Depuis quelques années, un basculement s’opère. La grossesse, longtemps dissimulée ou reléguée hors champ, gagne en visibilité grâce, notamment, à quelques moments culturels marquants – poke Riri & Queen B. Ni les premières ni les seules, mais leurs images massivement partagées ont ouvert une brèche. Aujourd’hui, un autre niveau de pregnancy empowerment apparaît : moins glamour, plus brut, plus vulnérable, plus sociétal. Un espace où les personnes enceintes reprennent la souveraineté de leur récit, lorsque leurs conditions personnelles le permettent, en montrant ce que cet état traverse réellement. Le dernier post de la créatrice Ester Manas s’inscrit pleinement dans cette dynamique – et mérite d’être remercié, et célébré, pour cela.
Si ce déplacement est si important, c’est parce qu’il touche à un territoire longtemps confisqué : celui du corps enceinte dans l’espace public. Pendant des décennies, les personnes enceintes ont été invitées à gérer cet état en silence, à le dissimuler tant que possible, pour ne pas troubler les dynamiques professionnelles ni fissurer l’illusion d’une disponibilité constante. Ce qui se joue aujourd’hui est tout autre : la reconnaissance que ce corps traverse des phases, des ruptures, des intensités qui ont un impact humain réel.
Les travaux sur la culture de la visibilité montrent que lorsqu’un corps en transformation choisit de se montrer, cela modifie la norme autour de lui. La grossesse cesse alors d’être perçue comme une expérience à cacher pour devenir un récit légitime, un état que l’on n’a pas à minimiser ou à délégitimer. Cette légitimité demeure conditionnée – par le statut, la sécurité économique, l’environnement professionnel – mais elle existe, et sa présence change déjà l’imaginaire collectif.

C’est dans cette perspective que le post d’Ester Manas prend toute sa portée. Sans filtre, sans embellissement, elle raconte la violence de sa grossesse, l’épuisement physique, l’opération, l’arrêt imposé, la lente remontée. Non pas pour susciter la compassion, mais pour affirmer que la vérité d’un corps n’est jamais un défaut professionnel. Son geste montre que l’on peut diriger une marque, disparaître pour survivre, puis revenir sans effacer l’épreuve. En rendant visible ce que tant de personnes enceintes vivent dans l’ombre, elle élargit l’espace de celles et ceux qui suivront.
Ce mouvement ne se résume pas à un récit individuel ; il transforme les codes d’un secteur qui valorise la vitesse, le contrôle, l’image parfaite. En montrant son absence, sa fatigue, sa reconstruction, une créatrice rappelle que porter un enfant n’est ni un obstacle ni un mythe: c’est une expérience complexe, exigeante, parfois dévastatrice. La nommer, c’est déjà déplacer le cadre.

Et si ce geste résonne autant, c’est parce qu’il donne du courage à toutes les personnes enceintes, ainsi qu’à celles et ceux qui les accompagnent. Parce qu’il affirme que la vulnérabilité est compatible avec la création, avec la direction artistique, avec la professionnalisation de la mode. Et parce qu’il ouvre un espace où l’expérience de porter un enfant peut être racontée autrement: non plus comme une image, mais comme une réalité vécue.

NOTE 1 – Sur l’usage de « personnes enceintes » :
Nous utilisons ici l’expression « personnes enceintes » afin de ne pas invisibiliser les hommes trans et les personnes non-binaires qui peuvent également porter un enfant. Ce choix ne nie en rien les réalités spécifiques des femmes, ni les violences et contraintes structurelles qui pèsent majoritairement sur elles. Il vise simplement à refléter la diversité des expériences gestationnelles, sans effacer la complexité de leurs vécus respectifs.
NOTE 2 — Sur les limites et les privilèges de la visibilité :