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« Anywhere » de Yawning Portal : un album refuge dans un monde en feu.

Avec son tout premier album « Anywhere », le groupe Yawning Portal compose un espace où l’on peut s’échapper – ralentir, respirer, exister autrement. Profondément intime, cet opus nous offre un moment de répit, une déconnexion totale du monde extérieur et de ses horreurs actuelles.

À l’occasion de leur concert à la Station Gare des Mines à Paris, Antidote s’est assis avec le duo, composé de Jess Mai Walker et Joseph Ware, pour parler de sampling, de voyage, d’expérience sonore ou encore de la place politique de l’artiste.

Un album cosmique qui atterrit dans l’intime.

« Notre EP et nos sons précédents sont des bribes de nous à un instant T. Cet album, quant à lui, incarne tout ce qu’on aime en ce moment et ce qui nous représente dans notre entièreté. »

Premier album officiel du groupe Yawning Portal, qui s’est fait connaître pour son sampling sur SoundCloud incluant des reprises de Carly Rae Jepsen à t.A.T.u, « Anywhere » se hissait dès sa sortie, fin 2025, dans le classement des meilleurs albums de la critique de l’année.

Avec ses textures atmosphériques, l’album du duo composé par Jess Mai Walker et Joseph Ware est entraînant. Il invite au voyage, de l’infiniment grand au roadtrip et nous prépare au retour. Profondément intime, « Anywhere » offre un moment de répit et une déconnexion totale du monde extérieur et de ses horreurs actuelles.

S’éloigner du sampling : de la référence littérale à l’écriture d’un langage propre.

« À l’ère SoundCloud, aux bibliothèques de sons infinies et à la saturation musicale, sampler était pour nous une évidence. Mais avec le temps, on ne veut plus sampler de la pop. Au point de ne plus nous reconnaître dans nos anciens sons. »

« Anywhere » marque un tournant clair. Ce qui relevait auparavant d’un geste de réappropriation – citer, détourner, assembler – laisse place à une volonté d’écriture. Yawning Portal ne rejette pas la culture pop, mais choisit de ne plus dépendre d’elle comme matériau premier. Le duo ne cherche plus à activer des souvenirs partagés, mais à en générer sans médiation.

 

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Ce déplacement est à la fois contraint et assumé. Les limites juridiques du sampling deviennent ici un catalyseur esthétique. Privé·e·s de leurs outils habituels, Jess Mai Walker et Joseph Ware sont contraints d’inventer – et c’est précisément là que leur langage se stabilise.

La voiture comme sas de partage et temple intime.

« La voiture est un espace presque sacré pour écouter de la musique. […] En voiture, en présence de proches, on écoute tous·tes le même son, mais on vit chacun·e une expérience différente et intérieure. »

La voiture, telle qu’elle est évoquée par le duo, impose une continuité : on y écoute un album, pas une playlist, mais surtout, elle organise une forme spécifique de relation aux autres. Ni totalement intime, ni complètement collective, l’habitacle agit comme un sas. Un lieu intermédiaire où l’écoute se partage sans se diluer. Protégé du monde extérieur, ce micro-espace permet une forme rare de connexion : être ensemble, sans parler, dans une expérience commune mais intérieure.

Dans un contexte où l’écoute musicale est souvent réduite à un usage fonctionnel (accompagnement, distraction, optimisation), cette proposition est presque contre-intuitive. Elle demande du temps, de l’attention et une forme de disponibilité.

La destination comme état plutôt que lieu. L’évasion comme refuge.

« On ne voulait pas que l’album soit attaché à un endroit préci. »

Avec sa couverture montrant une route et un paysage ouverts, « Anywhere » refuse toute géographie fixe. Il est, comme son nom l’indique, un non-lieu. L’auditeur·ice y projette ses propres émotions et souvenirs, définissant ainsi son propre refuge.

Dans un contexte mondial marqué par la terreur, Yawning Portal crée avec cet album un espace d’extraction. Un lieu où l’on peut se détacher du monde le temps de quelques sons, respirer et exister autrement.

Ce refus d’ancrage s’inscrit à contre-courant d’une époque obsédée par la contextualisation – scènes, identités, territoires. Ici, rien n’est assigné. La destination devient une sensation, une émotion plutôt qu’un lieu réel.

« Il y a une sorte de culpabilité à faire de la musique quand tout brûle autour. »

La question de l’évasion traverse le projet sans jamais être résolue. Le duo reconnaît explicitement la tension : produire une musique immersive et abstraite dans un monde saturé de crises implique une forme de décalage.

« Anywhere » ne cherche pas à commenter le réel ni à proposer une réponse politique explicite. Il opère ailleurs : dans la création de conditions d’écoute différentes. Un espace où l’attention peut ralentir, où le flux peut être suspendu.

Cet album est donc une sorte de refuge, un moment de suspension du réel, un lieu où l’on peut se retirer sans disparaître.