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L’humilité intellectuelle, ou quand nos opinions et nos goûts ne nous appartiennent pas.

Penser par soi-même, c’est accepter que nos goûts, nos idées, nos convictions se construisent dans des cadres qui nous précèdent : sociaux, cul- turels, affectifs. À quel moment cessons-nous de répéter, d’hériter, de nous aligner, pour commencer à penser depuis notre propre position — située, façonnée, parfois protégée, parfois exposée ?

La fausse innocence du goût

Les goûts ne sont jamais aussi personnels qu’ils le paraissent. Ils se forment dans des contextes précis, au contact de références, de récits et de normes esthétiques déjà là. Ce que nous trouvons beau, désirable ou acceptable s’installe souvent de manière progressive, jusqu’à nous donner le sentiment qu’il s’agit d’un choix personnel. C’est précisément cette impression d’autonomie qui rend l’origine de nos goûts difficile à identifier.

Un goût personnel est rarement aussi solitaire qu’on imagine. Il se repère dans un entourage, dans un milieu, dans des manières d’être auxquelles on se reconnaît — ou auxquelles on aspire. La mode rend ces circulations visibles parce qu’elle donne à voir des ressemblances, des répétitions, des codes partagés. Ce que nous appelons un goût « à nous » se construit presque toujours dans un paysage déjà structuré, y compris lorsqu’il se forge en opposition, en décalage ou en retrait.

Ce qui nous plaît dépend aussi de ce à quoi nous avons accès, de ce qui nous est familier, et de ce que notre environnement rend possible — ou non. Les vêtements que nous portons, les styles que nous valorisons ou que nous disqualifions, les esthétiques qui nous paraissent évidentes dépendent de ce à quoi nous avons accès, de ce qui nous est familier, de ce que notre environnement rend possible — ou impensable. Le goût n’est pas seulement une affaire de sensibilité individuelle : il est déjà façonné par une position sociale, culturelle et matérielle.

À partir de là, le goût ne peut plus être pensé comme universel. Les jugements esthétiques que nous portons — élégant, vulgaire, excessif, déplacé — ne disent pas seulement quelque chose de ce que nous regardons, mais de l’endroit depuis lequel nous regardons. Un même vête- ment, un même style, une même attitude peuvent être perçus comme une affirmation de soi ou comme une transgression, selon les cadres de référence dans lesquels ils sont interprétés.

« Le goût classe, et il classe le classant » – Pierre Bourdieu

À partir de là, le goût ne peut plus être pensé comme universel. Les jugements esthétiques que nous portons — élégant, vulgaire, excessif, déplacé — ne disent pas seulement quelque chose de ce que nous regardons, mais de l’endroit depuis lequel nous regardons. Un même vête- ment, un même style, une même attitude peuvent être perçus comme une affirmation de soi ou comme une transgression, selon les cadres de référence dans lesquels ils sont interprétés.

Le sociologue Pierre Bourdieu le résumait de manière radicale : « le goût classe, et il classe le classant ». Autrement dit, nos jugements esthétiques ne se contentent pas de décrire le monde ; ils nous situent en son sein. Ils révèlent une manière de hiérarchiser, de légitimer, de distinguer — souvent sans que nous en ayons pleinement conscience.

La mode rend ces mécanismes visibles sans les commenter. Elle montre comment certaines esthétiques s’imposent comme évidentes, tandis que d’autres sont immédiatement jugées, disqualifiées ou reléguées. En ce sens, elle constitue un point d’observation précis : à travers les vêtements, ce sont déjà des manières de classer, de se situer et de regarder les autres qui s’expriment. Reconnaître cela, ce n’est pas renoncer à ses goûts — c’est commencer à se demander s’ils nous appartiennent vraiment.

Conviction ou héritage ?

Ce que nous appelons convictions, prises de position ou opinions s’inscrit dans une histoire, un environnement, un ensemble de références que nous n’avons pas choisies. Nous avons souvent le sentiment de penser librement, alors même que nos cadres de pensée sont déjà là, familiers, partagés.

C’est précisément à cet endroit que la déconstruction prend sens — non pas comme une posture idéologique, mais comme une forme d’humilité intellectuelle. Se déconstruire, ici, ne signifie pas se nier, ni renoncer à penser. Cela consiste à prendre du recul sur sa propre pensée, à observer ses raisonnements, ses réflexes, ses évidences. Autrement dit : exercer une forme de méta-cognition — non pour se juger, mais pour comprendre d’où l’on pense.

« Penser par soi-même ne commence pas avec une opinion, mais avec une question. D’où me vient cette idée ? »

C’est précisément à cet endroit que la déconstruction prend sens — non pas comme une posture idéologique, mais comme une forme d’humilité intellectuelle. Se déconstruire, ici, ne signifie pas se nier, ni renoncer à penser. Cela consiste à prendre du recul sur sa propre pensée, à observer ses raisonnements, ses réflexes, ses évidences. Autrement dit : exercer une forme de méta-cognition — non pour se juger, mais pour comprendre d’où l’on pense.

Car nos idées se forment toujours depuis quelque part. Depuis une position sociale, culturelle, politique. Depuis ce à quoi nous avons été exposé·e·s et ce qui est resté hors champ. La philosophe Donna Haraway parle à ce sujet de « savoirs situés » : une manière de rappeler qu’il n’existe pas de point de vue neutre, mais seulement des regards ancrés, partiels, situés.

Cette prise de conscience n’est pas abstraite. Elle engage directement notre rapport au poli- tique, au social, au collectif. Ce que nous jugeons acceptable, inacceptable, progressiste, choquant ou normal dépend du lieu depuis lequel nous parlons. Penser que ses idées sont simplement “justes” ou “évidentes”, sans interroger ce qui les a rendues telles, revient souvent à confondre conviction personnelle et héritage idéologique.

L’humilité intellectuelle ne consiste donc pas à se taire ou à se relativiser sans fin. Elle consiste à reconnaître cette situation, à l’assumer, et à en faire un point de départ. Non pas pour dissoudre ses positions, mais pour les rendre plus conscientes, plus responsables, plus ouvertes à la confrontation.

Penser par soi-même ne commence pas avec une opinion, mais avec une question. D’où me vient cette idée ? Pourquoi me semble-t-elle aller de soi ? Qui pense comme moi — et qui ne pense pas comme moi ? C’est dans ce mouvement, inconfortable mais nécessaire, que la pensée cesse d’être simplement héritée pour devenir réelle- ment habitée.

Dans un monde saturé de certitudes, l’humilité intellectuelle devient alors peut-être moins un luxe qu’une nécessité.