Profession Physio

Article publié le 10 janvier 2015

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Ça fait quatre ans que Philippe M., officie avec simplicité à l’entrée de Chez Moune, ex-cabaret lesbien, une institution de l’éruptive partie sud de Pigalle. Alors qu’il s’apprête à prendre sa « retraite » à 35 ans pour occuper d’autres fonctions au sein du club, il relate ces années passées sur son seuil à jauger ses congénères dans un négoce de mots et de regards. Autoportrait d’un portier de nuit.

« S’il est une chose qui peut-être utile à l’homme, c’est la physiognomonie » aurait assuré le sophiste et rhétoricien grec Polémon de Laodicée, qui œuvra sur la question au iie siècle de notre ère. Soit, tout de même, quelque 1900 ans avant que les maisons de nuit et d’ivresse, le Palace, les Bains Douches, le Pulp ou le Baron n’ouvrent leurs portes à une clientèle choisie et n’en livrent les clés à ces cerbères farouches que l’on nomme désormais communément « physios ». Entre-temps, Giambattista della Porta (étiqueté par Wikipedia physicien, opticien, philosophe, cryptologue et alchimiste italien, bigre, rien que ça), avançait, dès 1586, que « Socrate souhaitait qu’il y eût dans le cœur de l’homme une fenêtre, afin que ses secrets ne restassent point cachés, et qu’à la faveur de ce moyen, on put voir facilement quels sont ses desseins, ses désirs. […] Ce moyen n’existe pas, mais une science vraiment divine y supplée ; c’est la physiognomonie.  »

«  C’est un bienfait de la Divinité qui a permis que les affections de l’âme se manifestassent au dehors par des signes sensibles, malgré tous les efforts de l’hypocrisie, poursuivait-il. Afin que chacun, veillant à sa propre sûreté, pût faire son choix dans le nombre des personnes qui l’entourent, s’éloigner des personnes suspectes, et se lier avec celles d’une fidélité et d’une probité reconnues. » Ou les accueillir en boîte de nuit.

Cette « science », à l’exactitude très discutable et qui n’aura cessé d’être critiquée à travers les âges, ils sont ainsi nombreux aujourd’hui à la pratiquer sauvagement et sans diplôme, à l’entrée de tout club où afflue une foule d’aspirants noceurs, qui seraient, sans doute, autrement moins nombreux à se presser s’il leur était acquis d’y pénétrer. Philippe M. est encore l’un d’entre eux… plus pour longtemps.
«  Comme tous les physios ou presque, je le suis devenu par accident. Au départ, je suis musicien. J’ai créé un label, j’ai vendu quatre disques. Alors il a fallu trouver autre chose, pour me ressaisir. J’aurais pu devenir livreur de pizzas, mais je ne sais pas conduire. Et l’on m’a proposé ce travail. Je crois que l’on a pensé à moi parce que je suis d’un abord plutôt sympathique, sociable, que je sortais beaucoup et que je connaissais bien la nuit. C’était la première fois que je me retrouvais dans un travail avec de véritables horaires de bureau, même si c’était un bureau de nuit, qui me laissait beaucoup de temps en journée, et cela me convenait bien – je commence à travailler à 23 heures, je me couche vers 7 ou 8 heures et je me lève en début d’après-midi. J’aimais aussi l’idée du contact humain, de me confronter à toutes sortes de nouvelles personnes.

« À vrai dire, cela peut paraître fou, mais à l’origine, je ne suis pas du tout physionomiste. J’ai une mémoire affreuse des visages, et c’est quelque chose que j’ai dû construire et développer avec les années. À force, ça a fini par prendre, forcément. Mais j’ai toujours de vraies failles. En boîte, les personnes qui suscitent des problèmes et que l’on ne souhaite plus recevoir sont dans 90 % des cas des mecs. Il y a bien des filles, parfois, qui se mettent à monter sur les tables ou à déclencher des bagarres, mais c’est beaucoup plus marginal. Si bien que mon cerveau ne fixe presque que les garçons. Je ne reconnais pas les filles, jamais. Ce qui suscite pas mal de vexations, il faut l’admettre.

« En vérité, le nom que l’on donne à ce métier est quelque peu abusif. La plupart du temps, on ne décide pas d’accueillir ou non quelqu’un seulement parce qu’il ressemble à ci ou ça. Le visage, l’apparence peuvent mentir. La parole beaucoup moins, même en quelques mots. C’est pour cela qu’il est important de faire parler les gens. C’est un cliché, mais il y a des têtes de méchants qui dissimulent des personnalités adorables, et d’autres, souriants, séduisants et très propres sur eux, qui vont se révéler des petits cons aussitôt qu’ils ouvrent la bouche. Cela, j’ai le sentiment de pouvoir le déceler en un simple échange. J’ai toujours passé de bonnes soirées quand je sortais, parce que j’allais vers les gens qui dégageaient un bon feeling. J’essaie de reconduire cet instinct, en quelque sorte, dans le mécanisme de sélection à l’entrée. J’aime bien, lorsque je prends une pause, descendre au bar, regarder la foule, et en un coup d’œil je sens s’il y a dans l’air cette euphorie que l’on recherche lorsque l’on sort, si l’addition de ces gens qu’on a choisis et rassemblés produit alchimiquement un supplément de bien-être, une satisfaction d’être ensemble.

« Parfois, j’ai presque l’impression que mon travail a consisté à organiser mon anniversaire tous les soirs, mais avec des gens que je ne connais pas forcément. Avec pour seul critère de bien aimer la tête ou l’allure de celui qui se présente à la porte du club, au point de me dire que je passerais bien la soirée avec lui, que je pourrais le retrouver au bar et avoir plaisir à discuter de tout et de rien. Bien sûr, il faut aussi un minimum de classe, et comme une boîte de nuit est aussi un commerce, il y a aussi l’idée, sous-jacente, que c’est quelqu’un qui va avoir les moyens de consommer. Mais ce n’est pas évident à déterminer, et l’expérience montre que les apparences sont souvent trompeuses : il y a des gens qui se présentent ultra-sapés et qui n’ont pas un sou sur eux, et d’autres qui ne paient pas de mine mais vont claquer quatre bouteilles avec une gold. Si bien que j’aurais du mal à en faire tout à fait un critère. Tout club a ses propres codes, ses règles qui s’imposent dès la porte, et qui ne vont pas toujours être comprises ou acceptées du point de vue du client. Mais c’est vrai aussi ailleurs, dans d’autres genres d’établissements. Quand un pressing décrète que les vêtements qui n’ont pas été récupérés sous trois mois lui appartiennent, c’est assez similaire, au fond, dans cette manière de superposer aux lois les siennes propres.

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« Cela peut paraître fou, mais on n’attend pas beaucoup plus de ceux qui se présentent chez nous qu’un strict minimum : être capable d’attendre un peu, de dire « Bonsoir, on est tant, on aimerait boire un verre » et par-dessus tout, de donner une impression de cool, d’être là pour s’amuser, que culturellement on pourrait communiquer. Ça peut tenir à un détail aussi, un t-shirt de Dinosaur Jr., ou un soupçon de folie. Finalement, il ne faut vraiment pas beaucoup plus que ça pour entrer, un air tranquille, avenant, un bon goût et/ou une excentricité amusante qui peuvent se manifester par l’habit. Néanmoins, c’est ahurissant le nombre de personnes qui arrivent devant une boîte avec un comportement qu’ils ne se permettraient jamais d’avoir pour rentrer dans une boutique, par exemple. L’air défoncé ou arrogant, sans saluer les personnes à l’entrée, ni aucune espèce de courtoisie. La porte d’un club fait un excellent observatoire de la perte de civilité chez des gens d’un abord pourtant tout à fait normal. Et puis, plus rarement, il y a ceux qui ont a priori tout comme il faut, cochent toutes les cases, mais que l’on ne sent tout simplement pas. On dit que l’on a la philosophie de son corps, et il arrive que l’attitude d’une personne trahisse quelque chose, d’une arrogance ou d’une nonchalance qui prête à penser qu’elle ne cadre pas avec notre idée de la fête.

« Il y en a qui deviennent des stars, ou se rêvent comme tels, mais, à mon sens, un bon physio est quelqu’un que l’on ne remarque pas ou peu. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu à me créer un personnage, ou alors malgré moi. Mais j’ai dû infléchir mon approche. Au début, j’avais par exemple tendance à parler beaucoup, sympathiser avec tout le monde, et j’ai compris avec l’expérience que lorsqu’on refuse quelqu’un, il faut écourter, être très sec et ferme. Rester poli, mais abréger la conversation. Quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est que l’on a besoin de se détacher un peu de soi. Bien comprendre que lorsque l’on fait correctement son boulot, on peut malgré tout se faire insulter, et qu’il faut alors se dire que c’est la fonction qui prend, le costume qui encaisse à notre place. Même si ce n’est pas toujours évident.  »

« Je crois être parvenu à durer un peu parce que je suis resté assez naturel et détendu, quitte à jouer au bêta. Cela m’a permis de ne pas me perdre dans ce que je faisais, de ne pas prendre de coups, ni de de m’aliéner la sécurité qui est là pour m’épauler, en lui donnant l’impression que je déclenchais des situations tendues. J’ai la chance de travailler dans un quartier où l’on n’est pas confrontés à des types qui nouent un rapport de force très violent, comme dans certaines boîtes du VIIIe, où il est notoire que mes confrères doivent faire face, parfois, souvent même, à une clientèle qu’il faut convaincre de ne pas jouer les gros bras, ou même de laisser son arme au vestiaire. Moi, en revanche, je me retrouve parfois à faire l’assistante sociale, à nouer les lacets d’une fille en détresse parce qu’elle n’y arrive vraiment plus ou même à raccompagner chez lui un habitué qui a un peu forcé. »

« Presque chaque jour de la semaine est différent. Le mercredi est le soir des soiffards, qui se retrouvent en club non pas pour danser mais parce que c’est l’un des seuls lieux où il est possible d’acheter de l’alcool passé 2 heures du matin et la fermeture des bars. Et paradoxalement, alors que c’est le soir où il y a le moins de monde, c’est aussi souvent celui où il y a le plus de problèmes. Le vendredi et le samedi, il y a foule, mais viennent surtout ceux qui ne sortent qu’une ou deux fois par mois, ou des touristes. Le jeudi est de loin le meilleur soir, celui qui fédère une clientèle plus créative, artistique. Une population qui a le genre de vie ou de métier autorisant de se coucher à l’aube en semaine et qui sort parce qu’elle aime vraiment la nuit, pas parce que c’est le week-end. On peut aussi observer que les gens sortent beaucoup plus en début de mois. Cela commence à se faire sentir dès le 15 et cela s’accentue au fil des années. »

« Avec Guido Minisky, qui était le D.A. de Moune quand j’ai démarré, on avait pour objectif de constituer une population assez mixte. Quand on a connu comme nous, et grandi avec le Pulp, ça ne peut être qu’un modèle. La nuit doit permettre de croiser dans la pénombre des individus qu’on n’aurait pas forcément approchés ailleurs. Et il n’y a rien de pire que ces boîtes qui pratiquent l’eugénisme à l’entrée en ne laissant filtrer qu’un certain type de population. D’un point de vue moral, bien sûr, mais c’est aussi un mauvais calcul de n’avoir qu’une sorte de clubbeur chez soi, ou de n’accueillir que des branchés. Aucun endroit ne reste jamais vraiment branché très longtemps. »

« Il y a une usure inévitable dans cette profession, qui va avec cette vie que l’on y mène. On peut très bien se figurer ce que cela signifie de travailler de nuit et l’anticiper, mais très vite, cela fait naître une certaine fatigue, une irritabilité surtout. Il faut se forcer à voir un peu le jour pour ne pas sombrer, c’est dans la nature humaine. On voit peu de gens – ma copine aime bien dire qu’elle est comme veuve. Pour continuer à bien effectuer ce travail à long terme, il faudrait une discipline et une hygiène de vie de pilote d’avion, ce dont je ne me sens pas capable. Et puis de n’être confrontés dans nos nuits de travail presque qu’à des gens qui boivent, très désinhibés, cela a pour effet que l’on a beau vivre sur fond de festivités, on n’a pas forcément affaire à la meilleure part de l’humanité. »

«  Est-ce que physio est un métier foncièrement de droite, de par le fait d’accorder ou non un privilège à ceux qui voudraient être accueillis ? Je ne suis pas sûr, je ne crois pas, dans la mesure où quelqu’un qui aura beau afficher ses millions à l’entrée mais aura une attitude détestable ou une allure sans élégance se fera toujours refuser. Il est connu dans le milieu qu’il y a des gens capables de proposer cinq mille euros à un physio pour entrer dans certaines boîtes. Sauf que, dans la nuit, personne ne te respecte si tu te fais acheter ou si tu te mets en position d’être redevable vis-à-vis des clients. Et, d’ailleurs, pour tout établissement de nuit un peu estimable, l’image restera toujours plus importante que le chiffre. Et l’image, ça ne se monnaie pas. Il y a à Paris, autour des Champs par exemple, des endroits où l’on sait que des clients peuvent flamber des dizaines de milliers d’euros en une soirée. Mais qui d’un peu cool voudrait sortir s’amuser là-bas ? »

«  De toute manière, je ne considère pas qu’entrer en club est un privilège, même si c’est évident que la plupart des personnes auxquelles on se confronte le vivent ainsi. Quand j’ai commencé, j’ai mesuré combien leur décliner l’entrée revenait à leur fermer les portes de la cour du roi. J’avais envie de leur dire : “Attendez, ce n’est qu’une boîte, je ne vous refuse pas des premiers soins ou des jouets pour vos enfants.” Sans nécessairement fondre en larmes, ce qui arrive pourtant de temps en temps, les recalés le prennent facilement de manière très personnelle – sauf ceux, pas si rares, qui viennent à l’évidence pour le divertissement que leur procure le fait d’être refoulé. C’est pour ça qu’il vaut toujours mieux donner une explication, ou avoir un mot positif : “Vous êtes très beau, mais je ne peux pas vous recevoir ce soir.” Et à ceux qui s’agacent, je ne manque jamais de rappeler que moi aussi, en définitive, je reste dehors, à la porte de la fête.  »

« Profession Physio » un texte de Julien Gester paru dans « The Night Issue viewed by Miguel Reveriego »

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