Quel avenir pour le milieu de la nuit en France ?

Article publié le 24 mars 2021

Texte : Julie Le Minor.
Photo : soirée organisée par La Créole. © FANNY VIGUIER.

Comme Berlin, reine incontestée de la fête, Paris est aujourd’hui au bout de sa nuit. Depuis mars 2020, il y a un an maintenant, les cultures nocturnes sont entièrement à l’arrêt – ou presque. Mais alors que l’Allemagne a décidé d’apporter immédiatement son soutien à ce secteur fragilisé, en France, l’État a tardé à s’engager et laisse encore de nombreux sujets en suspens. Confrontées à une crise sans précédent, les cultures de la nuit n’ont pourtant pas dit leur dernier mot. L’heure est au constat, au dialogue et à la refonte. Face à un avenir incertain, l’écosystème se rassemble afin de construire dès maintenant la nuit d’après.

« Le monde est une fête dont notre époque serait l’after », déclarait le duo d’artistes Trapier Duporté en 2017. Trois ans plus tard,  pour la première fois de son histoire, la nuit a plié, en raison des injonctions sanitaires liées à l’épidémie du Covid-19. Si la culture, la grande sacrifiée de cette crise, a été profondément mise à mal par la fermeture des lieux de diffusion, le secteur des musiques électroniques et des lieux de vie nocturnes est l’un des plus impactés. « À Paris, la fête s’est éteinte brutalement depuis le 16 mars 2020. Si certains évènements ont vu le jour pendant la période estivale, aucun·e acteur·rice du monde de la nuit parisienne ne semble vouloir prendre le risque d’organiser un événement ces jours-ci », confient Lea Occhi, David Hogan et Toscan Haas, les résident·e·s du collectif Spectrum.
« Lorsque c’est ta vocation et ton métier, c’est compliqué de devoir s’arrêter sans aucune promesse pour l’avenir et sans aucune sécurité financière », témoigne à son tour le DJ et producteur Lorenzo Lacchesi, co-fondateur du label Maison Close. En octobre dernier, Laurent Garnier publiait sur son site une lettre ouverte adressée à la ministre de la culture, Roselyne Bachelot. Il y dénonçait « le manque flagrant de considération » du ministère envers « l’espace culturel de la nuit ». Une prise de parole lourde de sens venant du premier DJ français à avoir reçu la Légion d’Honneur, remis par l’ancien ministre de la culture, Jack Lang, en 2017.

Photo : la Survival Party d’Antidote. © Julien Bernard

Un manque de reconnaissance étatique

Les cultures nocturnes et les musiques électroniques ont longtemps été mises au ban de la société, jugées futiles, voire trop subversives. Déconsidérées, elles souffrent d’un manque de reconnaissance symbolique et statutaire malgré un changement de regard initié au tournant des années 2000. « Il a fallu attendre 1998 pour que les musiques électroniques soient reconnues comme une culture et intégrées aux musiques actuelles », explique Tommy Vaudecrane, à la tête de l’association Technopol, qui promeut les musiques et cultures électroniques depuis sa création, en 1996. « Nous avons dû les faire accepter comme une esthétique à part entière, une part intégrante du patrimoine français avec son histoire et ses grand·e·s artistes, de Pierre Schaeffer à nos jours. » Aujourd’hui, elles représentent 40% de la musique française exportée et 30% des jeunes de 18 à 25 ans en écoutent quotidiennement. Paris était aussi devenue une véritable référence pour les passionné·e·s de musiques électroniques, un symbole du rayonnement culturel français à l’international grâce à l’effervescence de clubs comme La Station, l’ancienne Concrète, le Rex ou encore le Petit Palace, sans oublier les festivals comme le Weather ou We Love Green, tandis que toute une vague de collectifs, à l’instar de Possession, La Toilette, Myst, Spectrum et Maison Close faisaient souffler un vent de fête dans la capitale.

Photo : l’Excess Party d’Antidote. © Maxime Retailleau. 
Mais l’année 2020 et la crise du Covid-19 sont venues totalement bouleverser l’écosystème de la nuit, confronté à une situation sans précédent. « Nous sommes dans un état d’urgence permanent », résume Tommy Vaudecrane. Propriétaires de discothèques, DJs, promoteur·euse·s, technicien·ne·s, performeur·se·s, physios… C’est toute l’industrie de la nuit qui est endeuillée et en France comme en Allemagne, on craint le « Clubsterben », la mort des clubs. « Un tiers des boîtes de nuit françaises ne rouvriront pas après la crise », a annoncé Patrick Malvaës, président du Syndicat National des Discothèques et Lieux de Loisirs, dans une interview accordée à France Info le 24 janvier dernier. 430 établissements ont déjà fermé à ce jour, alors que les aides du gouvernement s’élèvent depuis février 2021 à 20% de l’ancien chiffre d’affaires. Auparavant, l’État reversait un montant variable en fonction des clubs, qui s’élevait à 15 000 euros par mois maximum.

Une nuit sans fin

Durant cette période sombre, la nuit a dû se réinventer et de nombreuses actions et initiatives solidaires ont été lancées. Bien qu’elle ne constitue qu’un ersatz des événements physiques, la fête virtuelle s’est généralisée. United We Stream, « le plus grand club virtuel du monde », relayé par Arte, a pu faire jouer 80 DJs dans des clubs parisiens ouverts exceptionnellement pour l’occasion, bien que sans public. « Mais notre métier ne consiste pas uniquement à faire vivre la nuit, précise Lorenzo Lacchesi. Ces derniers temps, on a pu se recentrer sur la face cachée de l’iceberg : le recrutement des artistes, la production, l’action syndicale… »
Certain·e·s artistes ont cependant dû se reconvertir, au moins temporairement, pour pouvoir continuer de payer leur loyer, que les éventuels cachets reçu pour des DJ sets donnés en ligne, sur Zoom ou d’autres applications, peinaient à couvrir. D’autres alternatives ont aussi été explorées. « Nous avons constaté un grand élan de solidarité de la part de tous·tes les acteur·rice·s de la nuit, poursuivent les membres du collectif Spectrum. Davantage de partages, de collaborations entre artistes et d’échanges, ainsi que des créations de labels, de chaînes de podcasts, des cours de musique en ligne… »

En parallèle, d’autres ont eu l’idée de mettre à profit les failles juridiques du système anti-Covid pour relancer un semblant de fête. En novembre dernier, l’artiste parisien Loïs Saumande a pu mettre en scène une teuf réunissant 25 participant·e·s lors d’un tournage à La Station, sans pour autant avoir à contourner la loi. Il sortait dans la foulée son film Aftermovie, entre réminiscence de nos nuits d’avant et ode à la fête d’après.
À Barcelone, en décembre 2020, un concert expérimental a quant à lui réuni près de 500 personnes sans risque de contamination, grâce à un protocole de sécurité très strict et un suivi des tests PCR en amont et en aval de l’événement. Huit jours après ce concert, le second test du public révélait qu’aucun·e spectateur·rice n’avait été contaminé·e. Une expérience prometteuse, renouvelée le 6 mars dernier à Amsterdam, où un concert réunissait 1300 personnes testées négatives au Covid-19 dans les 48h qui précédaient l’évènement. Les festivalier·ère·s étaient divisé·e·s en 6 sections différentes, répondant à des consignes sanitaires distinctes. Les données de ce concert-test sont depuis étudiées par des experts pour déterminer le meilleur moyen d’organiser ce type d’évènements sans risque de contamination. En France, Roselyne Bachelot a aussi autorisé la réalisation prochaine de concerts-tests au Dôme, à Marseille, sous le contrôle de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), puis à l’AccorHotels Arena, à Paris, sous l’égide du Prodiss (le premier syndicat du spectacle vivant en France) et d’une équipe scientifique de l’AP-HP. Mais aucune date n’a encore été fixée jusqu’à présent.

« Cette crise a aussi montré que notre écosystème était trop fragile. »

Pour continuer à exister, la nuit s’est rassemblée loin des regards. L’interdiction de faire la teuf a entraîné des pratiques clandestines et alternatives, qui rappellent les raves des années 90, séduisant un public à la recherche de communion ou encore d’un exutoire. En proche banlieue parisienne, le Bois de Vincennes a ainsi accueilli plusieurs fêtes clandestines organisées au cours du printemps et de l’été dernier. Les membres des collectifs interrogés pour cet article ont cependant préféré jouer la carte de la sûreté en respectant les consignes sanitaires et en n’organisant aucun événement, afin de permettre la reprise du secteur le plus rapidement possible.
Une stratégie qui ne fait pourtant pas l’unanimité. En janvier dernier, les organisateur·rice·s de la free party du nouvel an de Lieuron, qui a réuni 2500 personnes, ont souhaité défendre leur action dans un texte publié sur Libération : « Notre geste est politique, nous avons offert gratuitement une soupape de décompression. Se retrouver un instant, ensemble, en vie. » Depuis, plusieurs manifestations ont été organisées à Paris et dans plusieurs villes françaises afin de lutter contre les « lois liberticides » et pour soutenir la culture et la fête libre. Après le rassemblement du 31 janvier 2021, le collectif La Toilette a par ailleurs publié un post Instagram pour soutenir le mouvement #culture4liberty : « Il ne s’agit pas de faire abstraction de cette grave crise sanitaire, mais nous demandons simplement d’ expérimenter des solutions pour que les lieux de cultures et de vie rouvrent (…) Nous refusons de vivre dans un état d’urgence permanent, de subir cette infantilisation abusive de la société et de se soumettre à un état de non droit où la privation de libertés serait la règle. »

La fête d’après

« Cette crise a aussi montré que notre écosystème était trop fragile, il a donc fallu le consolider, poursuit Tommy Vaudecrane. On a beaucoup travaillé avec les institutions pour bâtir les aides et parallèlement, on a initié des pistes de réflexion, on a ouvert le dialogue tout en lançant de nouvelles initiatives. » Dans les semaines qui ont suivi la fermeture des clubs, le cycle « Danser demain » a ainsi vu le jour. Regroupant un large panel d’acteur·rice·s des cultures de la nuit, il visait à réagir à l’urgence liée à la pandémie tout en ouvrant de nouvelles réflexions prospectives pour construire la fête d’après. « C’est une occasion historique à saisir. Il faut renverser la table. Il ne faut pas craindre de bousculer, de dépoussiérer, de casser même des habitudes », soutenait Jack Lang au terme de la première édition.
Pour le collectif Technopol, plus rien ne sera comme avant. Il tiens à repenser la fête autrement, « éviter les écueils, travers et dangers du business as usual » et rechallenger le monde de la nuit en prenant en considération l’évolution des exigences du public, notamment en instaurant des pratiques plus responsables, plus inclusives et plus durables. Avant la pandémie, les nuits parisiennes proposaient de plus en plus de safe places, accueillant des minorités ainsi que des mouvements alternatifs et de contre-culture. En tant qu’utopies inclusives, où se rencontrent de multiples identités et milieux sociaux, la fête et la nuit d’après devront poursuivre cette évolution. Elles seront aussi « réinvesties d’une vision politique et militante » qui ne sera réalisable qu’à travers la coopération des acteur·rice·s du monde la nuit, conclut Technopol dans son Livre Blanc, qui sortira prochainement et dont Antidote a pu découvrir quelques extraits.

Photo : la Desire Party d’Antidote. © Maxime Retailleau. 
En attendant, la nuit plie mais ne rompt pas. « Il est possible de se réinventer en prenant en compte le virus, soutient Mathilda Meerschart, membre du collectif Possession. J’espère en tout cas que nos générations comprendront maintenant qu’il faut chérir la fête et ceux qui la créent car, en un instant, elle peut nous être enlevée. » Si l’hiver semble encore bien long, beaucoup de collectifs et de DJs espèrent sortir de l’obscurité avec l’arrivée de l’été, dans le cadre d’open airs ou de festivals à capacité réduite – pour les clubs, il faudra cependant attendre davantage a priori. « Si les promesses faites par la ville de Paris sont tenues, les beaux jours devraient nous permettre de retrouver ces moments de danse, de joie et de partage qui nous manquent tant », poursuit le collectif Spectrum. Les cultures nocturnes et les musiques électroniques n’ont donc pas dit leur dernier mot. « On est prêt·e·s à relancer la machine, assure Lorenzo Lacchesi. On prépare une très grosse saison pour 2021. On va lancer des EPs et profiter des open airs promis par le gouvernement, tout en espérant revenir à la normale à l’automne prochain. » Sommes-nous alors au bout du tunnel ? « Il va encore y avoir des moments difficiles mais aussi beaucoup de choses positives. Un nouvel élan. On espère avoir notre Summer of Love français », lâche Tommy Vaudecrane, un sourire rêveur au coin des lèvres.

Les plus lus

Comment la scène indépendante marseillaise dérouille l’art contemporain

Marseille survivra-t-elle à sa propre hype ? Montée en mayonnaise depuis près de deux ans par des Parisien·ne·s en mal de soleil et de mètres carrés, la ville continue d’attirer artistes et lieux indépendants, qui forment aujourd’hui un écosystème aussi protéiforme que précaire. Si certain·e·s annoncent déjà son déclin après la fermeture de Manifesta 13, biennale européenne nomade, espérée, contestée puis écourtée, les acteur·ice·s de cette scène neuve n’entendent néanmoins pas en rester là. Rencontres.

Lire la suite

Pourquoi la figure du clown fascine le monde créatif ?

Des mèmes de Donald Trump déguisé aux blockbusters tels que Joker ou Ça, le personnage initialement comique du clown s’affirme désormais comme une figure dramatique, voire inquiétante. Une nouvelle stature qui inspire la mode, la musique et l’art contemporain, attirés par son aura sulfureuse.

Lire la suite

Peter Berlin, l’acteur porno gay précurseur du queer

Photographe, acteur et réalisateur de films porno, muse et icône des années 70 ayant collaboré avec Robert Mapplethorpe, Andy Warhol ou encore Tom of Finland, Peter Berlin a contribué à redéfinir les frontières de la masculinité et s’est révélé être l’un des précurseurs du mouvement queer.

Lire la suite

3 drags monstrueux·ses à suivre

Si l’émission RuPaul’s Drag Race créée en 2009 a considérablement contribué à la popularisation de la pratique drag, cette dernière se focalise encore principalement sur une exagération des standards de beauté traditionnels : contouring imitant la chirurgie esthétique, sourcils parfaitement dessinés, coiffure impeccablement maîtrisée ou encore courbes généreuses recréées. Sur les réseaux sociaux, des artistes drag n’hésitent cependant pas à adopter des démarches bien plus disruptives, en puisant dans le registre de l’horreur. Focus sur 3 drag monstrueux·ses, qui se jouent des tabous de notre société, voire évoquent un devenir non-humain. 

Lire la suite

Newsletter

Soyez le premier informé de toute l'actualité du magazine Antidote.