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Le monde des super-héros est-il l’antichambre du progressisme ?

Photo issue du court-métrage de super-héros The Everything de Kenzo.
Texte : Theo Ribeton.

Batwoman lesbienne, Spiderman latino, super-héroïne plus-size ou musulmane : le monde des super-héros semble inspirer toute une génération avide de diversité et d’inclusivité.

La semaine dernière, Stan Lee, scénariste et créateur de comics pour Marvel comme X-Men, Spiderman, Hulk ou Iron Man est décédé à l’âge de 95 ans, laissant derrière lui toute une génération accro aux super-pouvoirs et à l’acceptation des différences. Une forte vague d’émotion a d’ailleurs secoué le monde de la pop culture, et parmi les innombrables hommages rendus au créateur, un son de cloche revient souvent : le pouvoir que l’auteur de comics a offert dans toute son œuvre aux marges économiques, raciales et sexuelles de l’Amérique. Sur Twitter le 12 novembre dernier, l’acteur Seth Rogen a parfaitement synthétisé cet état d’esprit : « Merci Stan Lee d’avoir permis aux gens qui se sentaient différents de réaliser qu’ils étaient exceptionnels ».

Exceptionnel, c’est le mot. Lee a donné naissance à des super-héros de couleur, de sexe, d’orientation, d’âge ou de corpulence variés dans les pages de ses comic books, maintenant présents partout — du cinéma aux documentaires, en passant par la mode et les séries, offrant enfin au public plusieurs profils de représentations, mises en avant par le contexte social et culturel actuel au sein duquel la diversité constitue l’un des principaux enjeux du combat pour l’égalité. En regardant les derniers gros blockbusters de super-héros (Wonder Woman, Black Panther), les castings se retrouvent aujourd’hui bien loin de l’époque où celui qui sauvait la planète était un homme blanc macho et hétérosexuel, de culture occidentale.

Un renouvellement  nécessaire

Comme le pointe Luke Thompson, journaliste spécialisé en séries et TV, c’est peut-être tout simplement la lassitude de ce héros mâle et blanc qui a poussé vers ces évolutions. Le journaliste évoque même une « superhero fatigue » provoquée par la répétitivité du genre, avant d’avancer que ces films nouvelle génération sont là pour détruire un ancien modèle : « Nous n’avons pas droit à ce nouveau type de films parce que nous sommes soudain plus progressistes, précise-t-il, mais parce que nous avons dû faire brûler et renaître le concept même de super-héros ».

Il pourrait cependant s’agir d’une double-causalité : en octobre 2017, l’acteur John Leguizamo se fend en effet d’une tribune publiée sur le site NBC News à propos du manque de représentation de super-héros latinos, rappelant au passage que les hispaniques sont la plus grande minorité raciale aux US et qu’ils sont aussi les plus gros consommateurs de comic books et de films. Puis en juillet dernier, Alison Perris, directrice du marketing de marque et des relations publiques de Care2 Petitions, lance quant à elle une pétition visant le président de Marvel Studios, Kevin Feige, à qui elle demande la création d’un film de super-héros 100% féminin. « Et si Black Widow, Colleen Wing, Gamora, Peggy Carter et la Guêpe faisaient équipe pour un film Super Marvel Comic Universe féminin ?, propose Alison Perris dans sa note d’intention. Apportons une toute nouvelle définition à l’expression “lutte des femmes”. Pensez à quel point un film de super-héros féminin pourrait être puissant, autant pour les filles que pour les femmes ».

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Photo : Kamala Khan, la super-héroïne musulmane d’origine pakistanaise.

Heureusement, les studios hollywoodiens semblent enfin avoir entendu le message et compris la nécessité d’offrir à un public en demande des super-héros et héroïnes plus divers et inclusifs. D’ici quelques mois, Faith, héroïne télékinétique à silhouette plus-size créée en 2002, sera bientôt portée à l’écran, sur la base d’un script concocté par la scénariste de la série American Gods. Miles Morales, l’avatar noir de Spiderman aux origines latino et afro-américaine, très populaire au format comics mais longuement privé de version ciné, se fera enfin une toile le 12 décembre prochain dans Spider-Man : New Generation. Sans oublier l’adaptation en série d’une Batwoman lesbienne sur la chaîne CW et l’arrivée de la super-héroïne coréenne Silk, sorte de Spider-woman ajoutant à ses attributs arachnéens un pouvoir d’hypermnésie, bientôt adaptée sur grand écran par Sony.

Les super-héros assimilés par la mode et la musique

Désormais porte-étendard d’un monde plus juste et inclusif, la figure du super-héros semble s’immiscer un peu partout, au delà des écrans de cinéma et des pages de BD, pour devenir un véritable role model. Pour sa dernière campagne automne-hiver 2018/2019 présentant sa collection Memento n°3, Kenzo a dévoilé The Everything, son propre film de super-héroïne avec une Milla Jovovich ultra lookée en mère protectrice d’une famille d’ados freaks et marginaux à super-pouvoirs, rejetés par leurs camarades. Même dans les discussions publiques sur les questions de diversité, des sites d’infos politiques et économiques comme Bloomberg incitent désormais leur lectorat de cadres supérieurs à s’inspirer par exemple des « strong female characters » comme Wonder Woman pour mettre des femmes en position de force dans les entreprises.

De son côté, Jaden Smith, jamais avare en préceptes de vie pour évoluer vers un monde meilleur et plus juste, déclarait au magazine GQ UK en août dernier, lors de la promo de sa ligne de jeans éco-responsables en collaboration avec G-Star, qu’il fallait qu’on « s’habille tous comme des super-héros », qualifiant au passage Batman d’icône de mode, un personnage dont il avait déjà enfilé le costume dans son clip vidéo du même nom. « Je veux juste vivre de la plus vraie des manières, indiquait-t-il au magazine britannique. Je veux juste être un super-héros, sauver des vies (…). »

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Photos de gauche à droite : affiche du film The Everything de Kenzo, Jaden Smith dans le clip vidéo de « Batman ».

À l’image de Jaden Smith et du court-métrage The Everything de Kenzo, qui a été réalisé par le co-directeur artistique de la marque Humberto Leon, d’origine chinoise et péruvienne, c’est bien une nouvelle génération issue des minorités qui prend en charge son propre destin de super-héros. Preuve supplémentaire avec l’adaptation prochaine sur grands écrans du personnage de Kamala Khan, super-héroïne musulmane d’origine pakistanaise de Marvel, qui est en ce moment scénarisée par une auteure elle aussi de confession musulmane. Quant à Iron Heart, nouvelle héroïne noire dans la lignée d’Iron Man, c’est l’universitaire et sociologue afro-américaine de renom Eve Louise Erving, spécialiste des questions d’éducation, qui a été choisie pour écrire ses aventures cinématographiques.

Cynisme ou progressisme ? 

Pourtant, après l’effet d’annonce, on pourrait se demander s’il existe une véritable volonté de progrès de la part de l’industrie des comics pour remédier aux problèmes de représentation, ou s’il s’agit juste d’une réponse cynique à l’air du temps et la pression de l’opinion ? Pour Emmanuelle Spadacenta, rédactrice en chef du magazine Cinemateaser, on peut y voir un peu des deux : « Chez Marvel, qui a toujours eu une réputation plus progressiste que DC Comics, il y a une véritable culture d’inclusivité qui précède les diktats du marché. Quand ça marche, tant mieux, comme pour Kamala Khan, héroïne musulmane qui a enfilé le costume de Ms. Marvel depuis 2014 avec succès. Quand ça marche moins, ils peuvent bien sûr annuler… mais ce sera dû à la loi des ventes et non à leur conservatisme, — ils ont d’ailleurs marié leur super-héros gay dès le vote du mariage pour tous dans l’État de New York. À l’inverse chez DC, les scénaristes de Batwoman avaient certes pu la dépeindre homosexuelle, mais on leur a interdit de la marier, suite à quoi ils ont démissionné en 2006. »

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Photo : le casting du film Black Panther.

Les deux poids lourds du secteur pourraient bien finir par se mettre d’accord car ces derniers temps grâce à un argument déconnecté de toute évaluation éthique : la diversité et l’inclusivité ont prouvé qu’elles étaient commercialement viables, une enquête récent de l’agence CAA ayant prouvé que les films au casting cosmopolite gagnaient plus au box-office. En 2018, Black Panther, film de super-héros au casting 100% noir avec une bande-originale composée et produite par les plus grands noms du hip-hop comme Kendrick Lamar, The Weeknd ou SZA, est devenu l’un des plus gros succès des Marvel Studios et a réalisé plusieurs millions d’entrées avec 1,3 milliards de dollars de recettes mondiales au box-office.

Mais il a fallu attendre près de 50 ans pour que ce personnage, créé par Stan Lee en 1966 en réaction au mouvement des droits civiques, arrive sur les écrans alors qu’il faisait régulièrement l’objet de demandes d’adaptations de la part du public. « Tout met plus de temps au cinéma, dont les enjeux financiers sont sans commune mesure avec la bande dessinée, indique Emmanuelle Spadacenta. C’est pour ça que je ne pense pas qu’on soit encore prêt à voir un blockbuster sur un super-héros gay. On en est encore à se féliciter qu’une femme, Captain Marvel, aie droit à son film solo. En 2018, c’est un peu anachronique… »

La semaine dernière, Stan Lee, scénariste et créateur de comics pour Marvel comme X-Men, Spiderman, Hulk ou Iron Man est décédé à l’âge de 95 ans, laissant derrière lui toute une génération accro aux super-pouvoirs et à l’acceptation des différences. Une forte vague d’émotion a d’ailleurs secoué le monde de la pop culture, et parmi les innombrables hommages rendus au créateur, un son de cloche revient souvent : le pouvoir que l’auteur de comics a offert dans toute son œuvre aux marges économiques, raciales et sexuelles de l’Amérique. Sur Twitter le 12 novembre dernier, l’acteur Seth Rogen a parfaitement synthétisé cet état d’esprit : « Merci Stan Lee d’avoir permis aux gens qui se sentaient différents de réaliser qu’ils étaient exceptionnels ».

Exceptionnel, c’est le mot. Lee a donné naissance à des super-héros de couleur, de sexe, d’orientation, d’âge ou de corpulence variés dans les pages de ses comic books, maintenant présents partout — du cinéma aux documentaires, en passant par la mode et les séries, offrant enfin au public plusieurs profils de représentations, mises en avant par le contexte social et culturel actuel au sein duquel la diversité constitue l’un des principaux enjeux du combat pour l’égalité. En regardant les derniers gros blockbusters de super-héros (Wonder Woman, Black Panther), les castings se retrouvent aujourd’hui bien loin de l’époque où celui qui sauvait la planète était un homme blanc macho et hétérosexuel, de culture occidentale.

Un renouvellement nécessaire

Comme le pointe Luke Thompson, journaliste spécialisé en séries et TV, c’est peut-être tout simplement la lassitude de ce héros mâle et blanc qui a poussé vers ces évolutions. Le journaliste évoque même une « superhero fatigue » provoquée par la répétitivité du genre, avant d’avancer que ces films nouvelle génération sont là pour détruire un ancien modèle : « Nous n’avons pas droit à ce nouveau type de films parce que nous sommes soudain plus progressistes, précise-t-il, mais parce que nous avons dû faire brûler et renaître le concept même de super-héros ».

Il pourrait cependant s’agir d’une double-causalité : en octobre 2017, l’acteur John Leguizamo se fend en effet d’une tribune publiée sur le site NBC News à propos du manque de représentation de super-héros latinos, rappelant au passage que les hispaniques sont la plus grande minorité raciale aux US et qu’ils sont aussi les plus gros consommateurs de comic books et de films. Puis en juillet dernier, Alison Perris, directrice du marketing de marque et des relations publiques de Care2 Petitions, lance quant à elle une pétition visant le président de Marvel Studios, Kevin Feige, à qui elle demande la création d’un film de super-héros 100% féminin. « Et si Black Widow, Colleen Wing, Gamora, Peggy Carter et la Guêpe faisaient équipe pour un film Super Marvel Comic Universe féminin ?, propose Alison Perris dans sa note d’intention. Apportons une toute nouvelle définition à l’expression “lutte des femmes”. Pensez à quel point un film de super-héros féminin pourrait être puissant, autant pour les filles que pour les femmes ».

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Photo : Kamala Khan, la super-héroïne musulmane d’origine pakistanaise.

Heureusement, les studios hollywoodiens semblent enfin avoir entendu le message et compris la nécessité d’offrir à un public en demande des super-héros et héroïnes plus divers et inclusifs. D’ici quelques mois, Faith, héroïne télékinétique à silhouette plus-size créée en 2002, sera bientôt portée à l’écran, sur la base d’un script concocté par la scénariste de la série American Gods. Miles Morales, l’avatar noir de Spiderman aux origines latino et afro-américaine, très populaire au format comics mais longuement privé de version ciné, se fera enfin une toile le 12 décembre prochain dans Spider-Man : New Generation. Sans oublier l’adaptation en série d’une Batwoman lesbienne sur la chaîne CW et l’arrivée de la super-héroïne coréenne Silk, sorte de Spider-woman ajoutant à ses attributs arachnéens un pouvoir d’hypermnésie, bientôt adaptée sur grand écran par Sony.

Les super-héros assimilés par la mode

Désormais porte-étendard d’un monde plus juste et inclusif, la figure du super-héros semble s’immiscer un peu partout, au delà des écrans de cinéma et des pages de BD, pour devenir un véritable role model. Pour sa dernière campagne automne-hiver 2018/2019 présentant sa collection Memento n°3, Kenzo a dévoilé The Everything, son propre film de super-héroïne avec une Milla Jovovich ultra lookée en mère protectrice d’une famille d’ados freaks et marginaux à super-pouvoirs, rejetés par leurs camarades. Même dans les discussions publiques sur les questions de diversité, des sites d’infos politiques et économiques comme Bloomberg incitent désormais leur lectorat de cadres supérieurs à s’inspirer par exemple des « strong female characters » comme Wonder Woman pour mettre des femmes en position de force dans les entreprises.

De son côté, Jaden Smith, jamais avare en préceptes de vie pour évoluer vers un monde meilleur et plus juste, déclarait au magazine GQ UK en août dernier, lors de la promo de sa ligne de jeans éco-responsables en collaboration avec G-Star, qu’il fallait qu’on « s’habille tous comme des super-héros », qualifiant au passage Batman d’icône de mode,un personnage dont il avait déjà enfilé le costume dans son clip vidéo du même nom. « Je veux juste vivre de la plus vraie des manières, indiquait-t-il au magazine britannique. Je veux juste être un super-héros, sauver des vies (…). »

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Photo : affiche du film The Everything de Kenzo.

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Photo : Jaden Smith dans le clip vidéo de « Batman ».

À l’image de Jaden Smith et du court-métrage The Everything de Kenzo, qui a été réalisé par le co-directeur artistique de la marque Humberto Leon, d’origine chinoise et péruvienne, c’est bien une nouvelle génération issue des minorités qui prend en charge son propre destin de super-héros. Preuve supplémentaire avec l’adaptation prochaine sur grands écrans du personnage de Kamala Khan, super-héroïne musulmane d’origine pakistanaise de Marvel, qui est en ce moment scénarisée par une auteure elle aussi de confession musulmane. Quant à Iron Heart, nouvelle héroïne noire dans la lignée d’Iron Man, c’est l’universitaire et sociologue afro-américaine de renom Eve Louise Erving, spécialiste des questions d’éducation, qui a été choisie pour écrire ses aventures cinématographiques.

Cynisme ou progressisme ? 

Pourtant, après l’effet d’annonce, on pourrait se demander s’il existe une véritable volonté de progrès de la part de l’industrie des comics pour remédier aux problèmes de représentation, ou s’il s’agit juste d’une réponse cynique à l’air du temps et la pression de l’opinion ? Pour Emmanuelle Spadacenta, rédactrice en chef du magazine Cinemateaser, on peut y voir un peu des deux : « Chez Marvel, qui a toujours eu une réputation plus progressiste que DC Comics, il y a une véritable culture d’inclusivité qui précède les diktats du marché. Quand ça marche, tant mieux, comme pour Kamala Khan, héroïne musulmane qui a enfilé le costume de Ms. Marvel depuis 2014 avec succès. Quand ça marche moins, ils peuvent bien sûr annuler… mais ce sera dû à la loi des ventes et non à leur conservatisme, — ils ont d’ailleurs marié leur super-héros gay dès le vote du mariage pour tous dans l’État de New York. À l’inverse chez DC, les scénaristes de Batwoman avaient certes pu la dépeindre homosexuelle, mais on leur a interdit de la marier, suite à quoi ils ont démissionné en 2006. »

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Photo : le casting du film Black Panther.

Les deux poids lourds du secteur pourraient bien finir par se mettre d’accord car ces derniers temps grâce à un argument déconnecté de toute évaluation éthique : la diversité et l’inclusivité ont prouvé qu’elles étaient commercialement viables, une enquête récent de l’agence CAA ayant prouvé que les films au casting cosmopolite gagnaient plus au box-office. En 2018, Black Panther, film de super-héros au casting 100% noir avec une bande-originale composée et produite par les plus grands noms du hip-hop comme Kendrick Lamar, The Weeknd ou SZA, est devenu l’un des plus gros succès des Marvel Studios et a réalisé plusieurs millions d’entrées avec 1,3 milliards de dollars de recettes mondiales au box-office.

Mais il a fallu attendre près de 50 ans pour que ce personnage, créé par Stan Lee en 1966 en réaction au mouvement des droits civiques, arrive sur les écrans alors qu’il faisait régulièrement l’objet de demandes d’adaptations de la part du public. « Tout met plus de temps au cinéma, dont les enjeux financiers sont sans commune mesure avec la bande dessinée, indique Emmanuelle Spadacenta. C’est pour ça que je ne pense pas qu’on soit encore prêt à voir un blockbuster sur un super-héros gay. On en est encore à se féliciter qu’une femme, Captain Marvel, aie droit à son film solo. En 2018, c’est un peu anachronique… »

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