Ce que le retour du Gospel raconte de l’identité afro-américaine

Article publié le 10 septembre 2020

Manon Renault

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Liée au récit de la condition des Noir·e·s aux États-Unis, la musique gospel est aujourd’hui réinterprétée sous de multiples formes par les stars afro-américaines dans un climat marqué par les violences policières et le racisme systémique. 

Apparaissant dans un halo de lumière, Beyoncé drapée dans une robe couleur du soleil Balmain entonne a capella « Stand up and Fight », entourée d’une chorale gospel vêtue de costumes lavandes. Hautement soignée, l’image accompagne le titre « Spirit » qui conclut le film visuel Black is King, réinterprétation contemporaine du Roi Lion de Disney.
« Avec cet album visuel, je voulais présenter des éléments de l’histoire des Noir·e·s et de la tradition africaine, avec une touche moderne et un message universel, tout en montrant ce que signifie la quête identitaire et la construction d’un héritage », explique Beyoncé sur Instagram. Mais la chanteuse, qui a écrit et dirigé ce projet, s’expose rapidement à de vives critiques : « Je suis lassée de ces tropismes et symboliques répétés qui homogénéisent et essentialisent les cultures africaines dans le seul but de promouvoir le capitalisme noir », pouvait-on par exemple lire dans un tweet de Jade Bentil (dont le compte a depuis été désactivé), étudiante en black feminism à l’université d’Oxford et d’origine ghanéo-nigériane.

Queen B n’est pas l’unique star dotée d’une renommée transcontinentale à réinterpréter le bastion sacré qu’est le gospel pour le compte de l’industrie du divertissement. En juin dernier, Pharrell Williams annonçait ainsi le lancement d’une télé-réalité musicale intitulé The Voice of Fire qui sera diffusée fin 2020 sur Netflix. Le concept ? Tout simplement former « l’une des chorales gospel les plus inspirantes du monde ». Le tout avec l’aide de son oncle, le pasteur Ezekiel Williams.
Cette annonce a été faite un an après le Sunday Service organisé par Kanye West dans le cadre du festival le plus célèbre au monde : Coachella. Et si les positions politiques du rappeur – notamment son soutien avoué à Trump depuis 2018 – ont excédé nombre d’afro-américain·e·s, West participe à la diffusion d’un gospel riche en crossovers musicaux, dans des célébrations religieuses diffusées sur le compte Instagram de son épouse Kim Kardashian, qui rassemble 187 millions d’abonné·e·s.
« Si à l’heure actuelle il semble à la mode de démocratiser la musique gospel auprès du grand public, elle est pourtant autonome depuis des décennies, analyse Justin Sarachik, rédacteur en chef du magazine de rap chrétien en ligne Rapzilla. Kirk Franklin est le catalyseur qui a élevé les louanges à Dieu au rang du « cool » et a mis le pied à l’étrier à Chance the Rapper, Kanye West et Tori Kelly ».
Kanye West, désormais artiste chrétien, sortait justement fin 2019 Jesus is King, un album gospel classé directement n°1 des charts aux USA et prolongeant l’union du rap et du gospel qu’il avait déjà entreprit avec Kirk Franklin et en 2004 sur le morceau « Jesus Walks ». Si l’ego-trip de West est latent, Jesus is King parvient à réunir des producteurs aussi disparates que Timbaland, Pi’erre Bourne, et E*vax.

« Portée par les dynamiques de la créolisation comme le jazz ou le blues, la musique gospel est historiquement et musicologiquement issue de mélanges. Pratiqué dans les églises, diffusé et transformé par un « gospelbusiness » florissant, le gospel n’a jamais cessé d’être extrêmement populaire. Il fait partie intégrante de la mémoire afro-américaine et de ce fait, fournit une des bases sur lesquelles peuvent être érigées des constructions identitaires afro-américaines », affirme l’anthropologue Denis-Constant Martin, chercheur au centre d’étude d’Afrique noire de l’université de Bordeaux.
En 2020, ce déploiement du motif gospel coïncide par ailleurs avec celui du mouvement antiraciste « Black Live Matters », qui a rassemblé 15 à 16 millions de personnes aux États-Unis depuis mai – preuve que les luttes anti-racistes sont loin d’être des histoires du passé. Le gospel serait-il ainsi devenu le chant pacifiste afro-américain ?

Des églises aux maisons de disques

Que ce soit Snoop Dogg avec l’album Bible of Love, ou 2Pac avec le titre « So Many Tears » évoquant les violences racistes des années 1990 et dont les paroles pourraient être celle d’un chant religieux, le gospel constitue un recours récurrent pour dénoncer les injustices tout en servant de chant de rédemption pour des rappeurs en soif d’une nouvelle image. Signalant une histoire des luttes construites en dépit de l’esclavage, la ségrégation et le racisme, cette musique est une expérience spécifique aux individus noir·e·s qui cherche à être reconnu·e·s en tant que citoyen·ne·s dans l’espace public américain.
 « Si des Blanc·he·s travaillaient dans les plantations, ce n’était pas comme esclaves contrairement aux Noir·e·s qui savaient dès leur naissance que leur vie serait misérable. Pour eux la musique gospel est un chant qui permet de communier avec Dieu, seul espoir garantissant une récompense dans l’au-delà. De fait, les églises baptistes et pentecôtistes ont longtemps fait office de sanctuaires mais aussi d’expérience imprégnant les plus grand artistes contemporains, de Whitney Houston à James Brown », rappelle Ellis Cashmore, professeur en sociologie à l’Université de Tampa, en Floride.

Mais le gospel se vit également dans la rue. En 1964, l’activiste et historienne Bernice Johnson Reagon use du pouvoir de ce chant collectif lors du Freedom Summer au Mississippi, visant à faire accéder un maximum d’afro-américain·e·s aux bureaux de vote. Mais c’est aussi le moment où la chanson « Oh Happy Day », inspirée du récit des Actes des Apôtres, devient un hymne international grâce au groupe The Edwin Hawkins Singers. « Ce succès mondial est un crossover musical marquant la naissance d’un gospel nouveau où les barrières avec la musique profane – tel que le blues ou aujourd’hui le rap – sont abolies, laissant place à une conception plus glamour de la religion », résume Denis-Constant Martin.

S’émanciper de toutes formes d’esclavages 

Si au fil des années 1970 de nombreux·ses musicien·ne·s gospel signent avec des majors dirigées par des blanc·he·s comme Colombia, un nouveau débat émerge, assimilant le capitalisme à une forme moderne de l’esclavage. L’intellectuelle féministe afro-américaine bell hooks sera crue et sans appel : « Si les personnes noires arrivent et restent au top, c’est seulement parce qu’ils sucent la culture blanche », lance-t-elle lors d’une interview avec Kevin Powell en 1995.
L’activiste déplore la mercantilisation de la culture noire dans le but de répondre aux attentes d’un regard blanc. De fait le gospel serait annihilé et franchisé dans une forme de folklore. « Cela a pour conséquence un allégement de la culpabilité des Blanc·he·s , que Malcolm X a autrefois reconnu comme la force acharnée qui conduit au racisme. Nous en faisons encore les frais puisque les stéréotypes demeurent, étant donné que peu de personnes noires occupent des postes décisionnaires dans l’industrie musicale », commente Ellis Cashmore.
Si le 2 juin dernier, le #BlackoutTuesday lancé par les afro-américaines Brianna Agyemang et Jamila Thomas invitait à en prendre la mesure, l’industrie de la mode n’est pas en reste.

 En septembre dernier, le gospel devenait le motif d’une controverse alors que le site Business of Fashion conviait ses invités à une parade gospel à l’Hôtel de ville de Paris. Rapidement, les réseaux sociaux s’insurgent et le créateur afro-américain de la marque Pyer Moss, Kerby Jean-Raymond, dénonce une appropriation culturelle en déclarant que : «  L’inclusivité n’est pas une tendance ». Pris dans la tourmente, le fondateur de BoF Imran Amed doit s’astreindre à répondre dans une lettre ouverte, preuve que les rapports de force évoluent.

Un message universel 

Comme le blues, le jazz ou le rock, le gospel est une musique d’origine afro-américaine ayant nourrie les créations des artistes blanc·he·s. Citons la technique du mélisme (un ornement musical qui se compose de plusieurs notes portant sur une même syllabe), utilisée dans le répertoire negro spiritual et gospel ayant fait école auprès de la majeure partie des chanteuses R&B, jusqu’à devenir une mode auprès des postulants d’American Idol, comme l’observe le sociologue Gérôme Guibert, fondateur de la revue Volume!. Aujourd’hui, le gospel s’est largement hybridé – notamment à travers la house, comme en témoigne le collectif House Gospel Choir qui promet une grande rave inclusive au paradis.

 

« L’idée qu’une musique soit à la fois noire et universelle semble avoir échappé au regard scrutateur de la théorie universaliste à l’américaine », écrivait le saxophoniste afro-américain Georges Lewis. En mai dernier, Keedron Bryant, 12 ans, prouvait toute la portée universaliste de la musique populaire noire, alors que son gospel devenait l’hymne des manifestations suite à la mort de George Floyd à Minneapolis. La vidéo de son décès lors d’une arrestation par des policiers blancs, abondamment partagée sur les réseaux sociaux, éveilla le monde quant aux racisme qui persiste dans nos sociétés. « Pour les afro-américains, le gospel est un chant rempli d’espoir et d’amour. C’est familier. C’est le son de leur éducation : réconfort, espoir et paix le caractérisent », conclut Justin Sarachik. À l’heure où les crises racistes et écologiques s’enchaînent, les popstars afro-américaines – si marketées soient-elles – réintroduisent une lueur transcendant la haine que Donald Trump génère.

 

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