Pourquoi les classes populaires fascinent-elles autant les écrivains ?

Article publié le 15 mars 2019

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Texte : Tara Lennart.
Photo : Simon Johannin, co-auteur avec Capucine Johannin de Nino dans la nuit.

De Nicolas Mathieu à Capucine et Simon Johannin en passant par Virginie Despentes ou encore Marion Brunet, les écrivains français se penchent de plus en plus sur les enjeux des classes populaires, entrant en résonnance avec l’actualité médiatique et la mobilisation des gilets jaunes. L’émergence d’un naturalisme propre à notre époque ?

Les classes sociales modestes occupent plus que jamais le devant de la scène médiatique depuis plusieurs semaines. La mobilisation des « gilets jaunes » met en lumière les désirs et contradictions d’une population malmenée économiquement, déconsidérée socialement et rongée par la frustration. Si cette crise sociétale est devenue incontournable dans les médias, la scène littéraire contemporaine la reflète elle aussi de manière indirecte : les écrivains français se penchent de plus en plus sur les enjeux des classes populaires, construisant leurs romans dans un décor réaliste, où galères sociales et aspirations personnelles se télescopent sur fond d’inégalités économiques. Comme un prolongement des romans naturalistes du 19ème siècle, ceux du début du 21ème s’articulent autour de la sociologie, en se concentrant régulièrement sur une classe sociale qui peine à faire entendre sa voix.

Un reflet sociologique

Au 21ème siècle, le roman social n’est plus nécessairement écrit par des personnalités bourgeoises depuis leur hôtel particulier, mais également par des hommes et des femmes qui cassent le mythe de l’écrivain engoncé dans ses postures germanopratines. Issus de la « majorité silencieuse », ces écrivains-là ont connu le mépris de classe, les problèmes d’argent, voire aussi les injustices. Des expériences qui infusent dans leurs textes : pour eux, ascension sociale (relative puisque rare sont les écrivains à vivre de leur plume en France) ne rime pas avec déni des origines. Leur intérêt pour les classes populaires semble tout simplement naturel, car lié à leur trajectoire personnelle.

Teaser du livre Nino dans la Nuit, avec Capucine et Simon Johannin.

Témoins et scribes de l’époque, les écrivains remplissent aussi parfois le rôle de pythies, leurs livres pouvant constituer des supports de prédictions. À leur manière, avec discrétion et finesse, ils annoncent souvent les mouvements de société avec quelques mois ou années d’avance. En 2015, la trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes (ed. Grasset) mettait un coup de projecteur sur des profils souvent invisibilisés par notre société contemporaine : SDF, zonards, rois de la débrouille, cataphiles, marginaux en tous genres et contestataires du système. À la manière d’un Russel Banks aux États-Unis, Virginie Despentes revendique son obsession pour les figures d’outcasts, ainsi que son appartenance à une classe moyenne modérément favorisée et peu optimiste sur son ascension.

Même son de cloche chez Benoît Minville, auteur du polar Rural Noir (ed. Gallimard), qui a construit ses personnages à partir de « souvenirs d’enfance, de souvenirs de vacances », Capucine et Simon Johannin qui souhaitaient, avec Nino dans la nuit (ed. Allia) « écrire sur ce qu’on connaît », Marion Brunet, auteure de L’été circulaire (ed. Albin Michel) qui rappelle que « ces gens, c’est une énorme partie de la population », ou encore Nicolas Mathieu qui a voulu « raconter des vies qui valent le coup dans un monde qui ne vaut plus rien » à travers Leurs enfants après eux, le prix Goncourt 2018.

« Le rôle de l‘écrivain consiste à respecter la complexité des êtres, des histoires, de ne pas simplifier les choses pour les faire aller dans le sens d’un discours préconstruit, et surtout d’en célébrer la beauté. »

On pourrait se demander à partir de quel moment une donnée partagée devient un cliché. À partir de quand les représentations romanesques du père taiseux et porté sur la bouteille, de la mère effacée ou résignée, des conflits de génération, de l’évasion à travers la nature, des conneries d’adolescents qui déterminent toute une vie, ou encore de l’isolement géographique se cristallisent dans l’imaginaire collectif. On retrouve ces différents motifs littéraires dans Rural noirL’été circulaire, ou encore Leurs enfants après eux. « Pour les lecteurs, qui mènent des vies continuellement pistées, codées, minutieusement encadrées par des efforts bureaucratiques et des algorithmes, cette sauvagerie est profondément fascinante » pointe Nicolas Mathieu.

Mais s’agit-il toujours de descriptions d’habitus fidèles à la réalité, ou plutôt de packagings confectionnés pour répondre aux attentes d’un lectorat en quête d’un « exotisme de proximité », correspondant à différents stéréotypes ? Pour éviter cet écueil, Marion Brunet préconise de « partir des personnages et pas d’un discours. En recherchant les nuances et l’histoire de chaque personnage, sans juger, pour qu’il incarne un propos plutôt que d’en être l’outil. »

Mêler l’intime aux enjeux sociétaux

Le roman social actuel s’inscrit dans la filiation du roman naturaliste, avec des profils propres à l’époque et aux enjeux qui la traversent. Les voix singulières d’écrivains qui, comme Nicolas Mathieu, on pour projet de « dire que ces gens dont on se fout n’ont qu’une seule vie et qu’ils entendent bien la vivre fort », ou comme Marion Brunet pour qui dénoncer des réalités insupportables doit passer par des choix « suffisamment incarnés pour que le roman ne devienne pas un discours », apportent ainsi une altérité nécessaire au sein du paysage littéraire actuel.

Avec Nino dans la nuit, Simon et Capucine Johannin décrivent eux aussi une réalité populaire sortant des carcans, à travers une galerie de personnages urbains qui « remettent en cause la société dans laquelle ils vivent » et qui ne veulent pas des « vies en kit » qu’on leur propose. Ils « n’ont pas l’impression que réussir, c’est amasser de l’argent ». Entre hôtels miteux tenus par des marchands de sommeil, jobs nocturnes sous-payés, plans B pour récupérer un peu de nourriture et expulsions abusives, ces vingtenaires, « malgré leur précarité matérielle, se savent plus riches que ça ». Ceux que les auteurs définissent comme « les éléments lumineux d’une jeunesse plurielle, complexe […] ne veulent pas rentrer dans un système qui détruit, mais les solutions pour prendre une autre voie tout en vivant dignement sont à ce point restreintes, qu’ils ne peuvent en réalité pas faire grand-chose d’autre que de vivre au jour le jour. »

La composition des personnages du roman fait écho à la définition de l’écrivain contemporain que proposent les deux époux, mêlant dimension politique et romantisme : « Le rôle de l‘écrivain consiste à respecter la complexité des êtres, des histoires, de ne pas simplifier les choses pour les faire aller dans le sens d’un discours préconstruit, et surtout d’en célébrer la beauté. » Raconter et souligner la singularité des individus tout en dépeignant son époque, mêler l’intime à l’histoire collective, aux problématiques sociétales, en portant un point de vue critique sans tomber dans la démonstration : voilà le challenge relevé par la nouvelle génération d’écrivains français.

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