Rowan

Qui est Rowan Blanchard, 15 ans, actrice et féministe ?

Photos : Rowan Blanchard par Yann Weber, pour Magazine Antidote : FANTASY hiver 2017.
Texte : Alice Pfeiffer.
Veste brodée de sequins, Chanel.
Coiffure : Sébastien Le Corroller @ Airport. Maquillage : Yvanes Rocher @ Atomo.

La jeune actrice Rowan Blanchard est l’icône d’un féminisme nouvelle vague, ultra-connecté et fièrement pop. Antidote a suivi cette amie de la maison Chanel qui bâtit des ponts entre le grand public et les grands penseurs, les fantasmes d’aujourd’hui et les réalités de demain.

Elle a à peine 16 ans, plus de 5 millions de followers sur Instagram et une maturité troublante. La comédienne Rowan Blanchard se fait d’abord connaître dans la série Disney Le Monde de Riley, qui suit les péripéties d’une adolescente américaine.

Aujourd’hui, la Californienne biberonnée à Internet invite ses fans à la suivre vers de nouvelles aventures. Après un coming out queer à l’âge de 14 ans, elle poursuit une voie militante et fédératrice : elle est nommée « Célébrité féministe de l’année » par l’organisation américaine Ms. Foundation for Women l’année suivante pour ses prises de paroles engagées, notamment sur les réseaux sociaux, où elle s’insurge contre le sexisme, le racisme et les atteintes aux droits de l’Homme. Depuis, elle est également invitée à prononcer un discours aux Nations Unies et à apparaître dans une campagne pour l’égalité entre les genres, #HeforShe. Nous avons rencontré la jeune activiste et avons discuté de sa force à lier ses fantasmes personnels à un progrès social concret.

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De gauche à droite : Manteau métallisé, short et bottine, Chanel. Pull en cachemire, jupe en tweed brodé de sequins, bottes pailletées, ceinture, bracelets et boucle d’oreilles, Chanel.

Que vous évoque le thème Fantasy, auquel ce numéro d’Antidote est dédié ?
Rowan Blanchard. Ce mot occupe une place importante dans ma vie. Il me fait à la fois penser à mon rêve de devenir actrice puis à mon envie de poursuivre cette carrière de façon sérieuse. Le fantasme, c’est la possibilité de projeter et de modeler demain, de matérialiser ce que l’on désire en réalité. Ces aspirations ont guidé mon parcours. J’ai fêté mes 13 ans pendant que je tournais Le Monde de Riley ; ce passage à l’adolescence a été une sorte de réveil face au monde actuel. J’ai commencé à prendre conscience de la place que pouvaient occuper les femmes, à l’avant et à l’arrière du décor. Je n’avais pas d’exemples vivants sur les tournages, mais je les cherchais instinctivement, je les imaginais. J’ai vu le milieu évoluer, j’ai vu les normes, les rôles et les pratiques changer. Le fantasme d’un futur plus inclusif est le point de départ de ma vision actuelle.

Vous vous dites féministe : quelle en est votre définition ?
Ma vision du féminisme a beaucoup changé depuis ma découverte du mot. Elle continue d’ailleurs d’évoluer quotidiennement au fil de mes lectures. La première définition que l’on m’a inculquée était très blanche, ne tournait qu’autour de l’idée que les filles et les garçons doivent être égaux, sans prendre en compte la complexité des questions de genre, profondément liées à la race et à la classe sociale de chaque individu. Pour moi, le féminisme s’adresse à toutes les personnes opprimées par les standards patriarcaux omniprésents dans la société.

Qu’est-ce qui fait de vous une militante au jour le jour ?
J’essaie de poser des questions, d’être sensible à une pluralité de discours et de prendre conscience de la place que j’occupe en tant que personne privilégiée. Je me force à lire des livres qui ne me sont pas destinés en vue d’élargir mes perspectives, de comprendre d’autres points de vue et de détecter les structures d’oppression mises en place à tous les niveaux. Il faut aussi reconnaître la complexité de chaque champ créatif : par exemple, le flirt entre mode et féminisme est intéressant – parce que le style est un outil puissant. Or les références sont largement dictées par un regard normatif masculin. Aucune question n’a de réponse radicale. Rien n’est tout noir ou tout blanc. Il faut savoir peser tous les aspects, souvent contradictoires, d’un problème.

« Les réalisateurs masculins se sont librement appropriés des notions et des cultures queer ou féminines, sans jamais en faire bénéficier leurs créateurs d’origine. »

Selon vous, d’où vient l’absence de parité à Hollywood ?
C’est une question que je me pose chaque jour, à chaque fois que l’on m’envoie un script où le personnage féminin est au second plan et dont la présence n’a pour but que de mettre en lumière le rôle masculin principal. Historiquement, les réalisateurs masculins se sont librement appropriés des notions et des cultures queer ou féminines, sans jamais en faire bénéficier leurs créateurs d’origine. Les femmes à Hollywood ont pris l’habitude de ne pas chercher à occuper le même espace, à ne pas parler aussi fort. Cela découle de notre éducation : on apprend à demander moins d’attention que les hommes, moins se projeter, à s’excuser pour tout. Chacune d’entre nous doit se délester d’un sexisme internalisé, afin de ne pas se mettre des bâtons dans les roues. Cela commence à porter ses fruits : le milieu du cinéma comprend qu’il manque une diversité de points de vue et de perspectives.

Peut-on parler d’un regard genré ?
Je pense qu’il existe aujourd’hui une perspective dite féminine, qui découle simplement du fait que la plupart des femmes ont fait l’expérience d’une objectification et d’une minorisation. Pourtant j’espère qu’un jour on pourra réussir à raconter des histoires sans normes de genre qui resteraient conscientes des inégalités et des injustices.

Vous venez de finir de tourner le film fantastique, A Wrinkle in Time, qui sortira en 2018. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?
Je suis surtout heureuse d’avoir pu être dirigée par une femme racisée, Ava DuVernay, à qui on a confié une grosse production – et non pas un film indépendant à petit budget, comme c’est si souvent le cas avec les réalisatrices non-blanches. Son approche est plus éveillée, égalitaire, sans violence ni agressivité. C’est une discussion constante, dont j’ai beaucoup appris.

Y a-t-il des traits communs à tous vos rôles ?
Je cherche surtout à incarner un éventail aussi vaste que possible de jeunes filles. Je me demande par exemple, combien de fois on réécrira les mêmes rôles stéréotypés de personnages de lycée : la « peste », la « nerd » ou la « fille facile ». Il est temps d’étendre ce vocabulaire et d’explorer de nouveaux protagonistes, car la jeunesse actuelle est en pleine mutation. Aujourd’hui des communautés se sont formées en ligne et partagent les connaissances de façon formidablement enrichissante. Par exemple, ce sont des adolescents sur Internet qui m’ont suggéré de lire l’auteure féministe Angela Davis et qui m’ont appris le mot « intersectionnalité ». Avec eux, j’ai pu échanger sur des ressentis, des émotions. Ces discussions ont permis de mettre des mots sur des injustices communes, de comprendre que le vécu de chaque personne n’est pas un cas isolé, car il découle d’une oppression systémique. Nous ne sommes plus limités à rencontrer les gens qui nous entourent de façon géographique. En effet, nous sommes désormais capables de nous rapprocher des gens plus éloignés, qui partagent la même envie de questionner et déconstruire le monde actuel.

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Manteau métallisé, short et bottine, Chanel. 

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Pull en cachemire, jupe en tweed brodé de sequins, bottes pailletées, ceinture, bracelets et boucle d’oreilles, Chanel.

Que vous évoque le thème Fantasy, auquel ce numéro d’Antidote est dédié ?
Rowan Blanchard. Ce mot occupe une place importante dans ma vie. Il me fait à la fois penser à mon rêve de devenir actrice puis à mon envie de poursuivre cette carrière de façon sérieuse. Le fantasme, c’est la possibilité de projeter et de modeler demain, de matérialiser ce que l’on désire en réalité. Ces aspirations ont guidé mon parcours. J’ai fêté mes 13 ans pendant que je tournais Le Monde de Riley ; ce passage à l’adolescence a été une sorte de réveil face au monde actuel. J’ai commencé à prendre conscience de la place que pouvaient occuper les femmes, à l’avant et à l’arrière du décor. Je n’avais pas d’exemples vivants sur les tournages, mais je les cherchais instinctivement, je les imaginais. J’ai vu le milieu évoluer, j’ai vu les normes, les rôles et les pratiques changer. Le fantasme d’un futur plus inclusif est le point de départ de ma vision actuelle.

Vous vous dites féministe : quelle en est votre définition ?
Ma vision du féminisme a beaucoup changé depuis ma découverte du mot. Elle continue d’ailleurs d’évoluer quotidiennement au fil de mes lectures. La première définition que l’on m’a inculquée était très blanche, ne tournait qu’autour de l’idée que les filles et les garçons doivent être égaux, sans prendre en compte la complexité des questions de genre, profondément liées à la race et à la classe sociale de chaque individu. Pour moi, le féminisme s’adresse à toutes les personnes opprimées par les standards patriarcaux omniprésents dans la société.

Qu’est-ce qui fait de vous une militante au jour le jour ?
J’essaie de poser des questions, d’être sensible à une pluralité de discours et de prendre conscience de la place que j’occupe en tant que personne privilégiée. Je me force à lire des livres qui ne me sont pas destinés en vue d’élargir mes perspectives, de comprendre d’autres points de vue et de détecter les structures d’oppression mises en place à tous les niveaux. Il faut aussi reconnaître la complexité de chaque champ créatif : par exemple, le flirt entre mode et féminisme est intéressant – parce que le style est un outil puissant. Or les références sont largement dictées par un regard normatif masculin. Aucune question n’a de réponse radicale. Rien n’est tout noir ou tout blanc. Il faut savoir peser tous les aspects, souvent contradictoires, d’un problème.

« Les réalisateurs masculins se sont librement appropriés des notions et des cultures queer ou féminines, sans jamais en faire bénéficier leurs créateurs d’origine. »

Selon vous, d’où vient l’absence de parité à Hollywood ?
C’est une question que je me pose chaque jour, à chaque fois que l’on m’envoie un script où le personnage féminin est au second plan et dont la présence n’a pour but que de mettre en lumière le rôle masculin principal. Historiquement, les réalisateurs masculins se sont librement appropriés des notions et des cultures queer ou féminines, sans jamais en faire bénéficier leurs créateurs d’origine. Les femmes à Hollywood ont pris l’habitude de ne pas chercher à occuper le même espace, à ne pas parler aussi fort. Cela découle de notre éducation : on apprend à demander moins d’attention que les hommes, moins se projeter, à s’excuser pour tout. Chacune d’entre nous doit se délester d’un sexisme internalisé, afin de ne pas se mettre des bâtons dans les roues. Cela commence à porter ses fruits : le milieu du cinéma comprend qu’il manque une diversité de points de vue et de perspectives.

Peut-on parler d’un regard genré ?
Je pense qu’il existe aujourd’hui une perspective dite féminine, qui découle simplement du fait que la plupart des femmes ont fait l’expérience d’une objectification et d’une minorisation. Pourtant j’espère qu’un jour on pourra réussir à raconter des histoires sans normes de genre qui resteraient conscientes des inégalités et des injustices.

Vous venez de finir de tourner le film fantastique, A Wrinkle in Time, qui sortira en 2018. Qu’est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?
Je suis surtout heureuse d’avoir pu être dirigée par une femme racisée, Ava DuVernay, à qui on a confié une grosse production – et non pas un film indépendant à petit budget, comme c’est si souvent le cas avec les réalisatrices non-blanches. Son approche est plus éveillée, égalitaire, sans violence ni agressivité. C’est une discussion constante, dont j’ai beaucoup appris.

Y a-t-il des traits communs à tous vos rôles ?
Je cherche surtout à incarner un éventail aussi vaste que possible de jeunes filles. Je me demande par exemple, combien de fois on réécrira les mêmes rôles stéréotypés de personnages de lycée : la « peste », la « nerd » ou la « fille facile ». Il est temps d’étendre ce vocabulaire et d’explorer de nouveaux protagonistes, car la jeunesse actuelle est en pleine mutation. Aujourd’hui des communautés se sont formées en ligne et partagent les connaissances de façon formidablement enrichissante. Par exemple, ce sont des adolescents sur Internet qui m’ont suggéré de lire l’auteure féministe Angela Davis et qui m’ont appris le mot « intersectionnalité ». Avec eux, j’ai pu échanger sur des ressentis, des émotions. Ces discussions ont permis de mettre des mots sur des injustices communes, de comprendre que le vécu de chaque personne n’est pas un cas isolé, car il découle d’une oppression systémique. Nous ne sommes plus limités à rencontrer les gens qui nous entourent de façon géographique. En effet, nous sommes désormais capables de nous rapprocher des gens plus éloignés, qui partagent la même envie de questionner et déconstruire le monde actuel.

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Veste brodée de sequins, Chanel.

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Pull col roulé, short métallisé, collier ras du cou en perles et sac en plexiglas, strass, métal, Chanel.

Comment construisez-vous chaque rôle, quelle préparation créative et personnelle mettez-vous en place pour chaque film ?
Pour chaque rôle, je me prépare une liste de films, récents et anciens, qui pourra m’éclairer et m’aider à construire mentalement le personnage, ainsi qu’une compilation musicale. Je me laisse également guider par mon intuition sur le moment, pendant la prise même. C’est une sensation incroyable que de vivre une scène comme le personnage, si naturellement que l’on en oublie son soi réel. L’expérience est magique et assez inexplicable. Construire un rôle peut prendre longtemps, il faut laisser le temps à cette personne de se matérialiser ; parfois surviennent des instants où l’on se perd dans cet autre. C’est pour ces moments que je fais ce métier.

Qu’est-ce qui est le plus frustrant quand on est jeune et active dans un monde d’adultes ?
Les gens ne me prennent pas au sérieux ! Je suis consciente que l’on m’écoute plus que la plupart des adolescents – puisque j’ai gagné un nombre considérable de followers avec les réseaux sociaux –, mais on me répète bien trop souvent que mon engagement n’est qu’une « phase ». Donc c’est une phase que de penser aux autres ? La jeunesse veut être respectée et écoutée en tant qu’égale. J’ai eu la chance de grandir avec beaucoup de personnes queer, avec des amis qui avaient deux papas ou deux mamans, à un moment où le mariage gay devenait peu à peu légal aux États-Unis. J’ai appris, dès mon plus jeune âge, la réalité homosexuelle de la société actuelle, sans jamais l’exotiser ou la fétichiser. Autrement dit, ma génération est au cœur de ces changements et s’apprête à écrire de nouvelles histoires. Il faut nous écouter !

Ressentez-vous une responsabilité par rapport à ce que vous choisissez de montrer de vous-même sur les réseaux sociaux, notamment auprès de vos plus jeunes fans ?
J’y réfléchis bien sûr, mais sans que cela devienne obsessionnel. Sinon, c’est un questionnement sans fin. Il fut un temps où je surveillais absolument chaque image qui était publiée de moi, je cherchais à contrôler ma représentation au millimètre près. Aujourd’hui, je ne pense plus que cette inspection permanente soit une bonne chose, car cela suggère aux jeunes filles qui me suivent qu’elles aussi doivent seulement laisser entrevoir une image d’elles parfaitement léchée, maîtrisée et mise en scène. Je tente néanmoins de faire comprendre la différence entre mon image lors d’un shoot – dont la réalisation a nécessité toute une équipe –, et mon vrai visage, tel qu’on peut le voir sur un selfie fait en quelques secondes. Il est important de souligner la différence entre ces deux représentations.

« Le vêtement est une armure et une forme d’art. »

Vous êtes aussi une personnalité médiatique constamment surveillée. Arrivez-vous à vous distancer de cette attention perpétuelle ?
Je m’y efforce. J’ai récemment effacé l’application Twitter de mon téléphone. Je n’aime pas du tout la culture de dénonciation et d’humiliation née sur Internet. Il suffit d’un mot qui ne soit pas cent pour cent politiquement correct pour être rejeté, insulté. Je trouve cela beaucoup trop violent et contre-productif. Sur mes propres plateformes, je ne cherche pas tant à faire entendre ma voix qu’à donner une visibilité à des objets culturels féministes – des livres et des films méconnus – produits par des femmes issues de diverses minorités, et tenues loin de parcours classiques. L’histoire du cinéma – entre autres –, telle qu’on l’enseigne, est dominée par d’importantes productions machistes. Or, il existe depuis des décennies des projets parallèles, engagés et intelligents, mais trop peu célébrés.

Quel impact a votre profession sur votre rapport à la mode ?
J’ai développé un lien à la mode par le biais de rôles que j’ai interprétés. Ce qui m’importe, c’est l’influence qu’ont mes tenues sur la perception que j’ai de moi-même : les sensations qu’une pièce portée peut me procurer, l’image qu’elle peut aider à projeter… Chaque vêtement choisi est une extension des personnages que je joue. Au quotidien, c’est une forme de performance qui permet de reprendre le contrôle de ma personnalité. Je choisis ce que je veux dévoiler ou narrer. Par exemple, si je décide d’enfiler une robe vintage trouvée dans une friperie, je sais qu’elle attirera un certain niveau d’attention : un dialogue naît alors de l’interaction entre ce que l’on porte et la façon dont cela sera perçu.

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Top, bermuda en denim brut, bottines noires, collier en métal et strass, Chanel.

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Veste moucheté gansé de tweed, gilet à capuche, top en laine et short moucheté, Chanel.

Vous êtes proche de la maison Chanel. Que symbolise -t-elle pour vous et pour vos fans ?
L’histoire de Gabrielle Chanel me fascine : j’admire la façon dont elle a révolutionné la mode à elle seule. Elle a associé à l’élégance une portée politique. Cette maison symbolise tout ce qui me plaît dans l’art, c’est-à-dire la fusion du passé, de la mémoire, de la nostalgie et d’un regard sur le futur. Leurs vêtements m’évoquent certaines de mes époques préférées dans la mode, et qui m’ont inspirée en tant que femme ; je suis fière de pouvoir faire partie de cette descendance. Les personnes, tout particulièrement les jeunes filles qui me suivent, comprennent l’importance de la griffe, et le poids identitaire et protecteur que jouent les créations Chanel que je porte. J’aime également beaucoup leurs défilés car ils possèdent une certaine légèreté et offrent un exutoire. Le luxe est une échappatoire d’une part, mais aussi une vision alternative sur le monde, qui est vitale à la société.

La mode peut-elle donc jouer un rôle politique dans la vie des femmes ?
Je pense que tout ce que les femmes touchent devient très rapidement politisé. Nos corps ont été des objets de violence et de sexualisation, des territoires d’aliénation et de possession à travers l’Histoire. Je m’intéresse donc à la façon dont les vêtements peuvent nous permettre de reprendre contrôle de notre apparence, de détourner les regards, de nous libérer de nos propres attentes. Je n’aime pas l’expression « prise de pouvoir » car j’ai l’impression que la notion même de puissance découle d’une histoire viriliste, donc je préfère dire : le vêtement est une armure et une forme d’art.

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De gauche à droite : Veste brodée de sequins. Chanel. Pull col roulé, short métallisé, collier ras du cou en perles et sac en plexiglas, strass, métal, Chanel.

Comment construisez-vous chaque rôle, quelle préparation créative et personnelle mettez-vous en place pour chaque film ?
Pour chaque rôle, je me prépare une liste de films, récents et anciens, qui pourra m’éclairer et m’aider à construire mentalement le personnage, ainsi qu’une compilation musicale. Je me laisse également guider par mon intuition sur le moment, pendant la prise même. C’est une sensation incroyable que de vivre une scène comme le personnage, si naturellement que l’on en oublie son soi réel. L’expérience est magique et assez inexplicable. Construire un rôle peut prendre longtemps, il faut laisser le temps à cette personne de se matérialiser ; parfois surviennent des instants où l’on se perd dans cet autre. C’est pour ces moments que je fais ce métier.

Qu’est-ce qui est le plus frustrant quand on est jeune et active dans un monde d’adultes ?
Les gens ne me prennent pas au sérieux ! Je suis consciente que l’on m’écoute plus que la plupart des adolescents – puisque j’ai gagné un nombre considérable de followers avec les réseaux sociaux –, mais on me répète bien trop souvent que mon engagement n’est qu’une « phase ». Donc c’est une phase que de penser aux autres ? La jeunesse veut être respectée et écoutée en tant qu’égale. J’ai eu la chance de grandir avec beaucoup de personnes queer, avec des amis qui avaient deux papas ou deux mamans, à un moment où le mariage gay devenait peu à peu légal aux États-Unis. J’ai appris, dès mon plus jeune âge, la réalité homosexuelle de la société actuelle, sans jamais l’exotiser ou la fétichiser. Autrement dit, ma génération est au cœur de ces changements et s’apprête à écrire de nouvelles histoires. Il faut nous écouter !

Ressentez-vous une responsabilité par rapport à ce que vous choisissez de montrer de vous-même sur les réseaux sociaux, notamment auprès de vos plus jeunes fans ?
J’y réfléchis bien sûr, mais sans que cela devienne obsessionnel. Sinon, c’est un questionnement sans fin. Il fut un temps où je surveillais absolument chaque image qui était publiée de moi, je cherchais à contrôler ma représentation au millimètre près. Aujourd’hui, je ne pense plus que cette inspection permanente soit une bonne chose, car cela suggère aux jeunes filles qui me suivent qu’elles aussi doivent seulement laisser entrevoir une image d’elles parfaitement léchée, maîtrisée et mise en scène. Je tente néanmoins de faire comprendre la différence entre mon image lors d’un shoot – dont la réalisation a nécessité toute une équipe –, et mon vrai visage, tel qu’on peut le voir sur un selfie fait en quelques secondes. Il est important de souligner la différence entre ces deux représentations.

« Le vêtement est une armure et une forme d’art. »

Vous êtes aussi une personnalité médiatique constamment surveillée. Arrivez-vous à vous distancer de cette attention perpétuelle ?
Je m’y efforce. J’ai récemment effacé l’application Twitter de mon téléphone. Je n’aime pas du tout la culture de dénonciation et d’humiliation née sur Internet. Il suffit d’un mot qui ne soit pas cent pour cent politiquement correct pour être rejeté, insulté. Je trouve cela beaucoup trop violent et contre-productif. Sur mes propres plateformes, je ne cherche pas tant à faire entendre ma voix qu’à donner une visibilité à des objets culturels féministes – des livres et des films méconnus – produits par des femmes issues de diverses minorités, et tenues loin de parcours classiques. L’histoire du cinéma – entre autres –, telle qu’on l’enseigne, est dominée par d’importantes productions machistes. Or, il existe depuis des décennies des projets parallèles, engagés et intelligents, mais trop peu célébrés.

Quel impact a votre profession sur votre rapport à la mode ?
J’ai développé un lien à la mode par le biais de rôles que j’ai interprétés. Ce qui m’importe, c’est l’influence qu’ont mes tenues sur la perception que j’ai de moi-même : les sensations qu’une pièce portée peut me procurer, l’image qu’elle peut aider à projeter… Chaque vêtement choisi est une extension des personnages que je joue. Au quotidien, c’est une forme de performance qui permet de reprendre le contrôle de ma personnalité. Je choisis ce que je veux dévoiler ou narrer. Par exemple, si je décide d’enfiler une robe vintage trouvée dans une friperie, je sais qu’elle attirera un certain niveau d’attention : un dialogue naît alors de l’interaction entre ce que l’on porte et la façon dont cela sera perçu.

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De gauche à droite : Top, bermuda en denim brut, bottines noires, collier en métal et strass, Chanel. Veste moucheté gansé de tweed, gilet à capuche, top en laine et short moucheté, Chanel.

Vous êtes proche de la maison Chanel. Que symbolise -t-elle pour vous et pour vos fans ?
L’histoire de Gabrielle Chanel me fascine : j’admire la façon dont elle a révolutionné la mode à elle seule. Elle a associé à l’élégance une portée politique. Cette maison symbolise tout ce qui me plaît dans l’art, c’est-à-dire la fusion du passé, de la mémoire, de la nostalgie et d’un regard sur le futur. Leurs vêtements m’évoquent certaines de mes époques préférées dans la mode, et qui m’ont inspirée en tant que femme ; je suis fière de pouvoir faire partie de cette descendance. Les personnes, tout particulièrement les jeunes filles qui me suivent, comprennent l’importance de la griffe, et le poids identitaire et protecteur que jouent les créations Chanel que je porte. J’aime également beaucoup leurs défilés car ils possèdent une certaine légèreté et offrent un exutoire. Le luxe est une échappatoire d’une part, mais aussi une vision alternative sur le monde, qui est vitale à la société.

La mode peut-elle donc jouer un rôle politique dans la vie des femmes ?
Je pense que tout ce que les femmes touchent devient très rapidement politisé. Nos corps ont été des objets de violence et de sexualisation, des territoires d’aliénation et de possession à travers l’Histoire. Je m’intéresse donc à la façon dont les vêtements peuvent nous permettre de reprendre contrôle de notre apparence, de détourner les regards, de nous libérer de nos propres attentes. Je n’aime pas l’expression « prise de pouvoir » car j’ai l’impression que la notion même de puissance découle d’une histoire viriliste, donc je préfère dire : le vêtement est une armure et une forme d’art.

Cet article est extrait de Magazine Antidote : Fantasy hiver 2017-2018 photographié par Yann Weber.

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