos élans. En revanche, lorsque l’on parle de la fidélité d’un chien pour son maître, du dévouement d’une chatte pour ses petits, ou des moments de jeu des bandes de singes, on fait ici référence à des instants et des émotions d’une pureté absolue… Et nous aussi, constamment pris entre les feux de notre humanité et de notre animalité, nous recherchons, par moments, par bribes, tout au long de notre vie, ce vert paradis des amours animales !

L’animalité est en fait au cœur de notre être, tel le diamant dans sa gemme… Nous jouons constamment avec ce fait, tournant autour plus ou moins consciemment. Pour preuve, s’il en était encore besoin, l’étude des espèces animales est une science nommée éthologie, soit l’étude de l’être – éthos, qui a aussi donné éthique. Et cette éthique animale n’a rien d’une « étiquette » !

Retrouvez ce texte dans le Magazine Antidote : The Animal Issue en vente ici

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