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Qui est Joji, artiste R’n’B planant et ex-YouTubeur star ?

Photo : Joji.
Texte : Naomi Clément.

Révélé sur YouTube sous les traits du personnage Filthy Frank, à l’origine du phénomène « Harlem Shake », George Miller renaît aujourd’hui sous le nom de Joji. Un nouvel alias, derrière lequel il propose une musique au spleen profond.

Samedi 8 décembre, 17h. Bien que les portes du Trabendo n’ouvrent que dans deux heures, les fans sont déjà au rendez-vous, formant une foule compacte et agitée aux abords de la salle. En coulisse, Joji vient de terminer ses balances, fin prêt à en découdre avec son public parisien. « C’est ma première fois en France, et mon deuxième concert en solo, commente le jeune homme. Mais je ne me mets pas trop la pression. J’ai mangé des escargots hier soir… tout va bien. »

Si ce chanteur et producteur australo-japonais de 27 ans né et élevé à Osaka, affiche un sourire détendu, c’est qu’il est déjà bien habitué au feu des projecteurs. Et pour cause : bien avant de se lancer en tant que Joji, George Miller – son nom à la ville – était déjà célèbre sous le pseudonyme de Filthy Frank. Un personnage à l’humour absurde, héros de la chaîne YouTube TVFilthyFrank, dont la moindre vidéo dépasse les millions de vues.

Active entre 2008 et 2017, cette chaîne explose en 2013 avec la vidéo « Filthy Compilation #6 – Smell My Fingers », qui donne bientôt vie à l’un des mèmes les plus viraux de ces dernières années, celui du fameux « Harlem Shake ». « Je trouvais que tout était un peu trop sérieux à cette époque, alors j’ai eu envie de m’amuser », confie-t-il pour expliquer la genèse de Filthy Frank.

En parallèle de ses aventures YouTubesques, George Miller dévoile, sous l’identité du bizarre Pink Guy (un grossier rappeur constamment habillé en lycra rose), deux mixtapes et un EP : PINK GUY (2014) , Pink Season (2017) et Pink Season: The Prophecy (2018). Des projets aux paroles satiriques, dans lesquels il dénonce tantôt l’arrivée au pouvoir de Donald Trump (« Gays 4 Donald »), tantôt les stéréotypes d’une partie de la population blanche américaine (« White Is Right »). « Tous ces morceaux de rap absurdes sous le pseudonyme de Pink Guy… tout le monde savait que c’était bizarre, que ce n’était pas à prendre au sérieux, poursuit-il. Mais c’était aussi un moyen de faire réfléchir les gens. »

« Exprimer toute la turbulence que j’ai en moi »

Mais l’insatiable George Miller ne saurait se résumer à Filthy Frank ou à The Pink Guy. Tandis que son succès grandit sous les traits de ces deux étranges personnages, l’artiste désormais installé à Brooklyn à New York façonne dans l’ombre une musique plus authentique et personnelle, qu’il commence à partager en 2015 de façon anonyme sur SoundCloud. « Et puis il y a eu comme un effet boule de neige, ça a commencé à prendre de l’ampleur, petit à petit, raconte-t-il. Les gens étaient là : “Mais attends, c’est toi qui fais ça ?! Comment c’est possible ?” Ça m’a encouragé à sortir ces morceaux sous l’alias de Joji de façon officielle. »

C’est ainsi que naît In Tongues, le premier EP de Joji paru fin 2017 sur 88rising, le label américain ayant signé les plus grands noms de la scène hip-hop asiatique actuelle comme l’Indonésien Niki, le Sud-Coréen Keith Ape ou les Chinois Higher Brothers. Avec ce contrat en poche, Joji, grand amateur de hip-hop passionné par la production depuis qu’il a recréé sur Garageband le beat du tubesque « Amili » à l’âge de 12 ans, donne vie à une musique introspective et mélancolique, entre R&B, trap, folk et électronique, qu’il décrit comme de la « dirty sad pop ». C’est d’ailleurs à cette époque qu’il décide de se retirer officiellement de YouTube et d’arrêter sa carrière de vlogger le 29 décembre 2017 pour se consacrer davantage à la musique.

« La musique je fais avec Joji m’aide à exprimer toute la turbulence que j’ai en moi, décrypte-t-il. Avant ça, j’utilisais Filthy Frank ou The Pink Guy pour m’exprimer à travers l’humour ; mais finalement, il n’y rien de très humoristique concernant ce qu’il se passe ici [il pointe du doigt son cœur, ndlr]. Et je crois que c’est comme ça pour pas mal de gens : on a tendance à mettre un masque ultra joyeux sur nos visages, et à occulter ce qu’il se passe au fond de nous. » Désireux de libérer ses émotions les plus enfouies tout en permettant aux autres de s’y identifier, Joji, dont les influences varient entre James Blake, Radiohead et Shlohmo, s’inspire ainsi des expériences d’autrui, tout en se laissant guider de façon instinctive par ses sentiments.

« Ma vie est super chiante, il ne se passe rien, lance-t-il dans un rire. Je fais un concert, je vais dîner, je vais dormir… vraiment, c’est chiant. Du coup, je préfère écrire sur les expériences des autres, ou imaginer des histoires dans ma tête. Mais les productions et la façon dont je vais chanter sont en revanche inspirées par mes sentiments personnels. Si je suis triste, alors le morceau sera triste lui aussi, inévitablement. »

« Créer des ballades pour la nouvelle génération »

C’est le cas du mélancolique « SLOW DANCING IN THE DARK », l’un des singles les plus forts de Ballads 1, le tout premier album de Joji disponible depuis le 26 octobre dernier. S’inscrivant dans la continuité d’In Tongues, ce disque, qui s’adresse selon l’intéressé « aux gens tristes, en colère ou amoureux », revisite le genre des ballades, ces chanson lentes, mélodieuses et souvent romantiques. « J’avais envie de reprendre un concept ancien, celui des ballades, que j’ai découvert par le biais d’artistes comme Aerosmith et leur chanson « I Don’t Want to Miss a Thing », pour le mélanger avec quelque chose de plus moderne, analyse Joji. L’idée, c’était de créer des ballades pour la nouvelle génération. »

Porté par des singles comme « TEST DRIVE »,  « YEAH RIGHT »,  « WANTED U » et leur clip cinématographique, Ballads 1 s’est directement classé en pôle position du classement des meilleurs albums de hip-hop et R&B de Billboard, faisant de Joji le premier artiste asiatique à réaliser une telle performance. Et s’il se dit « très heureux » de ce résultat, le chanteur tient cependant à ne rien prendre pour acquis, considérant surtout la musique comme un énième moyen de s’exprimer, et non comme une fin absolue.

« Je crois que les gens se font souvent de fausses idées à mon sujet, affirme George Miller. Je n’essaie pas de poursuivre une carrière dans la musique ; j’essaie juste de poursuivre une carrière, ce qui peut prendre plusieurs formes différentes. Honnêtement, je me laisse juste porter par les évènements. Je suis très facile à vivre, tu sais ». Et de conclure : « En anglais, il y a cette expression qui dit : « The Unaimed Arrow Never Misses” [que l’on pourrait traduire par  « Si tu ne vises rien avec ta flèche, alors tu ne peux rien rater », ndlr]. Voilà, c’est un peu comme ça que je vis. On verra bien où la prochaine flèche me mènera. »

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