KillASon, rappeur-slasheur en pleine renaissance

Article publié le 16 octobre 2020

Auteur : Maxime Delcourt. Photos : Nagib Chtaïb. Styliste : Adrian Bernal. Groomer : Jennifer Le Corre.

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Quelques mois après avoir publié son premier album (Supaheroz), le rappeur de Poitiers va encore plus loin avec « Bass » et « Kiss », créant des ponts entre la trap, la danse et la mode dans des singles qui annoncent un nouveau projet plus ambitieux à paraître début 2021. Rencontre.

KillASon n’est pas (encore) de ces rappeurs qui brillent dans les charts et voient leurs clips exploser les compteurs sur YouTube. C’est regrettable, mais pas rédhibitoire, tant son parcours, sa musique et sa personnalité font de lui une figure à part au sein du paysage hip-hop français. Plusieurs points en attestent : ses textes, systématiquement interprétés en anglais, ses visuels, toujours très stylisés, et ses clips, désormais réalisés dans l’idée de créer des connexions entre la musique, la danse (KillASon a d’ailleurs été double champion de France de danse hip-hop avec le collectif Undercover, en 2009 et 2010), le cinéma et le monde de la mode. Lorsqu’on entame la discussion, Marcus Dossavi-Gourdot vient d’ailleurs de terminer son shooting pour Antidote et se dit ravi, car il est persuadé que ce mélange des genres lui permet d’affirmer davantage sa singularité. Et parce que, à l’image de ses deux derniers singles (« Bass » et « Kiss »), le Français se sait à l’aube d’une nouvelle ère, « profondément artistique ».
Doudoune, Moose Knuckles. Chandail, Mans. Pantalon, Acne Studios.
Antidote : Les shootings, le stylisme, le milieu de la mode : c’est un univers dans lequel tu te retrouves ?
KillASon : Ce que j’aime dans le fait de collaborer avec le milieu de la mode, c’est que tu sens un vrai professionnalisme, les personnes qui y travaillent savent clairement ce qu’elles font. Et là, le shooting fait dans le cadre de cette interview arrive à point nommé, dans le sens où j’ai envie de monter des opérations en phase avec le discours que je tiens dans mes morceaux ou sur Insta. KillASon, après tout, c’est autant de la musique et de la danse que de la mode et du cinéma. Le problème, c’est juste que cela n’était pas perceptible aux yeux du grand public jusqu’à présent, le message n’était pas forcément clair. Ce genre de collaboration, c’est donc précisément ce qui va permettre au public de m’identifier plus précisément.
Tu côtoies régulièrement le monde de la mode ?
Par le passé, j’ai fait pas mal de shootings et j’ai participé à quelques défilés. Aussi, j’ai tendance à penser que le tournage d’un clip se rapproche de cet univers : il y a de la mise en scène, des tenues spéciales, tout un monde à créer, etc.

Musicalement, on sent que tes deux nouveaux morceaux « Kiss » et « Bass » tranchent avec tes précédentes productions…
En tant qu’artiste, j’ai l’impression d’avoir testé énormément de choses : des inclinaisons reggae, hip-hop 90’s ou même pop. Il fallait que je me recentre, non pas pour m’appauvrir artistiquement, mais afin de rendre mon univers plus clair. Aujourd’hui, je pense que c’est facile de comprendre ma musique, plus trap que par le passé, interprétée en anglais, plus planante qu’énergique. D’ailleurs, le projet qui arrive, Wolf Tape, est vraiment le symbole de ce renouveau artistique. Je le vois comme une renaissance. À l’image de « Bass », où je parle de retourner aux bases, aux racines et à tout ce qui drive nos vies.
Tu as mis presque quatre ans à sortir ton premier album, Supaheroz. Ça veut dire que tu as désormais besoin de moins de temps pour écrire, enregistrer et publier tes morceaux ?
Pour Supaheroz, je ne voulais pas me presser. J’avance en indépendant avec mon équipe, on n’est que quatre et l’idée était de bien faire les choses. Ce disque, c’était donc une étape clé, il avait besoin de temps pour naître, différents EPs avaient été publiés afin de m’exercer sur le format court auparavant. Il m’a permis de comprendre certaines choses, un peu comme si j’avais posé les bases et que je n’avais plus qu’à construire autour à présent. Tout ça pour dire que, oui, tout va plus vite désormais, mais c’est aussi parce que je n’ai jamais été aussi persuadé de savoir ce que je veux. Le message est clair, l’énergie est différente et j’ai l’impression que les gens apprécient ça.
Doudoune, Moose Knuckles. Veste et chemise, Smalto x LGN. Pantalon, Mans.
C’est donc maintenant que tout commence vraiment pour toi ?
C’est tout à fait ça ! Dans ce métier, beaucoup de gens te donnent en permanence leur avis : des managers, des directeurs artistiques, etc. C’est donc facile de livrer un album qui est finalement plus le résultat des faux bons conseils que tu reçois. Là, ce n’est pas le cas. J’ai compris que je fais avant tout cette musique pour moi. Wolf Tape, c’est donc le début d’une nouvelle ère, profondément artistique.
Les super-héros constituent le fil rouge de ton disque Supaheroz. Considères-tu qu’un album doit être axé sur un concept ?
Pour Supaheroz c’était vraiment le cas, en effet, mais pour la suite, il n’y en a pas en revanche. L’auditeur en décèlera peut-être un, et ce serait tant mieux, mais l’idée est d’avancer vers une esthétique plus brute, où je me fie davantage à la vibe d’un texte ou d’une production. Je suis plus dans la recherche de sensations et d’émotion, dans quelque chose d’assez instinctif. Ce qui explique sans doute pourquoi j’ai désormais l’impression qu’un morceau écrit en deux secondes est forcément bon. Tout simplement parce que je suis plus dans une mathématique du cœur et de l’âme que de l’esprit.
Veste, Moose Knuckles. Chemise, foulard et pantalon, Davi Paris.
Ça veut dire que tu ne forces jamais le processus de création ?
Non, si ça bloque, je passe à autre chose. Cela dit, je sais aussi que l’inspiration ne vient pas comme ça, il est totalement possible de créer un socle qui va t’inspirer et favoriser la création, que ce soit en lançant une production, en regardant un film ou en pensant à quelque chose d’intime, comme mes démons, mes peurs, etc. Pour résumer, disons que je sais comment alimenter mon inspiration, et les morceaux arrivent au moment où je sais ce que je veux dire. Ce qui signifie qu’il y a finalement plein de périodes où je n’écris pas.
Dans ces moments-là, je finis toujours par ressentir un manque incroyable. C’est pour ça que je reviens toujours à l’écriture, ne serait-ce que pour ressentir cette sensation d’apaisement incomparable au moment où tu écris une phrase qui résume en une ligne beaucoup de pensées personnelles. C’est comme une drogue, finalement. Surtout, j’adore le fait qu’une suite de mots pourtant utilisés quotidiennement puisse prendre une forme inédite selon l’auteur de la phrase. Tu peux prendre les mêmes mots, les filer à Kendrick Lamar et moi, le résultat sera complètement différent.
Doudoune, Moose Knuckles. Chemise et pantalon, Alled-Martinez.
Kendrick Lamar fait partie des rappeurs·ses qui t’inspirent ?
Il affiche un tel niveau depuis plusieurs années que l’on ne peut qu’être impressionné. Je suis tellement fasciné par sa faculté à écrire des morceaux qui, même s’ils sont datés de 2017, continuent de me plaire et résonnent autrement à chaque écoute. Duckworth, par exemple, où il revient sur la rencontre de son mentor dans la musique : ce titre est placé en conclusion de Damn. En quelques minutes à peine, il parvient à résumer tout son projet, un peu comme l’épisode final d’une série où tout est résolu, où tout prend son sens. Avec notamment ce reverse à la fin, où il reprend la première phrase entonnée sur l’album. Bref, c’est le Christopher Nolan du rap.
J’ai l’impression que ton style d’écriture a également évolué ces derniers mois, non ?
Carrément ! Au début, j’utilisais beaucoup de mots compliqués, je cherchais les métaphores. Je pensais qu’il fallait en passer par là pour « bien écrire », mais c’est faux. Je voulais juste impressionner. Aujourd’hui, je sais que j’ai besoin de moins de mots pour en dire plus sur mon état d’esprit, mes pensées ou mes sentiments. Et puis ce style d’écriture laisse plus de place à l’auditeur, qui peut interpréter le sens des paroles comme bon lui semble. Un peu comme lorsque tu regardes une peinture : on se fiche de savoir ce que le mec a voulu dire, l’important, c’est le processus. À présent, je veux créer ce genre de réaction chez les gens, développer une œuvre qui soit de l’ordre du passionnel.
À gauche : Veste, Moose Knuckles. Béret, vintage. À droite : Doudoune, Moose Knuckles. Pantalon, Neith Nyer.
Veste, Moose Knuckles. Béret, vintage.

 

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