Orlan

Scandale à la FIAC : comment le « Baiser de l’artiste » d’ORLAN a défrayé la chronique

En 1977 se tenait la quatrième édition de la Foire Internationale d’Art Contemporain  à Paris et une artiste faisait particulièrement parler d’elle en proposant aux visiteurs de les embrasser pour 5 francs. ORLAN n’était pas encore l’artiste capitale qu’elle est devenue, mais l’amorce de son œuvre à venir était posée. Et déjà, son discours féministe et teinté d’humour visant à « envisager le corps de la femme comme matériau nouveau »  n’était pas du goût de tous les spectateurs. Durant l’été 2014, ORLAN avait raconté à Magazine Antidote cette performance audacieuse qui avait fait scandale.

« J’avais créé une sculpture qui était une sorte de piédestal noir de 2,50 m de long. D’un côté, une photo de moi grandeur nature en madone, collée sur bois, de l’autre « ORLAN-Corps », qui était une photographie de mon buste nu, là aussi collée sur bois, détourée, derrière laquelle je me glissais. Entre les deux, j’avais disposé des lys, les fleurs du mariage, des cierges, et il y avait écrit : « Au choix ». Les spectateurs pouvaient soit mettre des cierges à « Sainte ORLAN », soit échanger un baiser avec «ORLAN-Corps» contre une pièce de cinq francs. Un vrai baiser ! Un vrai de vrai ! Pas un bisou enfantin ; un baiser avec la langue,d’ailleurs ce «Baiser de l’artiste» se donnait au Grand Palais, ça tombait bien ».

« On était en 1977, ça se passait pendant la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) pour illustrer le texte « Face à une société de mères et de marchands », où je parlais des deux stéréotypes de femme auxquels il est très difficile d’échapper : Marie, la sainte, et Marie-Madeleine, la prostituée. J’avais fixé le prix de cinq francs ; il fallait que ce soit une seule pièce, qui se voit, qui soit grosse. Le prix devait être abordable pour tout le monde. On ne pouvait pas dire qu’on ne le faisait pas car c’était trop cher. Il fallait que ce soit à la portée de tous, que tous puissent échanger « Le Baiser de l’artiste » !

Je me souviens de mon voyage, de Lyon à Paris, dans la nuit. Une nuit d’orage, avec la sculpture sur le toit de la voiture. Je me souviens de mon arrivée à la Fiac – où je n’étais pas invitée – dans un état incroyable. J’ai essayé de rentrer avec mon œuvre pour faire cette performance, et tout le monde m’a jetée. J’entrais par la fenêtre, on me jetait ; je passais par la porte, on me jetait ; jusqu’au moment où je me suis dit : « Pas de problème. Je vais me mettre entre les colonnes du Grand Palais, on me verra à l’entrée et à la sortie. »

Mais ça ne s’est pas passé ainsi. Des amis sont intervenus : « Non ! Tu ne vas pas te geler les fesses dehors, tu viens avec nous. » Et quand les officiels sont arrivés, mes amis ont chargé la sculpture sur leurs épaules. Les officiels et le ministre, qui ne comprenaient pas ce qui se passait, n’ont rien tenté ; ils ont fait comme si tout cela était prévu, comme s’il s’agissait d’une performance spécialement programmée pour eux. On a traversé toute la Fiac en procession ; je me suis installée vers les grands escaliers ; et là, ça a été absolument hallucinant. Un vrai scandale ! La Fiac n’avait jamais connu ça. La presse ne parlait que de ça, que du « Baiser de l’artiste ». Il faut dire que c’était spectaculaire : j’embrassais chaque spectateur qui glissait une pièce de cinq francs dans mon tronc pendant quelques mesures d’une toccata en si mineur de Bach. Et puis je déclenchais une sirène d’alarme très violente comme un surmoi qui arrêtait le baiser.

Le scandale a été énorme. J’ai été invitée chez Bouvard dans son émission Le Dessus du panier. Le lendemain, j’étais virée de mon poste de formatrice d’élèves et animatrice culturelle dans l’école privée « Les Trois Soleils ». Je me souviens encore du télégramme : « Ton attitude de ces derniers jours est incompatible avec ton rôle de formateur. Tous tes cours sont suspendus. On avisera pour ton compte. » Ce qui était bien sûr illégal. S’en sont suivies des mouvements de protestation organisés par mes étudiants, auteurs de chansons sur « Le Baiser de l’artiste ». Mais je n’ai pas été réintégrée. Je me suis alors retrouvée dans une situation abominable. Je venais d’acheter un petit appartement en bord de Saône et je ne pouvais plus le payer ; je n’avais plus de revenus. J’ai perdu beaucoup d’œuvres à cette époque.

On écrivait que j’étais une prostituée, que ce que je faisais était absolument « dégueulasse ». Mes voisins donnaient des coups de pied dans la porte, ils écrivaient « sale pute » sur les murs. Il s’est passé des choses incroyables : j’ai reçu du sperme par la poste pendant plusieurs jours de suite, des courriers de détraqués. Il y avait un climat de violence inimaginable. Et pas un mot des féministes qui auraient pu m’épauler, prendre la parole, d’autant plus que mon action était féministe. J’aurais dû être défendue, car on ne pouvait pas m’ignorer. J’étais partout, dans Le Monde, Libération, Actuel avec d’énormes papiers. Il y a même eu un bouquin de cul avec ce titre : Baiser à cinq francs, qui jouait sur les mots, sur le fait de baiser. La violence atteignait des sommets. J’étais l’artiste à abattre.

Je ne me souviens pas avoir été soutenue par le milieu de l’art non plus. Mais cela tient aussi à mon parcours. Je n’étais pas parisienne, j’étais autodidacte. Je n’appartenais pas à un mouvement, ça ne m’intéressait pas. J’ai toujours voulu construire ma singularité, seule : on s’est toujours méfié de moi et on m’a mise à distance.

Au final, il y a eu une série de happy end. Cette pièce a construit en partie ma reconnaissance… et, revers de l’histoire, elle a été demandée par la Fiac pour fêter ses trente ans. On l’a installée sous verre avec, sur le mur, un texte indiquant que cette œuvre avait le plus marqué l’histoire de la foire. Aujourd’hui, elle appartient à la collection publique du Frac (Fonds régional d’art contemporain) des pays de la Loire.

« J’embrassais chaque spectateur qui glissait une pièce de cinq francs dans mon tronc pendant quelques mesures d’une toccata en si mineur de Bach. »

Mon nom est ORLAN.

Ça a commencé au début de mon analyse. À la troisième séance, l’analyste, qui n’avait toujours rien dit, prend la parole et me dit une seule chose : « La prochaine fois, vous paierez la séance en espèces. » Je signe donc ce qui devait être mon dernier chèque, il le prend et dit alors : « Non, réflexion faite, la prochaine fois, vous me signerez un dernier chèque. » Je me demande : « Mais ça veut dire quoi cette contradiction ? » Je ne comprends pas, alors je fais comme la plupart des patients, je compense, je vais m’acheter des souliers, histoire d’être bien dans mes pompes – je suis toujours très attachée aux souliers, j’en ai énormément. Au moment de signer le chèque dans la boutique, je vois soudain très bien ce que l’analyste avait repéré, et que personne d’autre n’avait remarqué, ni mes parents, ni mes amis, ni moi. Je signais de mon nom parental en toutes lettres, mais avec une lettre qui sautait. En fait, je signais : « Morte ». Sur le chèque, il y avait écrit « morte ». J’ai décidé à ce moment-là que plus jamais je ne serai morte. Et j’ai pris ce qu’il y avait de positif dans ce mot : or, ORLAN.

J’ai toujours eu envie de m’inventer moi-même, de me sculpter moi-même, de marquer de la différence avec ce qui m’entourait. En toutes lettres, en majuscules, même si les gens ont du mal à l’accepter. Encore aujourd’hui, on écrit souvent Orlan, alors que je me suis toujours battue pour apparaître, moi, dans la monotonie du texte : ORLAN. Ça me paraissait important que ma singularité, que ma force apparaissent. Je ne suis pas quelqu’un qui parle avec une voix gentille et douce, et qui dit des choses tranquilles. J’ai toujours parlé plutôt fort, je suis toujours du côté de la colère, à affirmer les choses, à avoir un projet de société.

Mais en face, ça résiste. La taille de mes lettres pose problème parce qu’on veut que tout le monde soit petit, écrasé, et rentre dans la ligne. Donc, quand quelque chose s’écrit un peu différemment, les réactions sont violentes ; ou il y a impossibilité. Sur le Net par exemple, la correction est automatique. Dans Wikipédia, il est indiqué que chaque lettre de mon nom s’écrit en capitale, mais ils n’en tiennent pas compte. Pire, ils divulguent mon nom parental, comme si la police refusait mon nom d’artiste.

Un nom d’artiste, c’est un nom d’artiste. Moi, c’est clair, j’ai voulu couper avec le nom du père et le corps de la mère. Je me suis choisi un nom qui n’est ni masculin, ni féminin. Je suis issue d’une famille libertaire pauvre, mais différente des autres. Mon père était anarchiste, il m’apprenait l’esperanto, il faisait des journées doubles, électricien le jour, et le soir à l’Eden Théâtre de Saint-Étienne. De temps en temps, il m’emmenait voir les spectacles depuis les coulisses. Ce sont des choses qui m’ont marquée. Je ne me suis pas construite contre mes parents, mais il leur était difficile d’accepter que je devienne artiste, que j’écrive. Ma mère surtout. Ma mère qui disait : « Ça lui passera quand elle se mariera. Tout ça, ce n’est pas grand-chose. » J’étais élevée pour avoir une vie comme tout le monde, me marier, avoir des enfants…

C’est le théâtre qui m’a sauvée. J’étais très timide, et je ne supportais pas cette idée. Je voulais dire ce que j’avais dans la tête, je voulais pouvoir faire face à quelqu’un, le regarder dans les yeux, être debout dans une salle, parler haut et fort. Je savais qu’à partir de ça, je pouvais inscrire ma résistance socialement. Avec le théâtre, j’ai vraiment pu m’exprimer, ce n’était qu’une question de technique.

J’étais sur le point de continuer comme actrice, quand on m’a dit d’aller voir une comédienne exceptionnelle qui pourrait m’aider, avec qui je pourrais m’améliorer. J’y suis allée très réceptive, mais là tout est tombé. Tout s’est effondré. L’actrice déclamait son texte avec des -e muets, articulait, surjouait, bourrée de tics. C’est pour cela que je me suis tournée vers la performance. Parce qu’on peut faire la différence entre l’actant et l’acteur ; on peut se mettre en jeu soi-même tout en montrant ses ratages, sa faiblesse, s’exposer sans tomber dans les stéréotypes.

Suture/couture

J’ai beaucoup travaillé avec la mode. Mais j’entretiens un rapport conflictuel avec elle, avec cette stéréotypie des corps de défilés, avec la démarche des mannequins qu’aucune historienne de la mode n’a été capable de m’expliquer, de me dire pourquoi sur un podium les femmes marchent les pieds croisés. C’est un endroit où l’on déteste la chair, et moi j’aime la chair. Je pense qu’on a l’éternité pour être squelettique.

Je ne supporte pas que la mode donne l’image d’un corps unique, alors que la vie nous prouve qu’on a chacun des corps extrêmement différents. Selon nos âges, on n’a pas un corps, mais des corps. Quand j’ai commencé mes opérations chirurgicales/performances, avec ces deux petites bosses sur le front, les gens ont dit : « C’est contre-nature. C’est impossible de changer. » Mais c’est tout le contraire ! Entre votre tête de bébé et celle que vous avez des années plus tard, la nature s’est chargée de vous changer, elle nous donne l’exemple.

J’ai un rapport ambivalent avec la mode. Les hauts talons, par exemple… Pour moi, c’est comme les pieds bandés. C’est autant de douleurs, de difficultés. L’impossibilité de courir, de marcher, de s’exprimer comme les hommes, tout cela maintient un stéréotype par rapport à une séduction construite à partir des mêmes gestes, toujours : jouer avec ses épaules, se toucher les cheveux. Moi, j’ai fait des œuvres contre. Il n’était pas question de ne pas être sensuelle, ni de cacher sa nudité, mais de proposer et d’inventer de nouvelles poses, d’avoir un corps libre qui puisse séduire autrement que par ces gestes et postures qu’on nous impose.

Et la mode a regardé mon travail. Walter Van Beirendonck, avec qui j’ai collaboré lorsqu’il avait sa marque WLT, m’a rendu hommage dans ses défilés. Il m’a aussi invitée à participer à la réalisation de son livre Believe avec des photos et une interview. Pour mon exposition à Murcia, en Espagne, et au Sheldon Museum of Art, aux États-Unis, on a présenté une grande partie de mes œuvres comme des vêtements, des costumes, des sculptures de plis, des secondes peaux. Pour celle au musée des Beaux-Arts de Nantes, j’ai dessiné des vêtements et créé le velours de soie dans lequel ils ont été taillés.

Tout cela pour dire que la mode m’intéresse énormément. J’ai gardé ma garde-robe depuis mon adolescence, ce qui d’ailleurs a été un problème pour les gens qui ont vécu avec moi. Je me suis toujours dit qu’un jour je ferai de l’art avec. Et j’en ai fait. J’ai coupé en deux mes vêtements, puis j’ai demandé à Agatha Ruiz de la Prada, David Delfin et Maroussia Rebecq de trouver comment les réunir, comment faire la suture entre deux vêtements signés de stylistes différents, avec des matériaux différents, des couleurs différentes, des moments différents de mon histoire. Puis je les ai rembourrés et disposés sur des chaises de Philippe Starck. Les spectateurs pouvaient s’asseoir sur les vêtements hybrides qui les enveloppaient, les embrassaient comme un nid douillet pour discuter ensemble.

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