Chanel Antidote Yann Weber

La beauté peut-elle être éternelle ?

Photo : Yann Weber
Texte : Alice Pfeiffer
Modèle : Lauren de Graaf @ Elite
Coiffure : Valérie Benevidos. Maquillage : Samantha Lau.

Chanel dédie sa collection croisière à la Grèce Antique, une période clé pour la maison qui célèbre ainsi une idée d’harmonie et d’esthétique défiant temps et tendances.

De majestueuses colonnades à travers lesquelles scintille la méditerranée, la façade d’un temple encadré d’oliviers ombragés. C’est dans ce théâtre de Grèce Antique qu’a défilé la collection Croisière 2017-2018 de la maison Chanel, métamorphosant le Grand Palais le temps d’un après-midi.

Intitulé « La Modernité de l’Antiquité », ce show n’était pas tant une retranscription exhaustive qu’un fantasme assumé, reflétant le talent de Karl Lagerfeld à penser le futur avec les outils du passé. « Je propose d’avancer par un retour en arrière. Il faut, pour penser l’avenir, prêter attention à ce qui a été » dit-il. Ainsi, au fil des pièces, les formes anciennes sont modernisées, et mettent en mouvement une vision du corps, de la beauté et de la féminité à tout jamais contemporaine. Les pantalons sont plissés comme les cannelures de colonnes, les tuniques amples citent les toges et les drapés d’antan, le tout dans un jeu de blanc et d’or, et le tweed de rappeler un marbre veiné. Les accessoires se prêtent à un jeu de références ludiques : un sac seau prend la forme d’une amphore, le double CC se métamorphose en couronnes de laurier, et des sandales spartiates sont montées sur des talons ioniques.

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Iconoclaste, Karl Lagerfeld n’hésite pas à superposer références d’époque et leurs relectures au fil de l’Histoire – depuis les statues de jeunes filles dites Korè en -650 avant J.C., aux dessins d’Hubert Robert, « le peintre des ruines » du XVIIIe siècle, ou encore la mode Néo-Classique et ses coupes Empire cent ans plus tard, sans oublier Maria Callas dans le rôle de Médée de Pasolini (et pourquoi pas, Diane Kruger dans Troie). « Je la vois comme le lieu d’origine de la beauté, de la culture », ajoute Karl Lagerfeld au sujet de la période mise à l’honneur.

Une forme de beauté peut-elle traverser le temps ? Pour Maud Bass-Krueger, docteur en histoire de la mode, la Grèce Antique demeure aussi capitale car elle représente le point de départ de toutes les sciences : « Que l’on étudie la mode, l’architecture, le droit, le point de départ est toujours cette période, qui continue de marquer la genèse de notre pensée et notre esthétique». Là, la beauté, l’art, les sciences humaines, la philosophie, la politique n’ont fait qu’un tout harmonieux, ajoute-t-elle. Pour de nombreux historiens, dont Johann Joachim Winckelmann, la pensée et le style de l’époque représenteraient une forme de dépouillement, de raison et d’équilibre au-dessus de l’affect et du superflu.

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Un esprit sain dans un corps sain, des proportions visuelles à l’image d’un équilibre interne : voici surement la raison de l’affection que porte Gabrielle Chanel à cette époque, elle toujours en quête d’une liberté stylistique et existentielle. Effectivement, elle multiplie les hommages à la période : dans ses appartements rue Cambon trône une statue de Vénus acéphale, et en 1922, elle dessine les costumes de la pièce Antigone dirigée par Jean Cocteau. Quand elle taille ses robes, elle se plait à citer le travail du sculpteur grec Praxitèle, et envisage les coupes et les matières de façon architecturales : « la robe tient de la sculpture et non du dessin », disait-elle.

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Aujourd’hui, fidèle à la vision de Coco, Karl Lagerfeld n’entretient pas une vision nostalgique mais contemporaine et détournée de la période : « Les grecs ont inventé l’humanisme, la démocratie, mais les femmes n’avaient pas le droit de vote. Aujourd’hui, Karl les a libéré ! Les lignes sont amples, elles n’entravent pas le mouvement et symbolisent une nouvelle émancipation, des femmes guerrières », pense Anna Mouglalis, actrice et ambassadrice Chanel, rencontrée après le défilé.

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Pour Pedro Almodóvar, également présent lors du défilé, la beauté est aussi infinie que le féminin lui-même: « La beauté est une notion tant visible qu’invisible, présente en chaque être humain. La femme est éternelle, et non une mode de passage, n’est-ce pas ? La beauté et l’esthétique non plus, les deux sont intimement liés. De ces anciennes règles et courants de pensées surgissent des matières, des looks, des robes toujours aussi modernes. Et précisément parce qu’au fond, c’est celle qui la porte qui est intemporelle. »

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