Comment la scène indépendante marseillaise dérouille l’art contemporain

Article publié le 1 février 2021

Texte : Samuel Belfond.

Photo : Belsunce Projects, Head Above Water,

solo show Hamish Pearch ©Jeanchristophe Lett.

Marseille survivra-t-elle à sa propre hype ? Montée en mayonnaise depuis près de deux ans par des Parisien·ne·s en mal de soleil et de mètres carrés, la ville continue d’attirer artistes et lieux indépendants, qui forment aujourd’hui un écosystème aussi protéiforme que précaire. Si certain·e·s annoncent déjà son déclin après la fermeture de Manifesta 13, biennale européenne nomade, espérée, contestée puis écourtée, les acteur·ice·s de cette scène neuve n’entendent néanmoins pas en rester là. Rencontres.

Pas évident, de sortir du fantasme. Des fantasmes, plutôt. Marseille l’archétype, son sud, ses pègreries, l’étoile sur le maillot azur et blanc. Et puis Marseille, versant art contemporain, cantonnée longtemps par la critique parisienne à la perspective d’une fin d’été, le dernier week-end d’août pour être précis, le temps d’Art-O-Rama, foire internationale installée à la Friche Belle de Mai – dernier encanaillage avant la rentrée de septembre. À ces stéréotypes se greffe désormais un troisième : l’émergence d’une scène indépendante locale, artistique et festive, contrepoint d’un Paris jugé bourgeois et trop cher. Elle se vit pourtant, dans les faits, depuis deux ans, le long de ces soirées de vernissages où l’on titube heureux·se de Réformés à Belsunce, de Joliette jusqu’à un atelier d’artistes où la fête se poursuit. Refusant de circonscrire l’art aux cimaises et le précaire à l’inaction, la scène indépendante marseillaise s’organise.

Marseille Projects

Est-ce un hasard si l’un des lieux les plus « anciens » de cette nouvelle vague marseillaise – et par « ancien », il faut entendre vieux de deux ans et demi – a été fondé par un artiste et une commissaire d’exposition qui ne viennent pas de la ville ? Basile Ghosn et Won Jin Choi ont créé Belsunce Project en janvier 2018. Installé·e·s à Marseille durant leurs études, respectivement à la Villa Arson et aux Beaux Arts de Marseille, il·elle·s attendent à peine d’obtenir leur diplôme pour ouvrir ce lieu, conjonction de hasard et de volonté d’ancrage. « Le lieu nous est tombé dessus, raconte Basile Ghosn. La galerie Sans Titre (2016) a organisé une exposition en marge d’Art-O-Rama, en 2017, dans laquelle je présentais une pièce, et à laquelle Won Jin collaborait. Le succès de l’exposition a conduit le propriétaire à leur proposer un bail plus long et les filles de la galerie nous ont proposé de gérer celui-ci. » De cette invitation naît un lieu en suspension, inséré rapidement dans les réseaux de l’art, tourné d’abord vers la scène d’artistes locaux puis, rapidement, l’international.
Tirant son nom du quartier populaire sur lequel donne sa double vitrine, Belsunce Projects ne se cantonne pas tant à ses environs proches qu’à un écosystème émergent européen, à l’image de l’exposition d’Hamish Pearch, Londonien diplômé du Camberwell College of Arts, présentée cet automne durant Manifesta XIII. L’épure de ce solo show – quelques sculptures gluantes et un sous-sol vide, à l’exception d’une enceinte portable, crachotant comme une radio des mélodies éparses, traces d’un périple sur la côte Sud de l’Angleterre – tenait certes davantage d’une certaine esthétique white cube globalisée que du DIY local. Pourtant, s’il est peut-être le jeune lieu marseillais le plus en phase avec les codes institutionnels de l’art, comme en témoignent les subventions qu’il reçoit de Mécènes du Sud et sa participation à Manifesta XIII, Belsunce Projects cherche surtout à contribuer à l’effervescence actuelle de la ville, et à donner aux artistes des occasions d’exposer. « Quand tu as un lieu indépendant, il existe une tentation d’être un peu territorial, précise Basile Ghosn. Nous, au contraire, on considère que Marseille est encore une ville de passage pour de nombreux·ses artistes, et on veut leur permettre de disposer d’un lieu clef en main pour un projet qui n’est pas nécessairement une exposition. » Le programme curatorial de Belsunce Projects est basé en premier lieu sur la rencontre, qui alterne expositions solo, duos et projets plus expérimentaux, tel que Copy Machine, qui verra prochainement le lieu transformé en espace d’impression de manuels de survie réalisés par des artistes.
Belsunce Projects, Head Above Water, solo show Hamish Pearch ©Jeanchristophe Lett.
Des rencontres facilitées par la ville et sa scène, microcosme encore, qui grandit chaque année, à mesure que Marseille continue de devenir un port d’attache pour jeunes artistes. Des diplômé·e·s des Beaux-Arts de Bruxelles, Strasbourg ou encore Bordeaux viennent désormais s’y installer à la fin de leurs études. Basile Ghosn reconnaît l’accroissement du phénomène : « En 2018, quinze diplômé·e·s de mon ancienne école, la Villa Arson, à Nice, sont venus s’installer ici. Ça ne se faisait pas auparavant. » Cet enracinement est évidemment facilité par des loyers bas (même s’ils tendent aujourd’hui à monter dans le centre), qui permettent de s’y installer et encouragent l’éclosion d’un nombre conséquent d’ateliers collectifs. Ces espaces de travail, et ici de diffusion, sont primordiaux pour les jeunes artistes. La ville de Marseille est précurseur de cette capacité d’accueil, et met aujourd’hui à disposition une quinzaine d’ateliers pour des plasticien·ne·s de moins de 35 ans, dont l’accompagnement est réalisé par Triangle France Astérides, centre d’art basé à la Friche Belle de Mai en 1994. Le mouvement se généralise depuis plusieurs années, notamment dans les quartiers centraux. « 11 ateliers ont été créés entre 2018 et 2019, énumère Basile Ghosn, et environ 6 de plus en 2020. » Ces ateliers collectifs, plus nombreux et vastes qu’à Paris ou d’autres villes françaises, constituent autant d’espaces de rencontres et d’expérimentation qui contribuent à définir la scène marseillaise.

Regain phocéen

À la fin de son master, Won Jin Choi pensait rester à Marseille « un à deux ans ». Installée désormais, au moins jusqu’à la fin du bail, elle observe l’attractivité grandissante de la ville face aux épicentres européens de l’art : « Paris, Berlin, Bruxelles, toutes ces villes nous ont paru saturées, et la pression immobilière ne permettait pas de créer un artist run space sans financement important. » À Marseille, et notamment ses quartiers centraux, l’espace demeure conséquent, et abordable pour les jeunes professionel·le·s de l’art, souvent précaires. Bien qu’il en était de même au milieu des années 2010 (au sortir de l’année 2013 durant laquelle les projecteurs étaient braqués sur Marseille, alors capitale européenne de la culture), la scène indépendante de l’art contemporain marseillaise était pourtant moins développée qu’aujourd’hui. « Quand on est arrivé·e·s, il y a cinq ans, l’art contemporain se concentrait autour de deux temps forts dans l’année : le Printemps de l’art contemporain et Art-O-Rama, fin août, avec ses événements adjacents comme la foire Paréidolie, se remémore Basile Ghosn. Il y avait une scène musicale très active, qui a presque disparu, mais très peu d’espaces de diffusion. »

« Tout un pan de la scène underground musicale a disparu ces dernières années, explique Basile Ghosn. Mais, dans un sens, l’art contemporain a pris le relais. »

Anne Vimeux et Elise Poitevin ont fait le même constat, en 2017, à la fin de leurs études d’histoire de l’art à l’université d’Aix-Marseille. Marseillaises toutes les deux, elles ont fait de la ville leur objet d’étude. Elise Poitevin a réalisé un mémoire sur la scène artistique locale depuis les années 1960, les rapports entre ses institutions, ses politiques culturelles, ses expositions et une certaine identité urbaine de la ville. Anne Vimeux a travaillé sur la peinture figurative et l’esthétique « kitsch ». Diplômées, elles remarquent l’absence d’espaces de monstration pour les artistes locaux, en particulier celles et ceux sorti·e·s des Beaux Arts de Marseille. Après des rencontres plus ou moins formelles dans les ateliers des Beaux-Arts – nécessitant parfois de rentrer dans l’établissement en douce, par-dessus les grilles et la pinède -, elles fomentent un projet d’exposition, First Sight, destiné à valoriser ces diplômé·e·s. « Au milieu des années 2010, la valorisation des artistes locaux, de la scène issue des Beaux-Arts, est déjà reconnue comme une nécessité, explique Elise Poitevin. Ces questionnements émergeaient déjà en 2008, lorsque Marseille a gagné le titre de capitale européenne de la culture pour l’année 2013, et que les regards ont commencé à se poser sur la ville. Depuis ces évènements, nous pensions que nous intéresser à l’école d’art était essentiel, d’autant plus qu’elle porte une tradition liée à la peinture figurative, remontant à l’arrivée des peintres de Support Surface dans le corps professoral en 1970, qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui. » Pourtant, malgré un soutien relatif du directeur des Beaux-Arts, le projet végète pendant près de deux ans, encouragé mais pas soutenu financièrement. Début 2019, elles découvrent sur un site immobilier un local à louer, rue du Coq, dans le quartier des Réformés. Abordable, le lieu est visité dans la journée, et le bail signé en une dizaine de jours. Plutôt que de montrer ailleurs leur exposition, Anne Vimeux et Elise Poitevin ouvrent SISSI Club en avril 2019 avec First Sight.

Vue de l’exposition First Sight, d’Emil David et Alexis Liger, au SISSI Club.
Dans la continuité de leur projet initial, SISSI se veut, lors de sa création, un espace de diffusion en lien avec les étudiant·e·s et diplomé·e·s de l’école des Beaux Arts de Marseille peu visibles jusqu’alors. Sur le modèle d’un centre d’art de poche, sa programmation compose une sorte d’histoire de l’art au présent, affichant les stéréotypes artistiques de Marseille – la peinture figurative, le mauvais goût, l’utilisation de matériaux pauvres – pour en affirmer la force, la singularité. Démonstration en acte lors de l’exposition présentée l’automne dernier, Turn the Tide, où se côtoyaient, notamment, les fresques westerno-oniriques de Rémy Bourakba et les cauchemars feutrés de Clara Cimelli. Loin de se circonscrire aux Beaux-Arts de Marseille, Sissi profite également de la connaissance locale des deux fondatrices, et multiplie les invitations variées, dirigées parfois vers le dense tissu militant de la ville, ses collectifs ; d’autres fois vers des artistes extérieur·e·s, sans perdre de vue la volonté valoriser un territoire et des artistes travaillant, vivant, étudiant ici. Comme le rappelle Elise Poitevin, l’émergence de la scène indépendante contemporaine ne peut faire abstraction du contexte urbain et politique dans lequel elle s’inscrit, en particulier depuis l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne, en plein centre de Marseille, et les huit morts que n’oublient pas ses habitant·e·s : « Cette catastrophe a révélé ce qui se passe ici depuis 25 ans en souterrain ; elle a dévoilé l’état dramatique d’abandon (tant national que local) dans lequel se trouve Marseille. C’est un grand choc qui rappelle, s’il le fallait, que l’art contemporain, qui génère aussi un intérêt touristique, est un sujet important, bien sûr, mais à relativiser en regard d’autres, plus profonds et plus graves. »
Si ces lieux indépendants sont apparus il y a peu, ils portent ainsi en eux une histoire récente de la ville, notamment la disparition d’espace de sociabilités qui ont marqué la dernière décennie. Les fondateur·ice·s de SISSI club comme de Belsunce Projects témoignent de l’importance passée de la scène musicale à Marseille, punk en particulier, où se cristallisait dans leur jeunesse la vie sociale. « À la suite de l’effondrement de la rue d’Aubagne, la Mairie a fait fermer la Machine à Coudre, une salle emblématique de la scène rock marseillaise », explique Anne Vimieux. Ouverte en 1994, la Machine à Coudre se trouvait dans un immeuble qui a été jugé dangereux car trop vétuste. Sa fermeture a sonné le glas d’une scène musicale dont les principaux lieux ont disparu au cours des dix dernières années. La même année, la rénovation de la Plaine, pensée dans le cadre d’un plan de rénovation du centre-ville, a mené à l’apparition de murs autour d’un espace jusqu’alors investi collectivement par les Marseillais·e·s. Cette restructuration est vécue comme un autre coup porté aux espaces de rassemblement marseillais. « Tout un pan de la scène underground musicale a disparu ces dernières années, explique Basile Ghosn. Mais, dans un sens, l’art contemporain a pris le relais. Avant, je croisais Anne et Elise dans les salles de concert. Aujourd’hui, c’est dans les ateliers. »

Du punk au « post-astro queer »


Voiture 14, Les aboyeurs, vue d’exposition, juillet 2020. Artistes exposé·e·s : Rozenn Voyer, Clément Faydit, Lou Jelenski.
« Les punks ont changé », se marre Myriam Mokdes, fondatrice de Voiture 14. Situé dans le même quartier des Réformés, et ouvert également au printemps 2019, Voiture 14 voit, à chaque évènement – nombreux, hors restrictions sanitaires -, affluer une foule dense, éclectique, qui déborde de l’espace d’exposition à la rue. S’il ne conserve du punk que les Docs au pied et les Heineken à la main, il ne lui envie pas l’anticonformisme. Voiture 14 est devenue l’emblème d’une scène artistique où fête et art ne se cloisonnent pas. Difficile de savoir si l’on vient ici à un vernissage, un concert ou encore une performance – entre un showcase de Regina Demina tout en gabber ardent à la transformation de l’espace en salon de soins style Vitesse -, mais peu importe.

« Il est important, dans cette ville où les personnes trans, non-genrées, gays, lesbiennes, sont encore mal acceptées dans l’espace public, de créer des espaces safe. »

Myriam Mokdes a grandi à Marseille et étudié aux Beaux Arts de la ville. Elle en sort frustrée. « On n’a pas compris que l’idée d’ouvrir un lieu puisse être dans la continuité de ma pratique artistique », déplore-t-elle. « J’ai conçu Voiture 14 comme un espace vivant qui permet de rompre avec une vision trop conventionnelle de l’art, qui catégorise les projets, établit des hiérarchies entre les médiums. » En actes, on virevolte à Voiture 14 entre peintures et fanzines, concerts et plats réalisés par des artistes. Si Myriam Mokdes travaille encore seule sur le lieu, elle multiplie les invitations à des collectifs – Leaving Living Dakota, Manifesto XXI – tout en soignant une esthétique qui ressemble à son public, quelque chose qui tiendrait du « post-astro queer » : une esthétique de l’urgence, du DIY, d’affirmations d’identités fluctuantes et d’un certain retour du symbolisme, de l’occultisme presque, faisant suite, notamment, à la réhabilitation de la sorcière comme figure de lutte. « Il est important, dans cette ville où les personnes trans, non-genrées, gays, lesbiennes, sont encore mal acceptées dans l’espace public, de créer des espaces safe », souligne-t-elle.
La dimension sociale des lieux indépendants est ainsi essentielle, et tient pour partie d’un calcul rationnel : « Notre première exposition a montré que le soutien des gens via le bar associatif pouvait payer le lieu, les factures et, surtout, les artistes autant que possible », explique Anne Vimeux. « C’est donc devenu durant les premiers mois une sorte de modèle économique », poursuit Elise Poitevin. Même recette chez Belsunce Projects, même si Basile Ghosn tempère les limites du système : « La bière est à un euro, on fait davantage d’heureux·ses que de monnaie. » Le bar de SISSI club est, lui aussi, tout juste à l’équilibre. La multiplication des évènements, contrainte à l’origine par un modèle économique sans subvention, permet de fédérer une communauté, précaire mais solidaire, une pinte après l’autre. Un nouveau modèle de subsistance ? Gufo, dernier·ère né·e (les fondatrices du lieu tiennent à ce qu’il ne soit pas genré, d’où la présence de points médians ici) de la scène, appelé·e à ouvrir lors du premier confinement, pousse plus loin encore cette centralité de la condition précaire des acteur·ice·s du milieu : il s’agit d’un projet artistique et curatorial, soutenu financièrement par la vente de pains dont les moules seront réalisés par des artistes, afin de financer une programmation spécifique et, plus largement, interroger les conditions d’artistes, de travailleur·se·s du champ de l’art, et la notion même de travail. On y reviendra.

 

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Une esthétique marseillaise ?

Il est tentant, à voir foisonner ces lieux sur un espace-temps aussi restreint – deux ans et quelques centaines de mètres à peine les séparent tous – d’y chercher une forme d’unité esthétique, une capacité à faire mouvement dans l’histoire. Les fondateur·ice·s des lieux s’en défendent. « Chacun de nos espaces porte une identité curatoriale propre », explique Basile Ghosn. « S’il y a des lignes de force, elles émanent certainement davantage des écoles d’origines des artistes qui viennent s’installer ici », poursuit Elise Poitevin. « Il y a toutefois des approches, menées par des collectifs, qui ont marqué la ville ces dernières années », note Anne Vimeux. « Paillettes, entre autres, a été un phénomène très important ici, qui a impulsé une dynamique, un entrelacement de la fête avec la performance, la sculpture, que l’on retrouve aujourd’hui dans des ateliers comme Panthera. » L’accent mis sur l’évènement plutôt que l’exposition au long cours, la nature des lieux d’expositions – run-spaces, ateliers – et le manque de moyens favorisent des formes légères, mobiles, plus directes dans leur rapport au public. Moins propices à la vente, également.
Si Belsunce Projects, SISSI club et Voiture 14 ne se refusent pas à aux collectionneur·se·s, ce n’est ni une priorité, ni une manne financière suffisante à l’heure actuelle. « On a vendu deux pièces, détaille Won Jin, mais les enjeux ne sont pas marchands ici, on est plus dans une optique d’expérimentation. » SISSI club, qui se projette comme galerie associative, en a réalisé quelques-unes de plus. Mais ces volumes, et les parts prises par le lieu (Chez SISSI club, 20%, plutôt que les canoniques 50% des galeries) permettent davantage un soutien ponctuel aux artistes qu’une source de revenu. Loin d’être une fatalité ou un échec, cet état de fait est une conséquence de l’état du marché de l’art à Marseille. « Il y a eu des tentatives d’installations de galeries marchandes à Marseille, dans les années 1990 puis, plus récemment, avec la volonté de faire de la rue du Chevalier Roze un pôle d’attractivité », rappelle Elise Poitevin. Si certaines, comme Double V, subsistent aujourd’hui, « Marseille n’est pas une ville où l’on trouve dix mille collectionneur·se·s, constate Basile Ghosn. Parfois, on en croise deux ou trois à nos vernissages, mais ils·elles viennent s’encanailler, pas acheter. » Ce marché restreint permet toutefois une plus grande liberté esthétique : « Les gens viennent en premier lieu pour voir les performances, explique Elise Poitevin. Il y a un autre rapport à la monstration, qui est à destination des gens de la ville, des ami·e·s. Tout se joue sur le public que tu touches. » Sans romantiser la précarité qu’entraîne cette situation, le sentiment de partage, de voir l’art comme point d’accroche d’une communauté, restreinte, que l’on retrouve d’un lieu à l’autre, œuvre en faveur d’une singularité plastique de la scène. Singularité qui caractérise, selon Myriam Mokdes, la production des artistes présenté·e·s ici. « Il y a moins cette pression en légitimité qui peut exister à Paris, explique-t-elle. Les pratiques ici se pensent davantage au service d’une multitude que des collectionneur·se·s. »

 

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Regina Demina en concert à Voiture 14, à l’occasion de son solo show Sick of Love (août et septembre 2020). 

Précarité solidaire ?

Anne-Xuân Llanes, artiste, et Sarah Chabrier, curatrice, ont fondé Gufo comme une réponse possible à la nécessaire autonomisation économique de cette scène. Si le lieu, ouvert dans un contexte chargé l’année dernière, déploiera une programmation curatoriale d’invitations protéiformes à des artistes locaux·ale·s comme extérieur·e·s à la ville, il captive déjà par sa recherche, pragmatique autant que poétique, d’un modèle potentiel d’indépendance. À travers la production de pains, réalisés sur place, avec des artistes, des amateur·rice·s, des artisan·ne·s, l’aide de bénévoles, et vendus ensuite, Gufo financera en partie son fonctionnement, son écosystème et sa programmation, tout en menant une interrogation militante sur la valeur du travail, refusant de dévaluer les impératifs qualifiés d’alimentaire, souvent fastidieux et pourtant indispensables. Leur démarche répond à une recherche concrète et symbolique de moyens de subsistance pour les artistes, interrogeant la manière dont les artistes se nourrissent et nourrissent leur pratique : « Nous vivons aujourd’hui dans une économie libidinale qui se nourrit de désir, de possession, de biens accumulés. Au contraire, on cherche une forme esthétique qui ne réponde pas à cela », explique Sarah Chabrier.
Cet engagement, mû par l’urgence des conditions de vie d’une partie du monde de l’art aujourd’hui, ne fait pas, pour autant, abstraction d’une certaine allégresse à l’idée de fédérer les énergies alentours. À la manière de Till l’espiègle, figure vernaculaire des contes germaniques dont s’inspire l’identité du lieu, Gufo ne se départit pas d’un esprit joueur, insaisissable et débrouillard. Lorsque le contexte sanitaire a perturbé l’ouverture de Gufo, l’été passé, Sarah Chabrier et Anne-Xuân Llanes ont adapté leur programmation. Elles ont donné, dans leur lieu situé à la Joliette – un petit espace donnant sur un patio aéré -, une série de banquets appelés autant à faire connaître l’endroit qu’à préfigurer ses intentions. SISSI club a d’ailleurs accueilli l’un de ces évènements autour de la notion de banquet, Nona Decima Morta, collaboration menée, pour l’occasion, avec Alice Hauret-Labarthe.

« Il y a eu une prise de conscience de la part des institutions qui, à force d’ignorer la scène indépendante, ces dernières années, l’écrasaient. »

Si Sarah Chabrier et Anne-Xuân Llanes reconnaissent que leur lieu ne survivra pas, à terme, sans l’aide de subventions, elles notent l’importance de cette solidarité organique qui va croissante entre les lieux indépendants. « On a senti des réticences, au début, à partager un gâteau dont il ne restait déjà que des miettes », se rappelle Elise Poitevin, « mais on sent aujourd’hui davantage ce rapport d’entraide ». Une solidarité qui se manifeste par la proximité entre les lieux, explique Basile Ghosn : « cette entraide se fait de manière informelle, au gré des rencontres et des discussions. C’est aussi lié à Marseille, à la manière dont les choses se font ici. » Sentiment partagé par Myriam Mokdes : « La porosité entre les milieux artistiques ici contribue à ce que l’on trouve souvent quelqu’un pour aider. Ces rapports d’échange gratuits sont constitutifs de la manière d’être à Marseille. » Marqué par la précarité – la quasi-totalité des acteur·ice·s du milieu cumulent missions de freelance et jobs alimentaires, en plus de la gestion du lieu, souvent intégralement bénévole – et la difficulté de trouver un emploi dans la culture, l’écosystème indépendant marseillais tient sur une ligne fragile, celle de l’énergie encore neuve de cette scène. Une fragilité qui pose aujourd’hui la question de sa pérennisation, espérée par ses acteur·ice·s, pour ne pas répéter les disparitions des scènes passées.

Contrer les lacunes de mémoire

Historienne de l’art, Elise Poitevin bat en brèche un préjugé tenace : il n’y aurait pas d’histoire artistique à Marseille, et ce moment d’effervescence serait sans précédent. « Il y a eu différents moments comparables par le passé, dans les années 1970, ou au début des années 1990. Mais notre ville a des lacunes de mémoire. » Comment l’expliquer ? Tout d’abord, « la ville a souvent attiré beaucoup d’artistes, mais peu de chercheur·se·s, et cela a limité les traces laissées par ces scènes. » Ensuite, Elise Poitevin rappelle que Marseille a toujours été une ville de transit, un point de passage intermédiaire, que cela soit « les peintres autour de Cézanne qui ont longtemps habité à Aix sans qu’on le mentionne plus aujourd’hui, ou les surréalistes au début de l’Occupation, avant d’embarquer directement d’ici pour New York. » Aujourd’hui, cela se manifeste dans le milieu culturel par le départ d’artistes, à un certain point de leur carrière, ou encore de figures institutionnelles. « Par exemple, Bernard Blistène, l’actuel directeur du Musée National d’Art Moderne du Centre Pompidou, a été directeur des Musées de Marseille. » La difficulté à construire une carrière pérenne dans le milieu artistique, imputée notamment à un manque de soutien institutionnel, fait peser sur la scène le risque de son essoufflement.
Après une décennie marquée par les grands projets culturels, la ville européenne de la culture en 2013 et la dernière biennale Manifesta 13, se pose aujourd’hui la question d’un accompagnement sur le temps long, après l’extinction des projecteurs temporaires. Manifesta, tenaillée entre la remise en question du modèle intenable des biennales et la précarité marseillaise, renforcée par la crise du Covid, a tenté de prendre en compte ces enjeux, multipliant les programmes parallèles et les liens avec le tissu existant. Pourtant, l’organisation complexe de la fondation derrière la biennale et des difficultés d’échanges avec une partie de l’équipe, notamment curatoriale, ont laissé un goût d’inachevé. SISSI club et Belsunce Projects se sont inscrits dans le programme parallèle de la Biennale, et notent un point d’inflexion dans leurs rapports avec les institutions, alors que les milieux culturels espèrent beaucoup de la première mairie de gauche en 25 ans, élue en juillet 2020 : « Il y a eu une prise de conscience de la part des institutions qui, à force d’ignorer la scène indépendante, ces dernières années, l’écrasaient », souligne Anne Vimeux. Aujourd’hui, des initiatives comme le réseau PAC (Provence Art Contemporain) accordent une attention nouvelle à ces lieux indépendants. Son festival off, depuis deux ans, rassemble un parcours d’une vingtaine d’ateliers d’artistes, pour la plupart ouverts dans les derniers mois, à partir duquel Basile Ghosn a contribué à créer une fédération, la FAM, qui apprend aujourd’hui à organiser sa parole collective.
Si la scène indépendante affiche unanimement sa volonté de se pérenniser dans les années à venir, ses lieux sont conscients qu’il leur faudra évoluer. « On cherche un modèle qui nous semble juste par rapport aux missions et convictions que l’on a, précise Anne Vimeux. Le modèle marchand nous importe peu, mais il faut que l’on trouve aujourd’hui des solutions de subsistance. » En commun, demeure l’attachement à la ville, et la conviction que la scène peut contribuer durablement à son rayonnement. Contre la « biennalisation des villes du Sud », telle que nomme Elise Poitevin le phénomène d’attraction du monde de l’art contemporain pour des villes à l’écart de ses circuits habituels, un temps surexposées, aussi vite marginalisées, les acteur·ice·s de la scène indépendante marseillaise veulent faire de la cité phocéenne une nouvelle polarité artistique, à rebours d’un centralisme condescendant. Formulé autrement, côté Myriam Mokdes : « J’ai quand même envie que les gens viennent à Marseille pour voir ce qu’on fait, sans tenter de s’approprier les clichés de la ville, et pas juste pour faire les calanques. »

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