Interview avec le réalisateur Bruce LaBruce, figure de proue du porno queercore

Article publié le 5 août 2020

Par Jake Indiana

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Photos par Ferry van der Nat et article extraits d’Antidote Magazine : Desire printemps-été 2020.

Depuis les débuts de sa carrière cinématographique dans les années 1990, Bruce LaBruce n’a cessé d’explorer les tabous sexuels de notre société et ses désirs les plus inavouables. Brisant les codes et mélangeant les genres, ses œuvres souvent émaillées de scènes de sexe non-simulées composent une pornographie d’auteur subversive et corrosive, pilier du mouvement queercore.

« Loin d’empoisonner l’esprit, la pornographie montre la vérité la plus profonde sur la sexualité, dépouillée de tout vernis romantique », a écrit la célèbre théoricienne queer Camille Paglia dans son recueil d’essais Vamps & Tramps publié en 1994. Soit peu de temps après qu’un certain écrivain et critique, devenu cinéaste indépendant, ait réalisé un premier long métrage sur la passion entre un coiffeur et un skinhead muet avec une sincérité émotionnelle digne de ces drames discrets qui sont régulièrement présentés lors des festivals dédiés au septième art. À la différence que ce film racontant une rencontre amoureuse est ponctué de scènes de sexe explicites et non simulées, offrant un aperçu cru d’un monde fétichiste rarement transposé sur grand écran. Ce long-métrage, en plus de l’ensemble des oeuvres qui l’ont suivi pendant des décennies, est la meilleure confirmation de la thèse de Paglia sur la pornographie en tant que vérité humaine, même s’il réfute vivement sa dernière notion selon laquelle le romantisme est intrinsèquement absent du porno. Car s’il y a une contribution primordiale à retenir de l’oeuvre du cinéaste qui la signe, c’est sûrement sa réinvention subversive du porno et de son rapport à la narration ; ou comment l’un peut façonner l’autre pour qu’ensemble ils repoussent leurs limites respectives et atteignent des sommets novateurs.
Ce réalisateur en question, c’est l’incomparable Bruce LaBruce ; un artiste pluridisciplinaire dont la carrière a été marquée par une exploration et une déconstruction constantes des tabous liés à la sexualité. Bien sûr, lui-même ne considère pas la myriade de sujets et de pratiques sexuelles qu’il a dépeint dans son oeuvre comme particulièrement illicite. « En fait, tous [mes films] parlent de fétichisme, qu’il s’agisse de tel fétichisme ou d’un autre », affirme-t-il par téléphone depuis son domicile à Toronto, au Canada. « Pour la culture dominante, le fétichisme est généralement perçu comme une maladie, comme quelque chose de déviant ou de dégradant. Moi, ce qui me fascine dedans, c’est qu’il s’agit en fait d’un profond respect voué à l’objet sexuel, poussé à l’extrême au point qu’il s’agit presque de lui vouer un culte. Le fétichisme a un côté spirituel. C’est quelque chose que la plupart des gens ne veulent pas entendre et qu’ils considèrent tout simplement comme une perversion. »

Bruce LaBruce a grandi dans l’Ontario, une région rurale du Canada trop reculée pour abriter les centres d’intérêts du queer radical en devenir qu’il était (très jeune, il a troqué son nom de naissance contre son pseudo d’artiste). En déménageant à Toronto, il s’immerge pleinement dans la scène punk de la ville, consolidant sa position dans la communauté en devenant écrivain et en publiant des fanzines auto-produits, dans lesquels il soutient le travail de plusieurs de ses pairs. Au milieu des années 1980, son travail en fait l’une des figures les plus importantes de ce qu’on appellera plus tard le « mouvement queercore », communément considéré comme la réponse de la communauté LGBTQ+ à la culture punk. Si l’écriture constitue alors sa principale activité créative, c’est pourtant vers le septième art que LaBruce se tourne ensuite, lors de ses études à la York University, où il obtient un master en cinéma ainsi qu’en pensée sociale et politique. Cet intérêt pour le grand écran a été largement conforté par son professeur Robin Wood : un universitaire de renom, qui est devenu le mentor et l’éditeur de Bruce LaBruce lorsqu’il a commencé à écrire pour le magazine CineAction!, alors qu’il était encore étudiant.
Wood a été une source inspiration « incroyable » s’enflamme-t-il. « Il est relativement connu. Il a écrit un article influent intitulé “La responsabilité des critiques de films gays” et a fait son coming out dans les années 80. C’était un fan absolu de Truffaut et de Scorsese. Il a aussi écrit des livres sur Hitchcock, Hawks et d’autres. Sa règle de base était de toujours remettre en question l’autorité. » Avec ses racines queer punk et une formation cinématographique imprégnée de la pensée anarchiste, il n’est pas surprenant que quelque chose d’aussi incendiaire que le sexe explicite se révèle omniprésent dès les premières incursions de Bruce LaBruce dans le cinéma. Mais aussi contradictoire que cela puisse paraître, le réalisateur affirme n’avoir jamais eu l’intention de réaliser des films pornographiques, comme il l’explique précisément dans son bien nommé livre Porn Diaries: How to Succeed in Hardcore without really trying (« Journaux Porno : Comment Réussir dans le Hardcore sans vraiment le vouloir », en français) publié en 2016, dans lequel il raconte que son intrusion dans l’industrie du porno était au départ accidentelle. « [Mon travail] se développe de façon organique, il a sa propre logique. C’est quelque chose qui est arrivé tout simplement », dit-il à propos de sa décision (ou de son absence de décision) d’inclure du sexe dans ses premiers films. « Je n’essaie pas d’ouvrir des portes fermées… Je n’ai jamais été du genre à les enfoncer et à entrer là où je ne me sens pas à l’aise, où je ne suis pas le bienvenu. »
Néanmoins, son premier long métrage la romance entre un coiffeur et un skinhead, mentionnée plus haut et intitulée No Skin Off My Ass peut difficilement être appréhendé autrement que comme un film hautement érotique qui a certainement fait sauter quelques verrous. Il a d’ailleurs été perçu comme provocant par les cinéphiles du début des années 1990. Utilisant avec humour le titre de Career Suicide (Suicide de carrière) pendant sa production, Bruce LaBruce restait ensuite parfaitement conscient des difficultés qu’il allait rencontrer lors de sa phase de promotion. D’autant que si le réalisateur dépeignait non seulement dans No Skin Off My Ass la sexualité gay (et plus particulièrement celle d’une des sous-cultures les plus controversées des communautés LGBTQ+), il apparaissait également devant la caméra en interprétant lui-même le rôle du coiffeur.

« Le fétichisme a un côté spirituel. »

Bruce LaBruce est loin d’être le premier réalisateur à avoir incorporé des scènes de sexe non simulées dans ses films ; bien avant lui, ces barrières ont déjà été franchies dans des oeuvres aussi diverses que L’Empire des sens, odyssée sexuelle et sombre de Nagisa Oshima, ou encore l’épique Caligula produit par Penthouse. Cependant, cette pratique était encore loin d’être monnaie courante. Plus particulièrement encore lorsqu’il s’agissait de représenter l’homosexualité, pratiquement jamais inclue dans un film de cette envergure. « Mes deux premières réalisations – No Skin Off My Ass et Super 8 ½ étaient subversives parce qu’elles contenaient chacune des scènes de sexe explicites. Et à cette époque, en 1991 et en 1993, c’était très choquant », relate LaBruce. « D’autant que ces longs-métrages devaient être présentés dans des festivals de cinéma grand public. Ça ne se faisait pas beaucoup à l’époque, surtout pour des films gays. Ce voyage et cet apprentissage m’ont un peu rendu dingue. Parce qu’une fois que je suis apparu à l’écran en train de baiser de manière non simulée, même si c’était avec mon copain de l’époque et que je jouais un personnage (basé sur moi-même), les gens ont commencé à me regarder différemment. C’est comme si j’avais traversé le Rubicon. Les gens ont alors eu l’impression de pouvoir prendre des libertés avec moi parce qu’ils pensaient que je n’avais pas de morale, pas de limites, ou parce qu’ils me regardaient avec mépris, et ils me disaient alors littéralement que j’étais “un déchet”. D’autres personnes cependant ont apprécié mon travail, je pense qu’ils se disaient qu’il faut avoir du cran pour faire ça. De nos jours c’est très courant. Tout le monde a une photo ou une vidéo de sa bite, de sa chatte ou de je-ne-sais-quoi sur Internet. Mais à l’époque, c’était vraiment problématique. »
Encore aujourd’hui, Bruce LaBruce décrit No Skin Off My Ass comme « un film hautement narratif tourné de manière très esthétique », ce qui le différencie de la pornographie pure et simple et fait finalement de lui une oeuvre cinématographique à part entière. Et bien que le réalisateur canadien ait sciemment transposé les tropes et l’esthétique de la pornographie dans ses longs-métrages, son utilisation délibérée du sexe, parce qu’elle constitue un choix politique et non un simple moyen de titiller le spectateur, permet de renforcer cette distinction. « À travers mes films, j’ai toujours utilisé les relations sexuelles gays et explicites à des fins politiques, parce que cela a pour effet de diviser les gens, c’est quelque chose qui pousse les conservateurs à s’arracher les cheveux, souligne-t-il. Quand j’étais punk, j’utilisais le sexe gay hardcore pour ridiculiser la politique sexuelle conservatrice des punks de la gauche radicale, parce qu’ils étaient vraiment gauchistes et radicaux à propos de tout et de n’importe quoi mais dès qu’ils voyaient du sexe gay dans la réalité, ils paniquaient. Cela nous a fait réaliser que nous avons utilisé le sexe non seulement comme une stratégie pour leur faire remarquer à quel point leurs positions étaient contradictoires, mais aussi comme une arme pour nous différencier en tant que groupe dissident au sein même du mouvement punk. Elle nous permettait également de faire comprendre que nous étions provocateurs et prêts à utiliser cette imagerie, même si elle était complètement inappropriée ou rejetée par la culture dominante – y compris par ceux qui se revendiquaient fièrement comme des gauchistes radicaux. Encore aujourd’hui, je continue d’utiliser cette stratégie. Même quand je fais de la pornographie classique, je suis les conventions de l’industrie du film porno mais j’essaie de repousser les limites de ces règles autant que possible, de m’en moquer ou de les briser en ajoutant des éléments inattendus, ou en mélangeant les genres. Une distance sépare toujours mon travail de l’industrie du porno. »

 

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No Skin Off My Ass a annoncé l’émergence d’un véritable auteur, dont le non-conformisme lui a permis de se constituer dès ses débuts une petite fanbase partageant la même sensibilité (Kurt Cobain a d’ailleurs cité ce film comme étant son favori). Mais ce sont également ses succès ultérieurs qui ont assuré à Bruce LaBruce une renommée constante. Loin de se résumer à un exhibitionniste notoire dont la seule volonté serait de choquer pour le plaisir de choquer, il est un artiste de la contre-culture tenant un discours honnête sur les complexités (et souvent, les problèmes) de sa propre communauté. Ainsi, la libération homosexuelle, dans le sens de son acceptation par le grand public, ne pouvait pas être plus éloignée de son programme ; ses préoccupations consistant à disséquer les zones grises de l’univers queer en offrant des points de vue nuancés sur des sujets que beaucoup n’oseraient jamais aborder. Son second long-métrage, Super 8 ½, par exemple, incriminait l’ego lacunaire des hommes gays en se focalisant sur un réalisateur porno homosexuel aveugle à l’égard des machinations montées par ses homologues lesbiennes, tandis que Hustler White (1996) se penchait sur cette fragilité en peignant un portrait humaniste du monde souvent impitoyable de la prostitution masculine.
Hustler White incarne par ailleurs un moment décisif dans la carrière de Bruce LaBruce, et pas seulement en raison de sa célèbre scène de sexe avec une personne amputée. Co-réalisé et écrit à quatre mains avec le photographe Rick Castro, le film relate les aventures d’un prostitué incarné par Tony Ward ainsi que la vie du quartier sordide au sein duquel il réside. Le long-métrage constitue à la fois un exposé sur la pratique du cruising dans un monde pré-Grindr, et un hommage au film noir Boulevard du crépuscule. Il s’agit sans doute de la plus grande réussite de Bruce LaBruce à ce jour. « C’était un long-métrage plus ambitieux, et je filmais à Los Angeles, ce dont je n’avais pas vraiment l’habitude à l’époque », se remémore-t-il. « Le tournage a été compliqué, il y avait énormément de personnages et de lieux. Être à la fois derrière et devant la caméra pour jouer a constitué un gros challenge. »
Une nouvelle fois acteur dans son propre film, Bruce LaBruce incarne cette fois-ci un écrivain ultra-camp nommé Jürgen Anger ; une référence pas vraiment subtile au cinéaste expérimental Kenneth Anger, le réalisateur d’un classique du cinéma gay devenu culte : Scorpio Rising. Ce sera la dernière fois que Bruce LaBruce se réservera un rôle dans l’un de ses propres films. Mais pas seulement parce que Kenneth Anger « détestait vraiment » Hustler White et les blagues faites à son encontre. Aussi car comme il l’explique : « Je n’ai jamais vraiment voulu être comédien de toute manière. C’était simplement plus pratique parce que de cette façon, quand je n’avais pas de budget, je n’avais pas à payer mon acteur principal et je savais que j’allais faire le travail nécessaire. C’est en partie pour ces raisons purement pratiques que j’apparais dans mes propres longs-métrages, mais je suppose qu’il y avait aussi une question d’ego. »
Si son jeu d’acteur aura probablement atteint son apogée dans Hustler White, l’ampleur de cette production semble par ailleurs avoir constitué une étape essentielle vers les expérimentations de genre plus assumées et les concepts plus ambitieux qui suivront. Le plus grand saut artistique que Bruce LaBruce a entrepris a peut-être été son incursion dans les films d’horreur, qui a culminé en 2008 avec Otto; or Up With Dead People et en 2010 avec L.A. Zombie. Le premier de ces films de zombies est un récit d’initiation qui, entre deux scènes de nécrophilie sanglante, se révèle étrangement doux, tandis que le dernier qui a conduit le réalisateur à tourner avec François Sagat, pornstar française gay la plus célèbre s’insère bien plus dans la veine des films porno hardcore.
Bruce LaBruce se souvient de L.A. Zombie comme d’un « film avec un budget microscopique, que nous avons tourné en seulement sept jours avec une équipe très hétéroclite ». Une expérience qui le conduit désormais à considérer ce long-métrage comme « un véritable meth movie ». Le réalisateur a écrit le rôle du zombie principal en pensant spécifiquement à François Sagat, pour se donner enfin une chance de travailler avec cet acteur qu’il considère comme un « pionnier », mais avec qui les différents projets précédents n’avaient jamais aboutis. « Nous avons vraiment envoyé François en enfer », lâche-t-il en riant alors qu’il se remémore le tournage. Nous avons filmé dans toute la ville et on lui demandait de faire toutes sortes de choses complètement tarées en public, dans des conditions vraiment difficiles. Mais François est toujours resté très professionnel. Il ne s’est jamais plaint et se donnait vraiment à fond. »

Issu de la scène punk, Bruce LaBruce déclare n’avoir jamais aspiré à la gloire ou à la célébrité. Mais si il y a une oeuvre dans sa filmographie qui pourrait être distinguée pour l’attrait culturel plus large qu’elle a suscité, et pour son acclamation par la critique, ce serait bien le film ayant succédé à L.A. Zombie en 2013 : Gerontophilia. Notamment parce que cette dernière réalisation ne comporte aucune scène de sexe explicite, mais aussi parce qu’elle s’appuie sur l’un des sujets qui reste parmi les plus controversés de l’érotisme qu’il s’agisse de relations homosexuelles ou hétérosexuelles, soit l’amour entre deux partenaires d’une différence d’âge extrême. Conté avec une douceur qui n’a presque rien à voir avec ce à quoi Bruce LaBruce nous avait habitué, le film suit un jeune homme qui travaille comme aide-soignant dans une maison de retraite, et s’engage dans une relation romantique et sexuelle avec l’un des résidents. Une histoire d’amour en somme. Mais le réalisateur s’empresse d’affirmer que c’est encore une fois « une histoire de fétichisme. Je me suis fait vivement critiqué pour avoir présenté ce film comme tournant autour du fétichisme mais c’est le cas. » Les relations de ce type peuvent être accueillies avec aversion même au sein de la communauté gay. Mais dans un monde post #MeToo, la relation entre un homme âgé et une personne beaucoup plus jeune est scrutée avec une attention encore jamais atteinte dans notre société, pouvant mener à des jugements éclairs que Bruce LaBruce n’hésite pas à condamner.
« C’est présumer que les personnes âgées n’ont aucune valeur, qu’elles n’ont rien à offrir, que l’expérience ou la sagesse qu’elles ont acquises ne comptent pas, que la seule chose qui pourraient les intéresser c’est la procréation et la recherche d’un compagnon plus jeune et fertile, déplore-t-il. Il y a tellement de suppositions basées sur ce genre de préjugés. Ensuite, on évoque le déséquilibre du pouvoir. Eh bien, beaucoup de jeunes femmes d’une vingtaine d’années sont aussi très intéressées par ce type de relations figurez-vous. Il n’y a pas de honte à avoir. Sur ce point, la droite et la gauche semblent partager le même avis. Certaines nouvelles formes de féminisme partagent aussi beaucoup d’idées sur la sexualité avec la droite… L’anti-porno, l’idée que les gens du même âge devraient entretenir une relation équilibrée, en harmonie avec les valeurs rattachées à la procréation, c’est très conventionnel. Et c’est quelque chose que j’évoque toujours à travers mon travail. Certes, ce jeune homme a sans doute un rapport fétichiste au vieillard, mais parfois, l’empathie et l’attirance qu’éprouve un jeune homme pour un vieux monsieur peut avoir une dimension sexuelle, parce qu’on ne peut pas vraiment séparer le désir sexuel des autres sentiments, comme l’empathie, le respect ou le simple fait d’apprécier quelqu’un. »
Plus que quiconque dans le monde du cinéma queer, Bruce LaBruce est sans doute celui qui a le mieux exploré la multiplicité des fétichismes et des tabous qui animent les communautés LGBTQ+, avec un niveau de détail et de réalisme exemplaire. Ces études que constituent ses films ont énormément contribué à sensibiliser les personnes de ces communautés sur le mode de vie d’autres personnes y appartenant. Mais le travail de Bruce LaBruce est sans doute plus efficace encore lorsqu’il traite ouvertement de politique. Tout comme son utilisation à ses débuts de scènes de sexe non simulées découlait d’une idéologie punk et d’une manière d’utiliser l’érotisme comme une arme, c’est lorsqu’il se confronte aux convictions et aux croyances de la communauté queer que son discours est le plus stimulant, le plus provocateur et le plus enrichissant. Bruce LaBruce semble encore une fois en avoir conscience : « Mes films n’ont jamais porté sur la culture de l’identité, ils l’ont toujours questionnée », assène-t-il alors qu’il s’étend sur la façon dont les relations de pouvoir à l’oeuvre dans Gerontophilia sont disséquées dans le climat électrique actuel. « Mes convictions, mes opinions n’ont pas changé tant que ça, mais le paysage queer est lui sans doute devenu beaucoup plus neutre. »

« Même quand je fais de la pornographie classique, je suis les conventions de l’industrie du film porno mais j’essaie de repousser les limites de ces règles autant que possible, de m’en moquer ou de les briser en ajoutant des éléments inattendus, ou en mélangeant les genres. »

D’un point de vue philosophique, The Raspberry Reich (2004) reste sa déclaration la plus catégorique sur la remise en question de la culture identitaire et de la théorie queer. Satire de la propagande et du terrorisme, le film explore « le potentiel radical de l’expression homosexuelle » à travers un éventail de révolutionnaires gays dirigés par une lesbienne dominatrice, et déclamant des slogans tels que « La Révolution est mon petit ami ! » ou encore « L’hétérosexualité est l’opium du peuple ». Aujourd’hui, Bruce LaBruce considère ce long-métrage comme « une parodie, dans une certaine mesure, de la culture woke. Je me suis vraiment éloigné de l’establishment de la gauche ou même de la gauche moralisatrice et bien-pensante, dans le sens où elles incarnent des positions contradictoires. Les gens qui ne font pas ce qu’ils prêchent, qui disent une chose et font son contraire… c’est ce genre de choses dont je voulais parler dans The Raspberry Reich. »
Parmi les nombreuses thématiques présentes dans l’oeuvre de Bruce LaBruce, c’est cette dernière, sans cesse revisitée et approfondie, qui semble intéresser le plus le réalisateur. En 2017, elle a donné naissance à The Misandrists, sorte de suite spirituelle de The Raspberry Reich. Un film notamment axé sur le séparatisme lesbien d’extrême gauche, imaginé par Bruce LaBruce comme une réponse directe aux critiques faites à son encontre par des féministes, qui dévalorisaient son travail car elles lui reprochaient de se limiter au point de vue homosexuel masculin. Plus frappante encore est l’évocation explicite de The Raspberry Reich dans une séquence de son film de 2018 It is Not the Pornographer That is Perverse… dans lequel un groupe d’hommes et de femmes se livre à une séance de masturbation collective qui se termine par une orgie dans un cinéma où le film The Raspberry Reich est projeté. C’est un méta-moment fort, une mise en abyme sans pareil dans la filmographie de Bruce LaBruce ; un public de genres et d’orientations sexuelles multiples y est transformé et érotisé par son oeuvre la plus combative, devenant ainsi l’incarnation de son noyau thématique qui vise un démantèlement extrême des normes sexuelles. LaBruce décrit ses penchants politiques comme un « pragmatisme radical », et à l’heure où ces idées ont peut-être un impact plus fort encore, ce n’est pas une coïncidence s’il y revient à nouveau aujourd’hui pour les retravailler.
Il est tentant de dire que Bruce LaBruce est un artiste en avance sur son temps. D’autant qu’il est vrai qu’il est le seul en plus d’avoir repensé l’acceptabilité des sous-cultures sexuelles et de la théorie queer en général – à avoir reconsidéré toutes les interprétations passées de la pornographie et à avoir réinventé ses relations avec le cinéma. Cela montre à quel point il cherche toujours à utiliser ses convictions pour secouer la société actuelle et la provoquer. Il n’est peut-être pas le réalisateur que toutes les sous-catégories des communautés LGBTQ+ désirent, mais il a prouvé à maintes reprises – et continue de le faire – qu’il compte parmi les artistes les plus importants dont elle a besoin.

 

 

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